Bordeaux : délit de faciès, le coup de gueule d’un avocat

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Écrit par C.O

Sa lettre ouverte est en train de faire le tour des réseaux sociaux. Et ses confrères du barreau de Bordeaux lui apportent leur soutien. Le jeune avocat dénonce tous ces moments où il a été arrêté, contrôlé, sans autre raison apparente que sa couleur de peau.

« Aujourd’hui, 12 mai 2022, j’en suis à mon 3e contrôle autoroutier de l’année ». C’est ainsi que débute cette lettre ouverte. Simon Takoudju, avocat au barreau de Bordeaux, en est l’auteur. S’en suit une longue liste des contrôles auxquels il dit avoir été soumis.

Une scène qui se répète 

« Le premier de l’année sans raison aucune, enfin si… parce que  "quand on (me) voit, on ne sait pas à qui on a affaire". Un agent des douanes a jeté sa herse sous mes pneus alors que je roulais au pas. Résultat deux pneus (qui étaient neufs de deux semaines…) à changer à mes frais. Le capitaine m’a présenté ses excuses car témoin de la scène. J’ai envoyé une lettre de remboursement. Lettre morte ». Simon Takoudju ne dépose pas plainte systématiquement. Et pour cause, les rares fois où il l’a fait, la police ou gendarmerie n’a jamais donné suite.

Les conséquences sur sa vie professionnelle

Ces contrôles des forces de l’ordre n’ont pas été sans conséquence sur sa vie professionnelle. « Une fois j’ai été en retard chez mon expert-comptable, une autre j’ai dû décaler un rendez-vous », raconte-t-il. « Et puis quand vous rentrez d’une audience à Agen ou à Mont-de-Marsan, dans l’état que vous imaginez, que vous avez de la route à faire, vous n’avez qu’une envie, c’est d’arriver à votre cabinet pour faire le point sur les dossiers en cours, pas d’être confronté une fois de plus à ce que j’appellerais de la bêtise ».

Donner raison aux statistiques ?

A-t-il le sentiment que ce type de contrôles sont-ils de plus en plus fréquents ? « Je ne sais pas », répond-t-il. « Depuis mon adolescence, ce n’est pas quotidien mais c’est régulier. Maintenant quand je vois un barrage je me prépare ». Quand je leur dis que je suis avocat, je ne le fais pas systématiquement car je ne veux pas me servir de ma profession, immédiatement, leur attitude change. La preuve, une fois ils ont même fini par m’escorter à l’hôpital où je devais me rendre après un contrôle abusif ».

Ma mère est blanche, elle ne s’est jamais faite contrôler de sa vie.

Simon Takoudju

C’est la raison pour laquelle le jeune avocat, « pense aux autres », « à ceux qui subissent bien plus de contrôles que moi parce qu’ils habitent  dans des quartiers dits sensibles ».

Simon Takoudju soulève un autre point, celui de « la récurrence qui finit par porter ses fruits ». « Plus on se fait contrôler, plus on a de chances d’être en  état d’avoir quelque chose à se reprocher. Du coup, au final, cela devient productif de la part des autorités car cela va donner raison aux chiffres et aux statistiques".

Nombreux messages de soutien

Cette lettre ouverte diffusée sur LinkedIn était destinée à ses confrères, et elle a fait le tour des barreaux de France. Simon Takoudju a reçu de nombreux messages de soutien. « Le délit au faciès n'est pas un mythe », lui a répondu l’un d’entre eux. « Vous avez raison, c'est bien une réalité, j'ai le "bon profil" et je n'ai jamais été contrôlé ... ». Ou encore, « je découvre ton mail et honnêtement j'hallucine ». Un autre se souvient quand il habitait « à Paris et dans le tram des Maréchaux, seuls les blacks étaient contrôlés, et moi pas une fois ! ».

Certains de ses confrères lui confient avoir vécu les mêmes scènes et témoigne : « Ton message me rappelle, une fois de plus, que  la dignité de mes frères et de toutes les personnes dites « racisées » nécessite qu’on se batte ! ».  

Alerter sa profession pour rester vigilants

Si l’avocat a poussé ce coup de gueule au sein de sa profession c’est avant tout pour témoigner d’un ras le bol, mais aussi pour « que nous soyons vigilants ». « En tant qu’avocat parfois nous sommes face à des personnes qui mettent en avant des contrôles abusifs », explique-t-il. « On a tendance à se dire qu’il n’y a pas de fumée sans feu et on a tendance à relativiser ces abus de la police. Et avec cette lettre, je veux dire à mes collègues : « faites attention, il y a une réalité, quand on est de couleur, on se fait plus arrêter ».