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Loudun : le prix Renaudot des lycéens attribué à "Giboulées de soleil"

C'est la saison des prix littéraires. A Loudun, dans la Vienne, on décerne l'un des plus beaux, le prix Renaudot des lycéens, remis cette année à Lenka Hornakova-Civade pour son roman "Giboulées de soleil" publié chez Alma Editeur.
Le prix Renaudot des lycéens 2016 a été attribué, à l'heure du déjeuner, jeudi 10 novembre, à Loudun (86), à "Giboulées de soleil" de Lenka Hornakova-Civade, publié chez Alma éditeur.

Ce premier roman d'une romancière née en Moravie (actuelle République tchèque), mais établie en France depuis les années 90, retrace l’histoire d’une lignée de femmes bâtardes en Tchécoslovaquie de 1930 à 1980.

J'accorde une grande valeur à ce prix, donné par des jeunes. Que la jeunesse lise, c'est extrêment important.


Paru au printemps dernier, le roman a reçu un bel accueil de la critique littéraire. Le journal Libération a ainsi parlé d'une "saga habilement brodée". Nos confrères du Figaro ont eux noté que la force du roman "apparaît en germe prometteur pour la suite de l’entreprise littéraire de Lenka Hornakova-Civade."

Jointe par téléphone, l'auteure a confié être très "émue". "Je n'en reviens pas encore", a-t-elle ajouté dans un français impeccable. 

"J'accorde une grande valeur à ce prix, donné par des jeunes. Que la jeunesse lise, c'est extrêment important. Ils ont l'innocence du regard. Ils prennent l'histoire pour ce qu'elle est. (...) Ils défendent le texte, le roman lui-même", nous a-t-elle expliqué. "Ils n'ont que les personnages qui doivent les convaincre, leur destin; et l'écriture."

"De surprise en surprise"

Pour elle, depuis la publication de "Giboulées de soleil", tout est allé "de surprise en surprise". Son roman s'était retrouvé sur la première liste pour le prix Renaudot au printemps dernier. "C'était pour moi une permière reconnaissance de la qualité du roman". Et puis, est arrivée la seconde liste à l'automne. En pleine rentrée littéraire, son roman figurait toujours parmi les titres retenus.

Lenka Hornakova-Civade n'a pour l'instant pas de nouveau roman en chantier. En revanche, sa table de travail ne la quitte plus; elle finit actuellement de traduire son propre roman pour un éditeur tchéque qui a prévu de le publier en 2017. "Je n'ai pas de temps à perdre!", nous dit-elle le sourire dans la voix. Elle confie néanmoins que "qui a une fois goûté à l'écriture ne la quitte plus".

Une "grande envie d'écrire"

Une "grande envie d'écrire, de continuer" habite donc toujours Lenka Hornakova-Civade, qui vit dans le sud de la France. Si ses premiers séjours ici en 1992 et 1993 se sont faits "par amour pour un homme", elle se souvient de cette "curiosité de voir comment on vit ailleurs", de "découvrir cet imaginaire que véhicule la France", les "arts", la "littérature", tout ce qui lui était alors interdit et qu'elle fantasmait jusqu'en 1989, derrière le Mur de fer.

La romancière rencontrera les lycéens qui lui ont attribué leur prix Renaudot le 15 décembre prochain, à Loudun.

"Giboulées de soleil" de Lenka Hornakova-Civade (Alma Editeur), 18€, 340 pages

Le reportage de notre équipe à Loudun (86)

durée de la vidéo: 01 min 57
Le Renaudot des Lycéens à "Giboulées de soleil" de Lenka Hornakova-Civade

 

Ouverture du roman "Giboulées de soleil" de Lenka Hornakova-Civade, Alma Editeur
C’est ma mère qui l’a su la première.
Quelque part en moi je le soupçonnais, je crois, mais je ne voulais pas savoir. Un dimanche, elle m’a observée pendant que je préparais ma valise. J’ai dû faire un nouveau geste, me tenir autrement, me cambrer, je ne sais pas.
Elle a poussé un cri d’effroi. Elle m’a arraché la valise des mains. Comme un taureau avant de charger, elle s’est postée devant moi et m’a ordonné :
— Déshabille-toi.
J’ai obéi. Trop lentement à son goût.
Elle a déchiré ma jupe en la tirant, descendu mes collants. Ma culotte aussi.
Une main dans le bas de mon dos et l’autre posée sur mon ventre, elle a appuyé. Pas fort. Elle tâtait, la déplaçait doucement, comme une vague. Elle s’est concentrée un court instant.
— Couche-toi. Couche-toi, je te dis.
Comme je ne bougeais pas, elle a hurlé et m’a poussée en arrière, d’un coup sec dans la poitrine.
— Écarte les jambes.
Ce que j’ai fait.
Elle a essuyé ses mains sur le torchon qu’elle portait autour de la taille. L’une est entrée en moi, l’autre est restée sur mon
ventre. 
Elle avait envie de me faire mal. Et le faisait.
J’ai serré les dents. J’ai serré les cuisses, j’ai expulsé sa main, puis avec les miennes j’ai couvert mon ventre. Mon ventre à
moi.
— Ce sera autour de mars. Saloperie.
Impossible de savoir si elle parlait de moi, de l’enfant à venir ou tout simplement de la vie. Ce qu’elle craignait plus que tout était arrivé. Sa fille était enceinte en dehors des liens du mariage.
Blanche, les traits comme taillés à la hache, les lèvres pincées, ma mère respirait rapidement. Inutile de chercher à la calmer, à la rassurer. Elle a fait deux pas en arrière, droite, figée.
— Alors?
Instinctivement, j’ai embrassé mes genoux repliés sur mon ventre. Recroquevillée, je soutenais mieux son regard.
— Je le garde.
À ma surprise, elle a paru soulagée. Je crois qu’elle l’était vraiment.
Est-ce que ma décision venait confirmer celle qu’elle avait prise vingt ans plus tôt? Pour la première fois j’ai eu l’impression
que nos vies étaient superposées l’une sur l’autre. Et pas l’une après l’autre. Au fond de moi, je venais d’avoir les réponses à toutes les questions que je n’avais jamais osé lui poser. Elles m’auraient blessée, rien qu’à les entendre résonner dans ma
tête; elles auraient pu faire terriblement mal dites à haute voix.
— C’est l’enfant de l’amour!
J’ai dit ça en pensant à une brindille de paille.
— Tu peux le croire si tu veux, tu seras bien la seule que ça intéresse. Ça, tu peux en être sûre. Pour le reste du monde, ce gosse sera juste un bâtard de plus.
Un bâtard.
Comme moi.
Ses traits se sont durcis de nouveau. C’était à se demander si je n’avais pas rêvé ce moment de grâce, de presque compré-
hension entre nous. Mais non, je n’avais pas rêvé. Les moments de grâce sont de cette nature, furtifs, insaisissables. Il faut avoir foi en eux, et en leur existence, si brève qu’elle laisse une trace amère dans tout le corps. Cette sensation, cette nostalgie est bien la preuve de leur existence.
Une ombre de culpabilité est passée sur le visage de ma mère. Coupable de quoi ? D’être prise au dépourvu, de laisser voir
une faiblesse, une tendresse, de la compassion, une idée de l’amour? Ou bien de ne pas avoir su me protéger de mon propre corps, de ce désir qu’elle connaissait? C’est plutôt cela. J’en avais la certitude vu son envie de me faire mal au-dedans de mon ventre.
Alors quoi?
Je prenais le relais, je porterais ma faute comme elle portait la sienne.

(Avec l'aimable autorisation d'Alma Editeur)

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