Les forains, ces laissés-pour-compte du déconfinement

Alors que le déconfinement est en vigueur depuis plusieurs semaines, et que les parcs d’attractions rouvrent petit à petit en France, les forains, eux, se retrouvent dans une situation économique difficile et se sentent oubliés par le gouvernement.

© Caroline Hubert - France Télévisions

"Ça fait sept mois qu’on n'a pas travaillé, si ça continue on va finir par disparaître", désespère Jean-Joël Beau, forain à Poitiers. Malgré le déconfinement, les fêtes foraines s’annulent au fur et à mesure, environ 760 depuis la mi-mars peut-on lire dans un article du Parisien. De quoi inquiéter fortement ces artisans.

Effluves de barbe à papa, doigts plein de sucre, musiques entraînantes et couleurs chatoyantes. Tant de détails qui manquent à Jean-Joël Beau, forain à Poitiers. La crise sanitaire a conduit à une situation inédite pour les forains dont l’activité a été entièrement suspendue.

Quand arrivent les mois de septembre et octobre, c’est déjà la fin de la fête pour nombre d’entre eux, qui doivent chaque année trouver le bon équilibre pour gérer les longs mois d’hiver. Après l’hiver, c’est le virus qui a remplacé le froid, affirme Jean-Joël Beau. En effet, le 8 mars, Olivier Véran, ministre de la santé, annonçait que les rassemblements de plus de 1.000 personnes seraient désormais interdits dans le pays, afin de freiner la propagation du coronavirus, marquant le coup de grâce aux forains.

Aujourd’hui, on se sent délaissés, on en veut à la politique actuelle du gouvernement et on se dit qu’ils font exprès de ne pas autoriser la réouverture des fêtes foraines.
- Jean-Joël Beau, forain

Auto-tamponneuses
Auto-tamponneuses © France Télévisions

Une inquiétude qui laisse place à de l’incompréhension, notamment pour ce forain, qui habite et travaille en zone verte. "Ce que fait le gouvernement, c’est démesuré. En plus on est en zone verte donc on ne comprend pas pourquoi on nous interdit d’exercer". "Certains font des manifestations, ils sont des milliers, les uns à côté des autres et ils n’ont pas de masque ! Et nous on nous interdit de faire notre métier !", s’insurge-t-il.

En France, on estime à 5.700 entreprises foraines selon la Fédération de Forains de France et 50.400 forains actifs. Des entreprises souvent familiales, qui regroupent chacune deux à trois foyers. De plus, avec leurs attractions itinérantes, les forains génèrent environ 320.000 emplois directs et indirects dans l’hexagone, selon la Fédération. Et leur présence dans les communes en booste l'économie locale, notamment dans le domaine de la restauration.

Officiellement, les fêtes foraines sont bien autorisées par le gouvernement depuis le 2 juin, mais la plupart des maires et des préfets préfèrent ne pas prendre de risque et les annulent par précaution. Ce qui est loin d’enchanter les forains, qui montent au créneau.

Mardi 9 juin, une délégation de forains et de circassiens a été reçue par l’Association des Maires de France (AMF) à Paris. De nombreuses communes ont décidé de reporter ou d’annuler des manifestations prévues, mettant en péril la situations économique des professionnels.

La plupart des maires profitent de la situation pour ne pas reconduire les fêtes foraines et nous tuent à petit feu.
- Jean-Joël Beau

La Grande roue de Poitiers
La Grande roue de Poitiers © France Télévisions

Ces derniers ont donc décidé de tirer la sonnette d’alarme. Ils ont exhorté François Barouin, président de l’AMF à les soutenir et à convaincre les maires d’autoriser les fêtes foraines avant qu’une manifestation n’ait lieu.

Après cette rencontre, l’AMF s’est engagée, dans son communiqué, à sensibiliser les maires de France à l’enjeu économique et social de la reprise d’activité des professionnels forains et circassiens. Elle invite préfets et maires à étudier ensemble les modalités de reprise des fêtes foraines et des spectacles de cirque. Enfin, elle s’engage à poursuivre le dialogue permanent avec les professionnels forains et circassiens.

Certains maires ont déjà pris leur décision. C’est le cas du maire de Poitiers, Alain Claeys qui a donné son autorisation pour organiser une fête foraine. Elle se tiendra au parc des expositions de Poitiers du 20 au 28 juin, ce qui ravit Jean-Joël Beau.

On se rend compte de la chance qu’on a de rouvrir. Pour d’autres forains, ça va être bien plus compliqué.
- Jean-Joël Beau

Les forains le savent pertinemment. Des mesures devront être prises pour respecter les règles sanitaires et ils sont prêts à étudier tous les protocoles nécessaires, affirme Jean-Joël Beau.

 Le "surf old school" à la fête foraine de Brive
Le "surf old school" à la fête foraine de Brive

Une profession déjà fragile

"Petit à petit on va disparaître, alors que c’est une tradition ancestrale !", s’insurge Jean-Joël Beau. Et il n’a pas tort. Espace privilégié d’échanges et de commerce jusqu’au XVIIIe siècle, la foire devient un lieu festif incontournable au XIXe. Elle véhicule l’image du bonheur, de la liberté et des loisirs. C’est après la Seconde Guerre Mondiale qu’apparaissent de plus en plus d’attractions à sensations fortes.

Mais les professionnels ne sont pas reconnus et se battent depuis plusieurs années pour être rattachés à un ministère. "Les parcs d’attractions ont rouvert car ils sont reconnus, ils ont un statut. Nous non", argue Norman Bruch, membre fondateur de la Fédération des forains de France.

Jean-Joël Beau, et son fils, devant l'installation d'une attraction.
Jean-Joël Beau, et son fils, devant l'installation d'une attraction. © Jean-Joël Beau

Jean-Joël Beau va, lui, encore plus loin.

Le gouvernement profite de la situation. On se demande même si ce n’est pas fait exprès pour que les gens aillent dans les parcs d’attraction et au final nous éliminer carrément, devenir inexistants.

La fête foraine est aussi une affaire de famille, "qui ne doit pas disparaître", affirme Norman Bruch. Forain de père en fils, c’est son cas. Lorsqu’il s’est marié, son père a acheté un restaurant et il lui a donné sa tournée et son manège, comme son père avant lui. "Je ferai de même, si mes enfants le veulent bien. On ne les force pas", explique-t-il.

J’ai deux enfants et j’espère que je les verrai autour d’un manège avant de mourir ! Et on est prêt à tout pour que cette profession ne disparaisse pas !
Norman Bruch, membre de la Fédération des forains de France

© France Télévisions

Prêts à tout en effet. Vendredi 5 juin, les représentants des industriels forains et des métiers du cirque ont été reçus à Matignon et ont réussi à convaincre le gouvernement. "Le gouvernement est avec nous à 100 %. Il a envoyé une note la semaine dernière pour les maires qui ne veulent pas de fêtes foraines", avance Norman Bruch, sûr de lui.

Les forains sont en colère. Pour eux, les maires n’avaient pas le droit d’annuler les fêtes foraines. "Les rassemblements de 5.000 personnes sont autorisés donc on peut quand même mettre en place des fêtes foraines. L’annulation des maires n’a pas lieu d’être", explique-t-il avant d’ajouter.

De toute façon, si on n'est pas rattachés au ministère, on va paralyser la France en manifestant.
- Norman Bruch, membre de la Fédération des forains de France.

Une seule chose compte désormais pour eux. Ils espèrent que le gouvernement va tenir sa parole. "Quand on nous a demandé d’arrêter notre activité, on l’a fait. Notre attente c’est d’être rattaché à un ministère, c’est vital pour la profession", avance le membre de la Fédération des forains de France.

Reprendre le travail pour nourrir sa famille

Mais la profession est inquiète. Comment sortir de la crise alors que depuis le 9 mars, leur vie s’est comme arrêtée à cause du coronavirus ? Alors que les discussions n’aboutissent pas et que les forains sont toujours dans l’incertitude, ces derniers doivent s’organiser pour vivre.

Actuellement, on essaie de se débrouiller, on trouve du travail à droite à gauche, des petits boulots, les vendanges, n’importe quoi.
- Jean-Joël Beau, forain

A 38 ans, Norman Bruch a dû retrouver du travail en attendant de pouvoir exercer à nouveau sa profession. "Aujourd’hui je fais les chantiers, pour subvenir aux besoins de ma famille. On est pas des feignants et on a besoin de travailler pour vivre".

© Caroline Hubert - France Télévisions

Plus qu’une envie de travailler, ces derniers mois ont été difficiles pour toute sa famille.

Ça devient vital là, on s’est serré la ceinture pendant trois mois. Chez moi dans les landes on est six familles et on fait attention, on s’aide pour les frais de nourriture.
- Norman Bruch, membre de la Fédération des forains de France.

Il est un des bénéficiaire des aides de l’État et a touché 1.500 euros. Des aides loin d’être suffisantes au vu des investissements. En effet, à la fin de la saison, les forains en profitent pour réviser et entretenir leurs manèges, ce qui coûte cher. "Les aides n’étaient pas suffisantes pour tout l’entretien du matériel, des manèges, des camions...", explique Norman Bruch.

 

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