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Aude : il y a 110 ans les vignerons obtenaient une loi sur le vin après les grandes manifestations

Des lois, un esprit de coopération, une mobilisation de masse, la plupart des viticulteurs d'aujourd'hui se sentent redevables des gueux de 1907, qui, il y a tout juste 110 ans dans le Midi rouge, s'étaient soulevés pour défendre leur gagne-pain. Le 29 juin 2017, la loi sur le vin était adoptée.
Carcassonne - la manifestation des vignerons - 25 mai 1907.
Carcassonne - la manifestation des vignerons - 25 mai 1907. © DR

La naissance de la révolte : la marche des vignerons d'Argeliers sur Narbonne


"Ils savaient qu'ils faisaient bouger quelque chose, ils partaient avec un quignon de pain et une gousse d'ail", raconte à l'AFP Jean-Luc Cambon, viticulteur et bourrelier d'Argeliers dans l'Aude, où est née la révolte vigneronne.
Entre les coteaux arides, ils étaient 87 habitants du village d'Argeliers à marcher sur Narbonne au petit matin du 11 mars 1907.

Il y avait le simple cafetier, le pharmacien, le médecin, l'huissier de justice, le riche propriétaire terrien, l'ancien dragon. Ils faisaient tous du vin, et l'ouvrier buvait au même goulot que le propriétaire", ajoute Jean-Luc Cambon, dont un aïeul comptait parmi les "87".


Sur la plaine caillouteuse, "le défi, c'était la misère", souligne l'historien Rémy Pech, professeur à l'université Toulouse-Jean Jaurès.
Car au début du 20e siècle, le Languedoc-Roussillon, dont "la population était alors entièrement vouée à la vigne", a connu d'abord les maladies du vignoble puis une pénurie de vin, avant de faire face à une baisse brutale des cours et une surproduction pour cause de concurrence du "vin artificiel".

La guerre à la misère et aux vins artificiels


"Ils marchaient derrière Marcelin Albert", le cafetier d'Argeliers, qui depuis des années militait contre la fraude: le vin que les négociants fabriquaient avec de la betterave et de l'eau pour plus de rendement. "Ils chantaient +guerre aux fraudeurs, guerre à mort aux exploiteurs+", explique à l'AFP ce spécialiste de la révolte des gueux.
"Les viticulteurs d'aujourd'hui se sentent redevables des gueux de 1907", résume M. Pech, citant le syndicalisme, les caves coopératives ou encore le vin naturel.

Actuellement, "un tiers des vins bio se trouvent en Languedoc-Roussillon".

Mais "le message de 1907, c'est un message pacifique, plein d'espoir: on peut déclencher un mouvement en unissant les voix, derrière une personne issue du peuple, et en simplifiant le message", renchérit l'éditeur Christian Salès, également descendant d'un des "87".
Ici, une seule revendication: une loi imposant que le vin soit fabriqué avec du raisin, ce qu'ils ont obtenu le 29 juin 1907.

Le cafetier vigneron d'Argeliers comme figure du mouvement de contestation


Pour lui, Marcelin Albert était un peu comme Rosa Parks, cette Noire qui avait refusé de laisser sa place à un Blanc dans un bus, déclenchant le mouvement pour les droits civiques aux Etats-Unis.

Le simple cafetier vigneron, "sans aucune position dans la société, va devenir l'initiateur d'un grand mouvement social": "on l'appelait l'apôtre, le sauveur et le rédempteur", rapporte à l'AFP M. Salès, qui préside l'association pour la réhabilitation du café de Marcelin Albert.

C'était un mythe, mon arrière grand-père l'avait suivi dès le départ", ajoute Elena Anton, descendante du clairon Antonin Marty qui sonnait le rappel dans le village. Son aïeul "était très, très rouge", dit-elle, l'instrument a d'ailleurs "été offert à Staline pour ses 70 ans et serait toujours au Kremlin".


Relayé par le maire de Narbonne Ernest Ferroul, le petit cafetier avait ainsi réussi à "fédérer les gens de la terre", observe M. Cambon, "l'Etat n'avait jamais vu ça depuis 1789".

Des manifestations monstres les dimanches à Narbonne, Montpellier, Carcassonne, Béziers, Nîmes, Perpignan, Capestang, Ouveillan, Lézignan, Sallèles, Bize, Coursan...


Des nombreuses manifestations dominicales à la marée humaine de 600 à 800.000 personnes à Montpellier le 9 juin 1907, avant la démission en masse de conseils municipaux, la grève de l'impôt, la mutinerie de l'armée, jusqu'au vote de lois qui encadrent encore la viticulture moderne: "s'il y avait pas eu les vignerons de 1907, on n'aurait pas connu la viticulture dans le Midi", estime Frédéric Rouanet, président du syndicat des vignerons de l'Aude, héritier des comités viticoles de 1907.

Ces luttes ont montré une chose: quand il y a vraiment un coup dur, les vignerons savent se rassembler. C'est le principal héritage de 1907", dit-il à l'AFP, évoquant la mobilisation actuelle contre la concurrence du vin espagnol.


"On en revient toujours à des problèmes de régulation du vin: avant 1907, le vin se consommait localement, en 1907 c'était la nationalisation du vin, puis l'européanisation et depuis 2000, c'est la crise de la mondialisation".
Une loi anti-fraude adoptée le 29 juin 1907
Le 29 juin 1907, sous la pression des évènements, le parlement est réuni.
Jean Jaurès intervient et met en garde ses collègues : «L'événement qui se développe là-bas, et qui n'a pas épuisé ses conséquences, est un des plus grands événements sociaux qui se soient produits depuis trente-cinq ans. On a pu d'abord n'y pas prendre garde ; c'était le Midi et il y a une légende du Midi. On s'imagine que c'est le pays des paroles vaines. On oublie que ce Midi a une longue histoire, sérieuse, passionnée et tragique ».

La loi protégeant le vin naturel contre les vins trafiqués est adoptée

Elle interdit la fabrication et la vente de vins falsifiés ou fabriqués. Tous les propriétaires doivent désormais déclarer la superficie de leurs vignobles. Le législateur impose également les déclarations de récolte et de stock, et le droit pour les syndicats de se porter partie civile dans les procès pour fraudes.

Le même jour, les parlementaires promulguent une loi «tendant à prévenir le mouillage des vins et l'abus du sucrage par une surtaxe sur le sucre et obligation de déclaration par les commerçants de vente de sucre supérieur à 25 kilos». La loi du 15 juillet complète celle du 29 juin en réglementant la circulation des vins et des alcools.

Le 31 août 1907, le gouvernement accepte d'exonérer d'impôts les viticulteurs sur leurs récoltes de 1904, 1905 et 1906.
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