Minute de silence dans les hôpitaux : ils nous décrivent leur malaise

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Écrit par C.O

Vendredi 7 janvier, de nombreux personnels observeront une minute de silence pour revendiquer « un hôpital public pour tous ». Brancardier, agent d’entretien (ASH), réanimateur, directeur d’hôpital, ils nous livrent leurs préoccupations et leurs états d'âme aussi.

Le milieu hospitalier fait face au Covid depuis maintenant presque deux ans. Période durant laquelle les agents disent avoir fait la preuve de leur "abnégation", leur "solidarité", et de leur "résilience" aussi.

Aujourd’hui, ils sont à bout et inquiets. D’autant que cette lame de fond n’a fait que mettre un peu plus en exergue des dysfonctionnements qu’ils dénonçaient déjà avant la crise sanitaire.

Ils appellent à une vraie réflexion sur notre système de soin et sa réorganisation. Certains évoquent des questions philosophiques dont la société doit elle aussi s’emparer notamment sur la question du « tri en réanimation ». Ce choix, ils ne peuvent et ne veulent le faire seuls. Beaucoup ont d’ailleurs très mal perçu le souhait affiché d’Emmanuel Macron « d’emmerder les anti-vax », alors qu’eux se sont toujours efforcés de soigner indifféremment tous les Français.

Nous sommes donc allés à la rencontre de ces hommes et de ces femmes qui travaillent à l’hôpital dans notre région ex-Aquitaine.

Qu’ils soient agent d’entretien ou directeur d’une structure, tous évoquent un moral mis à mal. Certains ont pu prendre un peu de vacances pour les fêtes mais sont très inquiets sur la situation actuelle.

Le taux de contamination est tel qu’ils craignent de ne pas réussir à faire face au taux d’absentéisme des agents hospitalier pour cause de Covid. « Au jour le jour », voilà comment ils disent gérer la crise à tous les niveaux de la hiérarchie.  

Jérémy* (brancardier à Bordeaux) : " En tant que soignant, j’ai peur de la société dans laquelle on va"

Jérémy est plus jeune que Xavier, mais lui aussi se pose déjà beaucoup de questions notamment sur « la quête de sens ». Ce métier, il dit l’avoir choisi « par vocation, pour le service à la personne, pas pour devenir riche ».

Avec deux enfants en bas-âge, il n’a pas hésité quand on lui a proposé de faire des heures supplémentaires en novembre et en décembre. « On avait le choix, mais quand on a un petit salaire et que c’est Noël, a-t-on vraiment le choix », interroge-t-il.

Jérémy est titulaire depuis huit ans. Avec le Ségur de la santé, il a bénéficié d’un « reclassement de grille ». « Je suis passé en catégorie B, et je perçois 183 euros de plus chaque mois mais cela n’a pas été intégré à mon salaire. C’est un complément. Et il ne faudrait pas qu’il saute un jour », craint-il.

Lui aussi observe « beaucoup d’absences pour burn-out » dans son service de « transport interne de patients ». « On en a marre de la façon dont on est traités. On est essorés, on travaille jour et nuit. Il faut toujours faire plus avec moins. Le Covid a mis en relief les problèmes qui existaient déjà et qui se sont enkystés. Aujourd’hui, on a un son de cloche différent tous les jours. Quand on essaie de se renseigner, on a du mal à avoir les informations. C’est comme cela pour tout. On n’arrête pas de changer de protocole ».

Quand on lui demande ce qui a changé depuis notre dernier échange au tout début de la crise, Jérémy répond du tac au tac : « je suis vacciné ».

Le brancardier a longtemps refusé, et a attendu le dernier moment. Sa deuxième dose, il l’a reçue le 15 octobre dernier. « Je ne suis pas contre les vaccins », précise-t-il tout de suite. « Mes enfants sont vaccinés, je suis vacciné, même plus que la moyenne des Français car je travaille en milieu hospitalier. Mais j’étais contre la façon dont cela a été fait. J’ai mal pris la façon dont on a été montré du doigt ».

A ses yeux, « ce ne sont pas les personnes non vaccinées qui engorgent les hôpitaux mais plutôt le manque de lits d’aval ». Et ce débat sur les non-vaccinés l’effraie. « En tant que soignant, j’ai peur de la société dans laquelle on va.

Un homme qui fait un saut en parachute connait les risques qu’il prend. Se pose-t-on la question de sa prise en charge médicale en cas d’accident ?

Jérémy, brancardier.

"On a ouvert la boîte de Pandore et cela me fait très mal en tant que soignant", poursuit le brancardier. "Cette dérive-là me fait peur. Un obèse pourra-t-il demain se faire soigner du cœur ? Et ce qui me fait « rire », c’est la disparité entre ce que disent mes collègues et les soignants interviewés dans les médias qui dénoncent les personnes non vaccinées ».  

Didier Lafage (directeur du Centre hospitalier d'Agen) : « Retarder au maximum le crash »

Nous avions rencontré Didier Lafage en 2016. Il avait été nommé directeur peu de temps auparavant et évoquait le plan de modernisation de l’hôpital d’Agen. Six années plus tard, il dit « continuer d’apprendre tous les jours ». A-t-il également appris des choses sur lui ? « Professionnellement j’ai appris sur l’interaction, sur l’organisation, mais pas sur moi, non", tranche-t-il. "J’ai 35 ans d’expérience derrière moi. Et j’ai déjà fait face à de multiples crises ».

Le directeur de l’hôpital d’Agen est concentré. Concentré sur la situation actuelle.

« La période est compliquée pour tout le monde », dit-il.  « Il y a des volumes d’activité importants. Et aujourd’hui, l’enjeu est l’absentéisme du personnel pour cause  de contamination au covid alors que la demande de soins est très forte. Nous sommes dans un état de gestion de crise permanent pour s’adapter de manière journalière et retarder au maximum le crash ».

Retarder au maximum le crash ? On en est là ? « Je ne sais pas si cela va arriver mais ce que je vois, moi, c’est qu’on a une progression de l’épidémie de covid chez le personnel plus forte que le nombre de patients covid à l’hôpital. Nous avons une demande soin pour des patients non-covid qui est très importante. Jusque-là, on essaie de faire face. Mais l’hôpital est proche de la saturation ».

Comment va-t-il ? Comment fait-il face ? « La situation d’un directeur importe peu, dans la mesure où ce n’est pas lui qui est « concerné » mais les 2000 salariés qui sont au front avec beaucoup d’heures supplémentaires et d’adaptabilité", dit-il. "Ce que vit le personnel hospitalier est très dur, et durablement. 

Je crois être le seul dans la région à avoir fait en sorte que chaque jour de ce temps de crise soit apportée une information loyale et complète aux salariés.

Didier Lafage

"Nous nous sommes informés mutuellement. Eux aussi m’ont fait part de leurs difficultés et des dysfonctionnements. Nous ne sommes pas dans la même situation qu’en Guadeloupe. Nous avons trois cellules de crise par semaine. Je vois les représentants du personnel. Nous avons un fort niveau de compréhension collective. Nous ne sommes pas dans une situation conflictuelle. Nous ne sommes pas dans un conflit social. Au-delà de la crise, il n’y a pas de crise sociale. Et c’est très important ».  

Didier Lafage affiche une fierté non dissimulée des personnels hospitaliers avec qui il travaille. Ensemble, ils auraient appris. « Lors de la première crise, on disait « il faut vider les hôpitaux pour faire de la place ». On a démontré une capacité d’adaptation inouïe, c’est quelque chose que j’imaginais, mais qu’on a pu mesurer. Ca a aussi permis cette résilience, cette hyper solidarité territoriale entre le public et le privé dans le Lot-et-Garonne ». Après quelques jours de repos à Noël, Didier Lafage ne saurait dire quand il pourra à nouveau souffler un peu. Des vacances ? « Ni prévues, ni prévisibles », sourit-il.  

Xavier* (agent d'entretien, ASH, à Bordeaux) : la peur des externalisations

Xavier a 54 ans. Il est agent de service hospitalier à l’hôpital Pellegrin de Bordeaux. C’est-à-dire dire qu’il s’occupe de l’entretien et de l’hygiène des locaux.

C’est son quotidien depuis près de vingt ans. Et ce qui lui fait le plus peur aujourd’hui c’est « l’externalisation de l’entretien de certaines zones de l’hôpital désormais confié à des sociétés privées ». « Ce sont des services où on ne pratique pas de soin comme l’accueil ou les consultations », précise-t-il.

C’est la raison pour laquelle lui et ses collègues ont fait grève en février dernier. « Une grève très suivie », dit-il. « Depuis, ils ont arrêté le processus d’externalisation temporairement ».  

Une autre de ses inquiétudes, est la  « baisse des recrutements », alors que la crise a montré le rôle central qu’ils occupent en termes de sécurisation liée à l’hygiène. « Ce qu’ils ne  disent pas, c’est qu’il y a de moins en moins de titularisation en service de soin. Tous les deux ans il y a un recrutement via un concours pour être titularisé. Par exemple, il y a dix ans, on en recensait une centaine au CHU de Bordeaux, en concours interne pour les ASH contractuels.  En 2021, il n’y en a eu qu’une quarantaine. Sous prétexte qu’ils ont les effectifs qu’il faut, c’est-à-dire environ 500 ASH (titulaires et contractuels) à l’échelle du CHU de Bordeaux".

Si Xavier « fait avec » ses conditions de travail, il observe néanmoins un absentéisme certain. « Certains sont en burn-out, d’autres sont rincés », dit-il. « Certains ASH font deux ou trois services en même temps au lieu d’un, en temps normal. Les absences sont plus ou moins remplacées, mais tout de même moins qu’il y a dix ans. Et puis notre métier est de moins en moins attractif. Ils ont du mal à recruter du monde à cause des conditions de travail ».

Xavier a commencé sa carrière au Smic. « Ceux qui ont comme moi presque vingt années d’ancienneté comme titulaire, touchent entre 1700 et 2000 euros par mois. On a été touchés par le gel de l’indice ». Qu’a changé le Ségur pour lui ? « Pas grand-chose », dit-il. « Ils ont privilégiés les soignants, c’est normal. Nous, on a eu la prime de 1500 euros, et celle de 200 euros, mais rien de pérenne. Alors que nous, on voulait, comme les soignants, un dégel de l’indice et une augmentation de notre salaire ».  

Philippe Dabadie (anesthésiste-réanimateur à Bergerac) : « Cette phrase d’Emmanuel Macron, c’est diviser pour mieux régner »

« Quand on est dans la merde et qu’on continue à couler, comment voulez-vous que ça aille ? ». Une phrase dite avec le sourire, et qui ne nous empêchera pas de redemander dans quelques mois à Philippe Dabadie comment il va. Le sexagénaire continue d’exercer. Il aurait pu prendre sa retraite mais il a choisi de continuer. L’anesthésiste-réanimateur exerce principalement à Bergerac mais aussi à Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne), et aujourd’hui, il est à Tarbes. Il prend quelques minutes pour nous répondre entre deux opérations. Il doit vite repartir au bloc où une femme atteinte du Covid doit être opérée pour son cancer.

« On continue à couler », donc. La situation est-elle plus critique que lors de la première vague ? «Ce n’est pas pire mais c’est différent », dit-il.

« Tout le monde a les réflexes. Il y a moins l’effet de surprise. A la première vague, nos hôpitaux ont failli être emportés. Et puis il y a eu un élan des soignants qui ont tenu ça à bout de bras. Mais les bras sont fatigués, avec des informations contradictoires du monde médical. On n’est pas dans un exercice serein même si aujourd’hui on a la vaccination. Cc’est important de le rappeler. Mais il y a une anxiété par rapport aux patients qui viennent habituellement à l’hôpital (les non-covid) et notre capacité à les prendre en charge si tout le monde est malade.

Avec des indicateurs effroyables notamment concernant Omicron et une contagiosité extrême, on se demande en effet quand on va nous-même être malade.

Philippe Dabadie, anesthésiste-réanimateur

"Le plus inquiétant ce sont ces chiffres concernant les patients nécessitant d’être pris en réanimation", poursuit Philippe Dabadie. "Quand on est à 3500, on a plus de la moitié des lits de réanimation occupés par des cas covid. Donc le reste passe à la trappe. C’est problématique car certaines pathologies ne peuvent pas attendre et les patients n’auront pas tous les soins qu’on peut habituellement leur prodiguer. Beaucoup de chirurgies du cancer nécessitent de la réanimation. Donc quelque part il peut y avoir des pertes de chance".

"Je suis très préoccupé parce que j’ai pu lire sur les niveaux de prise en charge ou non prise en charge en réanimation", s'inquiète l'anestésiste-rénaimateur. "Des réflexions ont été écrites et publiées, notamment sur les plus de 65 ans. Peut-on décider que quelqu’un de plus de 65 ans ne sera pas pris en charge si on observe une saturation ? Cela m’étonne. Beaucoup travaillent, sont de grands sportifs, et peuvent envisager une guérison après une réanimation. Cette réflexion ne peut pas rester que dans le monde médical. La société doit s’en emparer. Le tri a commencé, il est en cours, mais de là à refuser des soins de réanimation".

"C’est préoccupant de voir que l’on s’écharpe sur les « pas gentils anti-vax ». C’est violent. On n'est pas habitué à cela. Je m’étonne que nos politiques se laissent aller à des réflexions sur la prise en charge des anti-vax. Ils se basent sur des sondages et la perception qu’ont les français de « l’autre ». Nous avons notamment deux candidats qui sont prêts à refuser les soins non plus pour les non-vaccinés, mais même pour les étrangers. La phrase d’Emmanuel Macron souhaitant emmerder les anti-vax n’est qu’une stratégie électorale, ayant juste pour effet d’exciter les anti-vax.

On ne fait pas marcher les Français à la carotte et au bâton.

Philippe Dabadie

"Il faut absolument se vacciner, ça marche pas à 100%, mais on n’a pas d’autres solutions. Mais il faut que les politiques évitent de raconter des histoires aux Français. Cette phrase d’Emmanuel Macron, c’est diviser pour mieux régner. Ce n’est pas de la démocratie. Quand on a un anti-vax dans son cabinet de consultation, on ne lui fait pas les gros yeux. On essaie de charmer, de convaincre. Je ne pourrais pas soigner quelqu’un que j’aurais traité d’emmerdeur. C’est impossible ».

"Le prochain variant sera-t-il plus contagieux mais encore agressif ? On ne peut pas le dire. Il y a de l’anxiété car on ne peut pas rassurer et personne ne peut le faire. On reste la tête dans le guidon mais ce qui est clair, c’est que la gestion de nos hôpitaux depuis 15 ans ne correspond pas à ce type de perspective. Il faut revoir la copie. Le modèle de rémunération à l’activité est à revoir de toute urgence. Tout le personnel souffre, certains plus que d’autres. Je pense aux urgences. On voit bien à Marmande les urgences ont fermé la nuit, et à Nérac, on a enlevé une équipe. Cela se ressent jusqu’à Mézin et aux Pyrénées-Atlantiques".

A Nérac, l'antenne du SMUR a également fermé entre le 25 juillet et le 31 août dernier.

La qualité des soins ne sera pas celle qu’on espère s'il n’y a pas de changement.

Philippe Dabadie

Quel est l’état de son moral aujourd’hui ? Lui qui pourrait s’arrêter mais sillonne les routes pour soigner et continuer d’exercer. « Mon moral ? Cela s’apparente au « no futur » des américains. On ne voit pas ce que va devenir demain. C’est valable pour les soignants mais aussi toute la population. On n’a aucune perspective ».

(*) Les prénoms ont été changés

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