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Abdeslam, Alègre... comment des tueurs emprisonnés peuvent fasciner certaines femmes ?

Salah Abdeslam et Patrice Alègre reçoivent en prison des lettres de femmes qui disent les aimer et veulent les sauver. / © AFP
Salah Abdeslam et Patrice Alègre reçoivent en prison des lettres de femmes qui disent les aimer et veulent les sauver. / © AFP

Des femmes, dont l'une originaire du Tarn-et-Garonne, entretiennent une correspondance avec Salah Abdeslam, l'un des terroristes impliqués dans les attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Comment expliquer cette fascination ? Réponses avec un psychiatre et l'avocat de Patrice Alègre.

Par Christine Ravier

Difficile, voire inconcevable de comprendre qu'un terroriste ou un tueur en série puisse de sa prison, avec l'aura qui est la sienne, attirer des jeunes filles ou des femmes. Et ce au point qu'elles tissent des liens forts par courrier interposé. Voire plus... Patrice Alègre, qui a été condamné pour cinq meurtres et six viols, s'apprête à épouser l'une d'elles. 

Salah Abdeslam, le seul terroriste présumé encore en vie, impliqué dans les attentats à Paris en 2015, entretient une correspondance suivie avec plusieurs jeunes femmes, dont une Tarn-et-Garonnaise de 21 ans.  Nos confrères de La Dépèche en publient des extraits ce mercredi.

Une admiration pour le "bad boy"

 
Sans porter de jugement sur ces femmes, on peut s'interroger sur le phénomène. S'il laisse perplexe, il n'a rien de nouveau... Au siècle dernier, Landru a reçu pas moins de 4.000 lettres d'admiratrices et 800 demandes en mariage au cours de ses 4 années de prison. 

"Michel Fourniret a rencontré sa femme alors qu'il était incarcéré, via une annonce du journal Le Pélerin proposant une relation épistolaire" fait remarquer Bernard Vilamot, psychiatre urgentiste, criminologue et expert auprès des tribunaux.

"Il y a une idéalisation, explique le psychiatre. La première étape est une fascination pour le "bad boy". Les adolescentes sont sujettes à cette attirance pour le mauvais garçon assis au fond de la classe, qui a déjà une moto, qui est plus âgé, etc".

La fascination vient d'un fantasme


Souvent cette fascination n'est pas sexualisée, elle est de l'ordre du fantasme, poursuit le Dr Bernard Vilamot. Un homme détenu donc inaccessible plaît d'autant plus à certaines femmes. Elles se mettent à l'aimer. Aimer est alors de l'ordre du désir, le sexe réel est évacué.

Pour le psychiatre, il n'y a pas de profil type de ces femmes qui frôlent les flammes. Leur point commun : elles trouvent quelqu'un à qui elles plaisent. Elles se sentent incomprises, tout comme lui, et peuvent exprimer leur amour sans risquer un rapprochement.

L'avocat de Patrice Alègre, Me Pierre Alfort, confirme cette hypothèse par un exemple : "à l'issue du procès de mon client, j'ai reçu une lettre d'amour pour lui, de la part d'une admiratrice.

L'image du criminel est effacée


Elle disait qu'elle le trouvait beau et qu'elle était amoureuse de lui. C'était une sorte de bouteille à la mer puisqu'elle avait omis de signer sa correspondance".

Pour le Dr Bernard Vilamot, il y a parfois une dimension religieuse, compassionnelle. Ces femmes veulent sauver ces hommes. Il explique que leur désir efface toute autre réalité. 

Ce sont des femmes qui ont souvent vécu des maltraitances


"Elles se remettent dans des situations de violence potentielle, des situations d'avant. C'est le même mécanisme qui fait qu'on peut prostituer plus facilement une femme qui a été violée enfant, car elle reste avec ses peurs.

C'est une dissociation, une déconnexion psychique dans laquelle elles retrouvent leur situation antérieure. Pour ces femmes-là, l'enjeu est alors de "maîtriser le démon". Elles étaient enfants dans une situation où elles ne maîtrisaient rien, là, elles pensent que c'est l'inverse et qu'elles vont même le comprendre. 

Ils apparaissent comme des héros


Le problème poursuit le psychiatre, est qu'elles tombent dans le filet. Les tueurs se font passer pour des individus qui sont bons, qui peuvent être pieux, des héros. La victime, car il s'agit de victime, pense et n'entend que ce que dit l'autre. Elle ne voit pas les faits".

Ce à quoi Pierre Alfort répond que les tueurs ont le droit d'être aimé. "Ils tombent sur des femmes qui considèrent à juste titre qu'ils sont des êtres humains, affirme-t-il. Des êtres humains qui évoluent. Elles ne les voient pas figés dans cette image de criminels".
 
Mais pour le psychiatre, les choses ne sont pas aussi simples. Il peut y avoir des femmes elles-mêmes perverses qui sont attirées par les abominations que le criminel a commises.

"Mais le plus souvent, il s'agit de personnes qui veulent plaire, provoquer (par rapport à l'éducation reçue par exemple), les aider ou encore maîtriser ce qu'elles n'ont jamais pu maîtriser". 

Une exaltation qu'elles croient maîtriser


Il s'agit de relations perverses parce que cette situation les plonge dans une exaltation qu'elles croient maîtriser. Elles peuvent se mettre en danger. "Le rôle de la justice serait de ne pas distribuer ces lettres, estime-t-il. C'est ce qu'a fait la justice belge avec les lettres de milliers d'adolescentes que recevait Marc Dutroux".

Ces femmes ne peuvent méconnaître les faits qui sont reprochés à ces criminels. Mais le discours qu'ils renvoient les amène à nier progressivement cette réalité... "En substance, c'est : tout ce que tu entends est faux. Tout ce qu'on te dit est faux...

Si tu m'aimes vraiment, tu me crois.


Me Pierre Alfort estime que les femmes avec qui Patrice Alègre entretient des relations ont perçu chez lui une dimension à laquelle n'a pas accès le grand public. "C'est quelqu'un qui dégage une grande humanité au-delà de ce qui lui est reproché et ces femmes s'en sont rendues compte".

Un meurtrier a le droit d'être aimé


"La femme avec qui il est a dû prendre conscience de ce qu'il a fait. Mais son objectif, c'est de l'aimer. Il a le droit d'être aimé même s'il a commis des faits horribles".
 
Lorsqu'on lui demande s'il a lui-même été fasciné par le tueur en série, l'avocat dénie mais il explique être allé puiser dans l'humanité du tueur en série pour la transmettre aux jurés.

Pour le psychiatre, quand il y a perversion, la relation est au bénéfice du pervers. Il en retire une distraction en prison via les courriers, le sentiment de ne pas être seul, ou certains avantages comme des colis. Il peut aussi s'appuyer sur l'image de stabilité que renvoie une relation de ce type pour faire avancer une demande de libération.

L'emprise vient de la parole


Comment rompre cette emprise ? "Coupez le son, répond-il. Si on coupe le son, il reste les faits. Il faut enlever la parole et s'intéresser uniquement aux actes. Et qu'il n'y ait pas d'explication sur ces actes".

Psychiatre et avocat, deux expériences, deux points de vue différents sur une réalité complexe.
 

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