Coronavirus et confinement : les facteurs continuent leurs tournées, la peur au ventre

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Oui, les facteurs assurent leurs tournées, oui, les facteurs vous apportent votre courrier. Mais aujourd'hui, ils lancent un cri d'alerte : ils ont peur pour eux, mais aussi peur pour vous.

Par Cécile Gauthier

Pour un journaliste, il est parfois bien compliqué d'obtenir des témoignages de salariés lorsqu'il s'agit de parler de leur entreprise. Aujourd'hui à ma grande surprise, les facteurs ont été nombreux à répondre à mes appels, à vouloir me parler de leur quotidien en pleine épidémie de coronavirus.

Alors que le gouvernement ordonne le confinement, ils ont ordre de poursuivre leur mission dans des conditions qu'ils estiment dangereuses pour eux, mais également pour l'ensemble de la population.

Pas de matériel de désinfection

Il faut savoir que les facteurs partagent leurs postes de travail. Casiers de tri, matériel, véhicules passent d'un agent à l'autre au fil des jours pour les CDD, des semaines pour les titulaires.

Or, les agents ne disposent pas de matériel de désinfection. Comme l'attestent ces témoignages de facteurs limousins :

On nous a distribué des petits flacons de gel hydroalcoolique et encore pas à tout le monde car il n'y en avait pas assez. On nous en promet d'autres, mais pour l'instant, on ne voit rien venir.

Pour désinfecter nos mains et le véhicule hier, notre supérieur nous a donné un spray pour soigner les petites plaies, type mercurochrome, il n'avait que cela. Or, la veille, le véhicule était attribué à un autre agent.

Pour la distribution du courrier, la direction de la poste ne veut pas nous fournir des gants, car ils disent que c'est inutile. Certains en achètent eux même, mais une paire fait un quart d'heure guère plus, car on s'accroche dans les boîtes aux lettres.


Sans gants, sans désinfection, les agents craignent de toucher une surface contaminée par le Covid-19.

Selon une étude publiée hier dans le New England Journal of Medicine le Covid-19 reste détectable pendant 24 heures sur du carton, 72 heures sur du plastique ou du métal.

Une information qui glace le sang de Jérôme, postier en Haute-Vienne. Hier il a vécu une expérience traumatisante :

Mon épouse fait partie des personnes à risque, elle a de l'asthme. J'ai demandé à ne pas travailler pour la protéger, mon droit de retrait n'a pas été accepté. À ma prise de service, mon supérieur m'a indiqué qu'il y avait un cas suspect au centre et m'a dit d'aller me laver les mains. J'ai commencé à trier le courrier pour ma tournée. Au bout de 20 minutes mon supérieur est venu, affolé, en me demandant de m'éloigner immédiatement des casiers, car la personne que l'on pense malade du coronavirus était à ce poste juste avant moi et qu'aucune désinfection n'avait été réalisée. Je suis peut-être porteur, je l'ai peut-être transmis à mon épouse.


Distribuer le courrier, distribuer le virus ?

Au fil des témoignages récoltés, le plus frappant est la peur pour les facteurs d'être des vecteurs du virus comme le confie ce facteur limougeaud : 

Ma vie et celle de nos concitoyens sont plus importantes que de distribuer du papier. Je suis dans la psychose, j'ai l'impression de véhiculer le virus dans chaque boîte aux lettres. On nous dit qu'il ne faut que personne ne sorte, on ne sort pas point. 

Un de ses collègues renchérit :

La terre ne va pas s'arrêter de tourner s'il n'y a pas de courrier durant une ou deux semaines. Nous devons rester confinés comme les autres pour éviter toute propagation du virus, c'est une situation exceptionnelle, mais c'est comme ça. Si demain, j'apprend qu'une personne est décédée à cause du facteur, je ne m'en remettrais pas.


Ce délégué CGT de Limoges explique :

Avant d'arriver dans votre boîte aux lettres, votre courrier ou votre colis est passé entre les mains de cinq à dix personnes durant les dernières 24 heures. Comment savoir si l'une d'elles ne l'a pas contaminé ? Nous sommes d'accord pour assurer notre mission, mais uniquement si cela ne représente de danger pour personne.

 
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Pour Sandrine Gouraud, secrétaire de l'union régionale limousin CGT de la fédération des activités postales et télécommunications, certains cadres ont le même sentiment que leurs agents :

Il y a de nombreux chefs d'établissements qui ne trouvent pas normal que les salariés ne soient pas équipés de matériel de protection, des gants, du désinfectant. Notre direction nie le risque que nous faisons courir à la population.

Sandrine Gouraud soulève également le problème en crise épidémique de la poursuite de l'opération "Veiller sur mes Parents". Celle-ci consistant à faire des visites de courtoisie à des personnes âgées :

Ce sont les facteurs qui au fil de leur tournée assurent cette mission, ils entrent chez les personnes, dans leur logement, on ne nous a pas demandé d'arrêter. Alors certes, pour cela, les agents ont des masques, mais il n'y en a pas assez.


De son côté la direction de La Poste Nouvelle-Aquitaine certifie faire tout son possible pour assurer des conditions de sécurité optimales, comme l'explique Aurélien Capdevielle, responsable de la communication : 

Les gestes barrières sont rappelés quotidiennement à nos agents et nous faisons notre possible pour leur fournir du gel hydroalcoolique et des protections pour ceux qui sont en contact avec les clients. Pour les colis remis contre signature ou les courriers recommandés nous avons mis en place un système de signature par SMS depuis mardi. On comprend qu'il y a des frustrations mais on fait le maximum.

 

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Et en bureau de poste ?

Selon la direction de La Poste Nouvelle-Aquitaine aujourd'hui jeudi 19 mars 2020, environ 90 % des tournées ont été assurée en Limousin et 23 bureaux de postes étaient ouverts contre plus d'une centaine en temps normal, soit à peu près un par secteur.

-Pour la Corrèze : Brive, Argentat, Malemort, Objat, Egletons, Tulle, Uzerche.
-Pour la Haute-Vienne : Limoges (préfecture, Brantôme, Carnot, Vanteaux), Bellac, Ambazac, Saint-Yrieix-la-Perche, Saint-Junien, Panazol, Eymoutiers, Aixe-sur-Vienne.
-Pour la Creuse : Guéret, Gouzon, La Souterraine, Aubusson.

Attention, les horaires d'ouverture des bureaux ont été réduits. Aurélien Capdevielle précise :

En guichet la priorité absolue va aux opérations de retrait d'argent. Les rendez-vous en face-à-face avec les conseillers bancaires sont reportés ou réalisés par téléphone.


Et demain ?

Et demain on en sait rien... La situation évolue d'heure en heure. Chaque matin délégués syndicaux et direction sont en audio-conférence pour parler de la journée à venir.

Impossible de savoir à l'heure actuelle combien de bureaux de postes seront ouverts demain. Impossible de savoir combien de tournées seront assurées et jusqu'à quand. Certains secteurs ont déjà choisi de n'assurer les tournées qu'un jour sur deux. Impossible de savoir combien de facteurs continuerons d'assurer leurs missions dans les prochains jours. Impossible de savoir si demain le gouvernement ne décidera pas tout simplement de suspendre le travail de nos facteurs.



 

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