Aude : le vin naturel à l'heure des vendanges

Chez les vignerons qui travaillent en vin naturel, chaque grappe est cueillie à la main comme ici, à Cascastel des Corbières dans l'Aude. Plantée en 2003, cette vigne pousse en "gobelet", une taille méditerranéenne destinée à protéger les grappes du soleil. / © I.Bris/FTV
Chez les vignerons qui travaillent en vin naturel, chaque grappe est cueillie à la main comme ici, à Cascastel des Corbières dans l'Aude. Plantée en 2003, cette vigne pousse en "gobelet", une taille méditerranéenne destinée à protéger les grappes du soleil. / © I.Bris/FTV

Chez les vignerons qui élaborent du vin naturel, les vendanges s'effectuent à la main. C'est en Occitanie qu'ils sont les plus nombreux. Exemple dans l'Aude, à Cascastel-des-Corbières, avec des pionniers du genre et des jeunes qui comptent prendre la relève.

Par Isabelle Bris

Chez Gilles et Séverine Contrepois, les vendanges sont devenues synonyme de retrouvailles.
Tous les ans depuis une bonne décade, c'est la même bande de vendangeurs qui revient, avec à chaque fois un "petit nouveau", voire deux.

Une bande assez atypique composée de voyageurs, de peintres, d'écrivains, d'artistes : des hommes et des femmes tombés amoureux de ce petit domaine audois qui s'étend sur une dizaine d'hectares à Cascastel-des-Corbières.
 

C'est notre famille de coeur, résume Sèverine Contrepois dans un sourire.


"Quand je sais qu'ils vont revenir, ça fait un an qu'on ne s'est pas vu, j'ai le coeur qui bat, je me demande toujours qui va arriver le premier. C'est comme une famille que l'on retrouve chaque année" raconte la vigneronne.

Le raisin bio, mûr pour être vendangé et vinifié en vin naturel dans les Corbières (Aude) / © I.Bris/FTV
Le raisin bio, mûr pour être vendangé et vinifié en vin naturel dans les Corbières (Aude) / © I.Bris/FTV

A 8 heures de matin, tout le monde est sur le pont, sécateur en main dans les vignes : cette année encore, ils sont une dizaine à vendanger les parcelles de Grenache et de Mourvèdre qui vont donner l'un des vins rouges du domaine.

Les vendangeurs viennent du Danemark, d'Italie, d'Angleterre et même du Chili, comme Tim Connelly : ce guide nature, qui emmène souvent des clients aux quatre coins du monde, en est à ses neuvièmes vendanges, dans ce domaine des Corbières.
 

Venir ici, c'est aller à la rencontre de la culture locale des Corbières mais aussi du monde entier !


"L'aventure a commencé par hasard en 2006 , raconte le jeune homme. "J'avais vu une annonce sur internet dans les Corbières, le cadre avait l'air idyllique... Si je reviens depuis plusieurs années, c'est parce qu'il y a ici une convivialité et puis aussi un challenge physique !"  
 

C'est devenu comme un rituel, affirme Andréa Giramundo,


"Cela me permet de faire quelque chose de bien avec la nature,  on utilise pas de pesticides" explique cet écrivain italien, qui lui, en est à sa quatrième vendange.
 

Le vin nature, une philosophie


Le fait que ces vignes soient cultivées en bio est essentiel pour ces vendangeurs. La plupart adhère complètement à la philosophie de Gilles Contrepois, à sa vision du vin naturel qu'il élève sans ajouter de sulfites.
 

Quand on cultive en bio, sans sulfite, la matière première est fondamentale.
 

"En fait, le sulfite on peut le considérer comme un médicament; quand on est pas malade, on en a pas besoin. C'est pour cela que je demande aux vendangeurs de ne prendre que les grappes parfaites, celles qu’ils auraient envie de manger ! Si ils n'ont pas envie de les manger, elles ne doivent pas être mises dans la cagette" explique ce vigneron qui attaque ses 22ème vendanges.

Dans ses vignes, pas de machine, pas de hotte non plus : chaque grappe, prélevée à la main est déposée délicatement dans une caissette. Ainsi, les grappes ne s'écrasent pas entre elles, le jus de coule pas, les bactéries indésirables restent au large.


Pas ou peu de traitement dans les vignes  


Ce vigneron originaire de la région parisienne a changé de vie et de métier il y a un quart de siècle pour s'installer avec sa femme Séverine dans l'Aude.

Au début de sa nouvelle vie, le couple a vendu le produit des vignes à la cave coopérative locale, avant de se lancer dans la vinification en bio et en vin naturel en 2004. 

Convaincu qu'une vigne en bonne santé résiste aux agressions, Gilles Contrepois traite le moins possible : cette année, le mildiou n'ayant pas fait parler de lui avec la sécheresse, il a même pu éviter de passer la bouillie bordelaise dans ses vignes.

Un seul traitement a été nécessaire : un poudrage au souffre pour lutter contre l'oïdium de la vigne, une des maladies majeures des vignobles.
 

Mon but, c'est que les raisins parviennent à se défendre par eux-même...
 

Ses vignes ne sont pas labourées non plus, ce qui favorise la biovidersité.

Une vendangeuse attire notre attention sur un petit insecte discret qu'elle vient de trouver dans un pied de vigne.
Entre phasme et la mante religieuse, un jeune diablotin (Empuse pennée) dresse sa tête aristocratique, tel un pharaon, entre deux feuilles.
 
Dans ces vignes où l'homme intervient très peu, on peut faire de belles rencontres : cette étrange créature est un "diablotin", proche cousin de la mante religieuse. / © I.Bris/FTV
Dans ces vignes où l'homme intervient très peu, on peut faire de belles rencontres : cette étrange créature est un "diablotin", proche cousin de la mante religieuse. / © I.Bris/FTV

 

Huile de coude 


Evidemment, sans coup de pouce chimique, la vigne produit beaucoup moins de raisins. Le rendement à l'hectare est très faible ( 5 hecto/hectare pour les plus vieilles parcelles du domaine). Mais ici, on en a cure car 
 

La qualité passe avant la quantité ! 


Une qualité gourmande en huile de coude : les grains de raisin, par exemple, sont encore séparés de la rafle, à la manivelle ! 

Avec leur onze hectares de vigne, Gilles et Séverine Contrepois produisent en moyenne 15.000 bouteilles par an. Une petite production haut de gamme (de 12 à 30 euros la bouteille ) vendue sur place, aux cavistes, aux restaurants et à l'étranger. 
 


Arthur et Laura, la relève

Laura Lees a sensiblement la même vision du métier. Pour elle, faire du vin naturel, c'est être au plus près du vivant.

Cette ingénieure agricole est tombée amoureuse des paysages des Corbières et y a posé ses valises il y a quatre ans.
 

 Le déclic, ça a été un coup de cœur pour des vignes abandonnées sur un terroir magnifique.!


"Il y avait une chance de les sauver, et moi, j'avais envie de prendre soin de la terre, alors je me suis lancée !" explique cette jeune femme de 31 ans.
 
Laura Lees, jeune vigneronne passionnée, dans une des parcelles qu'elle travaille en vin naturel, dans les Corbières (Aude). / © I.Bris/FTV
Laura Lees, jeune vigneronne passionnée, dans une des parcelles qu'elle travaille en vin naturel, dans les Corbières (Aude). / © I.Bris/FTV

Laura partage cette aventure professionnelle avec Arthur Joly, qui vient d'une famille d'agriculteur du Tarn. Ensemble, ils en sont à leur troisième récolte à Villeneuve-les-Corbières.

Petit à petit, ils ont investi dans les terres, la vigne, du matériel. 2019 est une année charnière pour eux car c'est la première année qu'ils travaillent dans leur propre cave.

Leur équipement est modeste, c'est leur type de vinification qui veut cela.
 

Le vin nature, déjà, ca commence par du raisin bio ! Nous, on considère que la base de notre métier, c’est d’abord d’avoir des sols qui soient vivants.

Là, on peut commencer à travailler. Ensuite, à la cave, on a peu de matériel, en encuve à la main, on est pour une utilisation la plus raisonnée possible de produits oenologiques, affirme le jeune vigneron de 29 ans. 


Tracer son sillon doucement mais surement

Partis de rien, débutants dans le métier, ces trentenaires sont encore loin de l'équilibre économique mais ils y croient avec joie et enthousiasme.

Ca va venir, tout est devant nous ! s'exclame Arthur avec un grand sourire.
 

Au fond, ce qui compte pour ces trentenaires, c'est vivre en harmonie avec une terre vivante, une terre à aimer et à préserver. Peu importe si le sol est bas, les heures de travail interminables, les caisses peu garnies ou même le type de fruits cultivés. 


J’espère que ma génération va se réveiller, cette planète en a vraiment besoin ! affirme Laura.


En attendant, leur aventure professionnelle reste un vrai défi. Elle exige une vraie philosophie de vie : il faut être capable d'accepter les coups durs de la nature, comme ses cadeaux d'ailleurs...
 
 

Un marché de niche


Le vin nature en France représente 1% de la production viticole.
Les vignerons en vin nature représentent 10% des vignerons en bio (qui eux-même ne représentent que 10% des viticulteurs français).
 
Leur part de marché restent confidentielle mais ces pionniers bousculent le reste du secteur et poussent les "conventionnels" à réfléchir à leurs méthodes de travail.

Au début, Gilles et Séverine Contrepois sont "passés pour des martiens" dans les Corbières avec leur vin naturel, mais aujourd'hui, ils affirment que le milieu professionnel local les a accepté.


Un vin libre, sans label


Il n'y a pas, pour le moment, de définition officielle du vin «naturel» ou «nature» ni de label ou certification contrairement au vin bio.

Une charte est en cours d'élaboration et en attendant, les vignerons qui font partie de l'association des Vins Naturels s'engagent à respecter deux grands principes pour produire leur vin :
  • utiliser des raisins de l’agriculture biologique ou biodynamique,
  • vinifier et mettre en bouteille sans aucun intrant, ni additif.


Un travail d'équilibriste

Pour la vinification : la fermentation se fait avec les levures "indigènes", c'est à dire des levures présentes naturellement sur les grains de raisin, sans ajout de levures supplémentaires.

Le soufre, qui sert à stabiliser le vin, étant utilisé en petite quantité, la conservation des vins naturels reste délicate.
 

Ce sont des vins qu'il vaut mieux consommer jeune" estime Damien Kalanquin, oenologue dans un laboratoire de Narbonne.


Les pratiques de ces vignerons ne correspondent guère à celles qui sont imposées par le cahier des charges de l’appellation où ils cultivent leur raisin. Du coup, il est fréquent que leurs bouteilles perdent la mention AOP (Appellation d’origine protégée).

Ils doivent donc les vendre en «Vin de France», ce qui complique leur commercialisation, d'autant que vu les faibles rendements des vignes et l'importance du travail manuel, les bouteilles se vendent en général autour des 15 euros pièce.

Il n'est pas rare que le consommateur peu averti s'y perde : 15 euros pour un vin de table, cela en fait tousser plus d'un !

Néanmoins, selon l'association AVN qui a créé son propre logo, le vin naturel est devenu un "fait de société", recherché par de plus en plus de consommateurs et qui "commence à réunir plusieurs centaines de viticulteurs, mais aussi des restaurateurs, et des cavistes".
 

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