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Ecole en bateau, l'enfance sabordée, un documentaire diffusé vendredi soir 24 octobre vers minuit

© Marie Rigot
© Marie Rigot

En mars 2013 s'est tenu aux Assises de Paris un procès hors norme. Après 19 années de procédure, le scandale de l'Ecole en bateau a enfin été jugé.

Par Marie-France Guiseppin

De 1969 à 2001, cette association, l'école en bateau, fondée par Léonid Kameneff, ancien instituteur et psychologue, a accueilli plus de 400 enfants à bord de plusieurs bateaux, de longs mois durant, pour vivre une aventure extraordinaire loin de leur famille.

Mais cette utopie post soixante-huitarde s’est révélée être l’une des plus grandes affaires de pédophilie connue à ce jour en France.

Au mois de septembre 1983, à l'âge de 13 ans, Laurent Esnault embarquait à Gallipoli en Italie sur le Karrek Ven. C'est là que débutait son voyage à l'Ecole en bateau. C'est là qu'il a vécu le paradis et l'enfer.

Témoin dans le cadre du procès, il a obtenu la confiance des autres victimes qui l’ont autorisé à les filmer pendant les trois semaines d'audience.

Avec Réjane Varrod, une amie réalisatrice, il tente de comprendre à travers ce film pourquoi le silence et la culpabilité ont empêché les enfants de dénoncer leurs agresseurs pendant si longtemps.

Il dresse également le constat des ravages que causent les actes pédophiles dans les vies des victimes.

Extrait :
Extrait du documentaire "Ecole en bateau, l'enfance sabordée"


Un documentaire déconseillé aux moins de 10 ans

Une production
Les Films du Tambour de Soie
Nicole Levigne


Avec la participation de
France Télévisions
et de La RTS Radio Télévision Suisse

Un film de Laurent Esnault et Réjane Varrod

A L'ORIGINE :

En septembre 1983, je prends le train en gare d’Avignon avec six autres candidats au départ. Nous rejoignons Gallipoli en Italie, où nous embarquons sur le Karrek Ven, magnifique voilier de 21 mètres, ancien thonier restauré avec soin par Léonid Kameneff, instituteur et psychologue. Pour nous, c’est ici que l’aventure commence.

J’ai treize ans, je crois être le garçon le plus chanceux de la planète. Pendant près d’une année, avec une vingtaine d’autres enfants de l’Ecole en bateau, je vais voyager de l’Italie à la Roumanie, en passant par la Grèce et la Turquie. J’apprends l’autonomie, la débrouille, je
découvre d’autres pays, d’autres façons de vivre…
Mais voilà, le bonheur a un prix. Et ce prix, je vais le payer très cher.

Sur le bateau, le groupe fonctionne comme une microsociété qui vit en vase clos, avec ses règles propres et son gourou, le capitaine. Le maître mot à bord est la « responsabilisation ». Nous ne sommes plus des enfants mais des « petits hommes » qui n’ont plus le droit de jouer, plus le droit à l’insouciance. Chaque jour ou presque se tient une réunion de groupe où chacun doit faire son autocritique, dire ce qui va et surtout ce qui ne
va pas chez soi et chez les autres, réunion qui tourne le plus souvent au psychodrame. Pour profiter de la « caresse du soleil et de la mer », nous vivons souvent nus sur le bateau.

Au cours de séances de massages qui sont censées détendre les corps et souder le groupe, les adultes nous habituent à l’idée d’une « sexualité libre ».
L’air de rien, tout doucement, dans la lumière chancelante des bougies, les massages virent presque systématiquement à des séances de masturbation collective. Sous emprise, tout ce système devient terriblement naturel. Nous sommes coupés de nos familles, nous recherchons les faveurs de celui que nous considérons plus ou moins consciemment comme un substitut de père. Loin de tous nos repères habituels, nous avons besoin de ses
marques d’affection.

Léonid Kameneff et les autres adultes du bord iront jusqu’aux viols répétés. 

Pendant l’année que j’ai passée à l’Ecole en bateau, par deux fois j’ai dû subir ce que la justice appelle dans son langage cru et désincarné « une agression sexuelle avec tentative de viol ». Deux fois « seulement ». Mais deux fois suffisent pour vous faire perdre votre innocence d’enfant. Le journal de bord que je tenais à l’époque en porte la marque originelle : il s’arrête le jour de la première agression. Je n’ai plus jamais osé le reprendre
par la suite par peur de me confronter à une réalité insupportable.

Cette réalité s’est révélée être l’une des plus vastes affaires de pédophilie connues à ce jour en France.

Le procès de Léonid Kameneff et de ses complices se tiendra du 5 au 22 mars à la Cour d’assises des mineurs de Paris. Il implique quatre personnes mises en examen pour viols et agressions sexuelles sur mineurs, onze parties civiles, des dizaines de personnes auditionnées qui auraient pu porter plainte si les faits les concernant n’avaient pas été prescrits.

Laurent Esnault
 

 / © Antonin Borgeaud
/ © Antonin Borgeaud



UNE AFFAIRE AU LONG COURS :
De 1969 à 2002, Léonid Kameneff a été le capitaine de cette Ecole en bateau qui accueillait des enfants de 9 à 15 ans, certains en échec scolaire, d’autres poussés par des parents qui voulaient offrir une autre vision de l’école à leur enfant. On estime qu’environ 400 jeunes – dont 60 filles – ont voyagé sur trois voiliers, parcourant la Méditerranée et l’Océan Atlantique.
Les premières plaintes sont déposées en 1994 à Fort-de-France. Le dossier s’enlise ensuite étrangement. En 2006, grâce à l’acharnement d’un avocat, l’affaire est relancée. Fait très rare, le juge d’instruction est dessaisi, un nouveau magistrat est nommé quelques mois avant que tous les faits ne soient prescrits. Il va reprendre toute l’affaire et la mener à son terme, malgré des embûches à répétition et un évident manque de volonté du Parquet.
Dix-huit ans après les premières plaintes, devant les lenteurs insupportables de la procédure, l’Etat a été condamné en février 2012 à verser aux parties civiles un demi-million d’euros pour « déni de justice ».


NOTE D'INTENTION :
C’est un film sur la réparation. Il ne s’agit pas d’une « vengeance » ou d’un réquisitoire. Il ne s’agit pas non plus d’une « psychanalyse sauvage » ou de régler mes comptes avec l’Ecole en bateau. Il s’agit de comprendre pour guérir.

Il s’agit de comprendre comment le système Ecole en bateau a pu fonctionner aussi longtemps sans être inquiété. Pourquoi avons nous mis autant de temps à porter l’affaire devant la justice ? Avions-nous honte, nous sentions nous coupables ? Quels étaient les mécanismes psychologiques qui nous maintenaient dans l’acceptation de ce que l’on a vécu ?

Il s’agit de comprendre quelles sont les répercutions d’actes pédophiles, comment on se construit, comment on se reconstruit quand on est la victime d’un pédophile. Pourquoi est-ce si important de déposer plainte ? Est-ce que le procès permet de tourner la page ?
Faut-il qu’il y ait punition, qu’il y ait sanction, pour que les victimes puissent passer à autre chose, pour enfin devenir des « ex-victimes » ?

Témoigner et faire témoigner est mon métier de journaliste. Je ne pouvais échapper à ce film, je me dois de le faire, et je le dois aux autres, à toutes les autres victimes ou futures victimes de pédophiles. Je suis sans doute le mieux placé pour parler de cette affaire parce que je l’ai vécue dans ma chair d’enfant, elle a fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Un homme en quête de vérité, un homme empathique qui veut se servir de son expérience
pour libérer celle des autres. Cette façon d’être m’a permis d’avoir l’adhésion et la confiance des autres victimes pour participer au film.

Dans ce film, j’aurai deux positions assumées. Celui qui regarde et celui qui est regardé. C’est dans le regard de Réjane Varrod, co-réalisatrice du film, que je prends ma place de témoin, que je deviens le fil rouge. Victime moi-même, je vais à la rencontre des autres victimes, j’échange avec elles, je remonte le fil de nos souvenirs.

Ensuite, de manière plus posée, au cours de longs entretiens, c’est dans notre regard commun que nous découvrirons leur part intime. Chacun à notre tour et dans un respect commun, avec nos sensibilités propres, nous leur poserons nos questions.

Nous avons décidé de mettre en lumière cinq victimes, Marie, Benoit, Patrice et les deux Jean-Baptiste. Nous les avons choisis parce qu’ils sont complémentaires. Ils ont fait un travail sur eux-mêmes qui leur permet aujourd’hui de pouvoir analyser ce qu’ils ont vécu à l’Ecole en bateau. Parce qu’ils nous font confiance, ils ont la volonté de témoigner et de faire connaître leur histoire, « pour que ça n’arrive plus ».

Dans ce film, nous allons tous embarquer sur un autre bateau, celui où la confiance et l’honnêteté ne seront pas trahies.
Dans ce film, nous allons soulever un tabou, celui des garçons qui sont victimes de pédophiles. Il est très rare que, devenus adultes, ces anciens enfants acceptent de témoigner. Parce que leur agression suscite un fantasme sur une homosexualité prétendument refoulée.

C’est un film d’utilité publique. Utile pour tous les parents qui peuvent être un jour confrontés à ce problème. Utile pour toutes les victimes qui n’ont pas encore osé ou voulu parler, et elles sont nombreuses. Utile aussi pour les pédophiles eux-mêmes, pour qu’ils prennent conscience de la gravité de leurs actes et du mal qu’ils peuvent faire.

Laurent Esnault