Rencontre avec José Bové, l'un des précurseurs de la désobéissance civile en France

"Il peut y avoir différents mouvements mais il n'y a qu'une seule stratégie : la non-violence" affirme José Bové. / © France 3 Occitanie
"Il peut y avoir différents mouvements mais il n'y a qu'une seule stratégie : la non-violence" affirme José Bové. / © France 3 Occitanie

José Bové a été, avec d'autres paysans du Larzac, le premier en France à lancer un mouvement social de désobéissance civile. Il se réjouit que des jeunes aujourd'hui reprennent cette voie initiée par Henri David Thoreau pour lutter contre le réchauffement climatique.

Par Christine Ravier

CR : Comment vous est venue l'idée d'entrer dans la désobéissance civile. On se souvient du démontage du Mac Do de Millau, des faucheurs volontaires, mais tout a commencé dans le Larzac dans les années 70 non ?

José Bové : Les choses, il faut les remettre dans un contexte. Les luttes contre l'extension du camp militaire : 103 familles face à l'armée française. Si on prend les fusils, ils ont des mitraillettes. Si on prend des mitraillettes, ils ont des canons. Si on a des canons, ils ont des avions. C'est disproportionné, on est dans une spirale qui n'aboutit à rien. Plus la répression... on est complètement coincé. Donc il faut réfléchir autrement.

Face à un combat comme celui-ci, un combat légitime. Face à la légalité, il faut utiliser des armes qui ne sont pas celles de l'adversaire. Donc ça, c'est la stratégie de l'action non-violente. Mais c'est un combat aussi pour la paix, contre l'armement. L'un de nos slogans, c'est : "le blé fait vivre, les armes font mourir".

Quand on a ce genre de revendications et d'engagement, c'est évident que les moyens pour combattre ne peuvent pas être ceux de la violence. Et cela s'inscrit dans une longue tradition qui va de Henri David Thoreau qui est le premier à avoir refusé de payer ses impôts pour financer la guerre au Mexique et l'esclavage aux Etats-Unis et qui a été incarcéré pour cela. En passant aussi par Gandhi, Martin Luther King... beaucoup de combats non violents.

Mais je dirais qu'en France, après des combats très particuliers comme le Manifeste des femmes qui ont dit clairement qu'elles avaient avorté,  les 343 "salopes" comme on a dit à l'époque ; au moment de la Guerre d'Algérie : les réfractaires, les objecteurs, les insoumis... il y  a eu beaucoup de mouvements.

Mais le Larzac, c'est en France le premier mouvement social qui part du terrain et qui fait délibérément le choix de la non-violence. Faire ce choix, c'est à la fois trouver des actions qui peuvent être compréhensibles. Donc ça fait partie de la pédagogie. Des actions qui ensuite engagent la responsabilité de chacun. Par exemple, dans le Larzac, on a eu le renvoi des livrets militaires par 60 paysans. Et au final, au bout de la lutte, procès après procès, on a eu des milliers et des milliers de personnes qui ont renvoyé leurs livrets militaires et qui ont accepté de passer au tribunal. 

CR : Qu'est-ce qui a caractérisé ce mouvement ?

JB : Si on résume : engagement individuel, action collective à visage découvert, le choix évidemment de la non-violence et le fait qu'on assume les conséquences de ses actes. On sait qu'on va délibérément contre la loi. On assume les peines qui correspondent et si ça va jusqu'à l'incarcération, elle fait partie de la continuité de l'action. Donc on n'est pas du tout dans une logique classique où on mène une action mais on fait en sorte de ne pas se faire prendre. On assume ce que l'on fait.

Pendant 10 ans, la lutte du Larzac a construit cela. Il y a eu des marches dans le camp militaire, on a renvoyé nos livrets militaires, on a construit une bergerie illégale pour laquelle il n'y avait pas de permis de construire, dans le périmètre d'extension à La Blaquière. Et pour cette construction, les gens ont refusé de payer 3% de leurs impôts qu'ils reversaient au Larzac, ce qui  là aussi était complètement illégal. Donc il faut à chaque fois imaginer.

Je dirais que tout cela s'est fait parce qu'il y a eu beaucoup de gens qui étaient dans des mouvements non-violents. Je pense notamment à Lanza del Vasto, la communauté de l'Arche. C'est quelqu'un qui avait rencontré Gandhi dans les années 30 et qui avait ensuite amené ces formes d'actions et les avait notamment développées pendant la Guerre d'Algérie. Ensuite des philosophes, des chercheurs, plein de gens qui travaillaient sur ces questions-là... C'était très minoritaire et ça a vraiment éclos sur la scène française. Les gens ne comprenaient pas ce que c'était.

CR : C'était une stratégie ?

JB : Quand on mène un combat, forcément il faut réfléchir à une stratégie. Mais c'est sous-tendu aussi par une philosophie... Il peut y avoir des mouvements différents mais il n'y a qu'une stratégie. C'est très dangereux d'accepter le discours qui dit : il y en a qui peuvent mener des actions non-violentes et d'autres non. Ce n'est pas vrai. 

On n'a jamais vu une logique terroriste aboutir à une situation de paix, ça n'existe pas. La stratégie non-violente est une stratégie globale parce que c'est le respect de l'adversaire. C'est aussi le type de société qu'on veut demain. Ce n'est pas la société de la violence, de la répression ou de la mise en contrôle des citoyens. Donc là-dessus, il faut être très clair !

C'est ce que dit Gandhi quand il dit : "la fin est dans les moyens, comme l'arbre est dans la graine", c'est-à-dire qu'il y a une continuité. Les processus de combat et la société, ou l'objectif qu'on veut atteindre, doivent être complètement liés dans leur cohérence.

Il y a des actions de sensibilisation. Après il y a des actions de contraintes. Et petit-à-petit, on renforce les actions de contraintes. C'est bien quand on peut aussi développer l'humour parce que ça met déjà les gens de votre côté, ça détend l'atmosphère et ça évite aussi de rentrer dans un rapport où la violence prend le dessus. Si elle prend le dessus, ça sera du fait de l'adversaire, du pouvoir dominant, du pouvoir politique... que sais-je ? Mais c'est lui qui devra l'assumer et ça se retourne contre lui.

Je dirais que l'action non-violente, c'est un peu ça : on prolonge l'action et on la renverse. C'est ce qu'on a fait sur le Larzac, avec le Mac Do, les OGM... chaque fois, on a renversé la logique du rapport de force et de la brutalité.

CR : Quelles étaient les limites, les règles à cette action-là ? Il y avait aussi des conséquences... Vous avez fait de la prison.

JB : Les limites quand on rentre dans ce combat, c'est qu'on ne s'en prend jamais aux personnes. C'est fondamental. Ce qui ne veut pas dire qu'on ne peut pas attenter à la propriété privée... Quand par exemple, une firme, la recherche ou même un agriculteur lié à ces firmes plantait des OGM, le fait qu'il le fasse dans sa propriété privée avait des conséquences sur tous les champs autour puisqu'on ne peut pas bloquer les flux de pollen.

Il y avait une pollution générale, donc l'intérêt privé ne peut pas prendre en otage l'intérêt général. D'où l'état de nécessité de faucher une parcelle individuelle pour protéger l'intérêt général. Il faut toujours que l'action soit légitime même si elle est contre la loi, même si on viole certains aspects de la loi. A partir de là, effectivement les conséquences doivent être connues. Ce qui est important, c'est que ceux qui mènent l'action l'assument.

Dans les actions non-violentes, le plus souvent, un engagement est signé par les participants pour qu'ils sachent bien là où cela conduit. Et après, soit on peut l'assumer individuellement soit, pour des tas de raisons, on ne peut pas et ce n'est pas grave. Personne ne va juger quelqu'un parce qu'il ne peut pas le faire.

Mais je dirais que c'est aussi un état d'esprit : rentrer dans cette stratégie, dans cette philosophie de l'action non-violente, c'est d'abord un travail sur soi pour vaincre ses propres peurs, savoir si on est en capacité d'aller au-delà de ce qu'on ferait classiquement dans une manifestation ordinaire.

C'est pour ça que c'est à la fois un engagement individuel et un changement collectif. Mais ce qui est très important c'est qu'on essaie toujours, face à un objectif très précis, d'inverser la logique.

CR : Peut-on parler aujourd'hui de révolution non-violente ?

JB : C'est ce qu'on voit de plus en plus avec la question climatique. On voit qu'il y a de plus en plus de mouvements comme Extinction rebellion qui est apparu, il y a les jeunes pour la planète qui aussi manifestent dans beaucoup de villes... Il y a plein d'actions militantes qui sont faites par Attac ou Greenpeace ou beaucoup d'autres qui sont sur la question de l'urgence et disent : il faut des solutions immédiates.

Donc là effectivement, on est sur un bouleversement. Si on continue le système tel qu'il est, on voit bien qu'on sera complètement au-delà du réchauffement qu'on peut maîtriser. Donc à ce moment-là, la bataille est terminée.

D'où cette nécessité de ces mouvements aujourd'hui pour dire qu'il faut radicaliser pour imposer aux Etats d'assumer. Parce que si on attend qu'ils le fassent d'eux-mêmes, ils ne le feront pas. On est plutôt dans un accompagnement du réchauffement climatique que dans la mise en place de règles claires pour faire en sorte qu'on ne dépasse pas les 1,5 ou 2° de réchauffement. Ce qui est déjà beaucoup !

Donc c'est un choix radical. La radicalité nous est imposée par des Etats et des firmes qui eux, en fait, refusent de bouger. Je dirais qu'aujourd'hui c'est une nécessité d'agir.

En images l'interview de José Bové



 

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