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Comprendre ce qu'est le burn out, cette maladie du travail qui nous menace

© MaxPPP / Julio PELAEZ
© MaxPPP / Julio PELAEZ

Le burn out est de plus en plus répandu. Il est reconnu comme maladie professionnelle. Toutes les catégories socio-profesionnelles sont concernées. Nicolas Luby, médecin du travail à l’ASTIA, le plus grand service de santé au travail d’Occitanie, nous explique pourquoi.

Par Christine Ravier

Nicolas Luby, médecin du travail à l'ASTIA à Toulouse, reçoit de plus en plus de patients souffrant de burn out. Cette maladie est un symptôme et non une pathologie en soi, estime ce spécialiste. Nous l'avons interrogé dans le cadre de la semaine de la qualité de vie au travail.

Christine Ravier : Pourquoi tant de burn out ?

Nicolas Luby : Le burn out n’est pas une problématique en soi. C’est le symptôme d’une problématique plus globale qui est le tournant gestionnaire. Le burn out est une pathologie de la solitude au travail, conséquence du fait que les coopérations sont en train de se déliter.

Il y a eu une individualisation avec le tournant gestionnaire du travail : quand le pilotage a commencé à se faire par des indicateurs chiffrés et des performances individuelles. Il en a résulté une diminution de la coopération.

La coopération, ce n’est pas juste s’aider à travailler. C’est aussi s’aider à supporter le travail parce que le travail n’est pas seulement un plaisir, un bonheur. Il y a des moments difficiles dans lesquels on a besoin de s’aider.

Les liens ne sont plus les mêmes qu’avant ?

Oui. Le burn out intervient dans ce contexte de solitude au travail. Les collectifs ne sont plus aussi bienveillants qu’avant. Il ne s’agit pas de faire l’éloge du patriarcat mais, à cette époque, la fraternité permettait de tenir par l’entraide, la coopération. Il y avait un partage de valeurs, de règles de métier, une déontologie. On pense à des collectifs comme les mineurs...

En psychodynamie du travail, on s’accorde à dire que la coopération a été mise à mal et c’est ça qui fait décompenser les gens énormément.

Aujourd’hui, comme on est piloté seul, les erreurs on les assume seul.

C’est ça le tournant gestionnaire ? Les gens nous disent qu’ils ont perdu le sens dans leur travail, qu’ils passent leur temps à faire de la paperasserie…

C’est ça… Si sur la moitié de leur temps, ils sont là pour faire remonter des indicateurs pour savoir s’ils ont bien travaillé, ça perd son sens. C’est bien ça le tournant gestionnaire. Il veut mettre en lumière le travail.

En fait, quand on fait un travail de masse, quand on a beaucoup de salariés, c’est impossible de piloter l’activité réelle. On est obligé de piloter une activité quantitative. Et donc on demande aux gens de faire un reporting sur leur travail.

Sauf que du coup, ça annihile le travail réel car la majorité de votre travail ne consiste pas à réaliser des tâches qui sont prescrites. Elle consiste à régler des problèmes qui sont de tous ordres et qui ne sont pas réellement quantifiables. Le vrai travail, le travail réel, est difficile à quantifier.

Une infirmière, par exemple, va avoir l’impression qu’elle passe son temps à remplir de la paperasse pour dire qu’elle a fait du boulot. Elle ne passe pas autant de temps à soigner les gens.

Donc effectivement il y a une perte de sens complète. On se demande pourquoi on est là. Est-ce qu’on est là pour remplir des cases parce qu’on a fait un truc ou est-ce qu’on est là pour faire des trucs ?

On a l’impression que le burn out n’épargne aucun secteur aujourd’hui. Pourquoi ?

Le burn out s’est « démocratisé ». Il touchait au début les ingénieurs, les cadres avec des responsabilités importantes. Ils ont été parmi les premiers à passer par ce tournant gestionnaire parce qu’ils étaient pilotés par des indicateurs chiffrés donc ils étaient en compétition entre eux.

Des gens débordés sur le plan des contraintes, avec très peu de ressources puisque c’est un monde très concurrentiel… Plus haut on est dans la hiérarchie du travail, plus on est seul. C’est eux qui ont commencé à décompenser car ils donnaient beaucoup et la reconnaissance était maigre.

Maintenant, on le voit partout parce que la coopération gestionnaire, on en a besoin partout. Et surtout, parce que le tournant gestionnaire est partout.

Le collectif n’est plus sollicité ?

Non. On pilote tout individuellement. On fait des entretiens individuels, des objectifs individuels... Tout ça, à mon avis, c’est une catastrophe parce que, en fait, on ne fait rien seul.

On devrait n’avoir que des objectifs collectifs, des entretiens collectifs. On devrait avoir des espaces de discussion pour parler du travail.

Donc les gens finissent par aller en médecine du travail parce qu’effectivement, ils associent leur souffrance à une pathologie. Et clairement c’est lié au travail. Mais le problème c’est  qu’on arrive trop tard dans cette situation-là. On devrait arriver beaucoup plus tôt.

Dans ce contexte, qu’est-ce qui vous semble fondamental ?

C’est le délitement du collectif parce qu’en fait les problématiques au travail, elles n’ont pas trop changé. Il y a toujours eu du boulot. On pourrait même considérer qu’il y a moins de travail et qu’il est même plus cool…

On a des outils de travail plus performants. Effectivement, on a une charge de travail qui augmente parce qu’on a des outils pour le faire. Mais on a des styles de vie, les 35h par exemple, qui font qu’on arrive à borner le travail.

Donc, à mon avis, ce n’est pas vraiment le travail qui est devenu plus dur. C’est la coopération qui s’est dégradée. A mon avis c’est ça qui rend les gens seuls.

C’est une pathologie de la solitude. Je n’invente rien. C’est une analyse de Christophe Dejours, un universitaire en santé au travail qui s’occupe des suicides à France Telecom.

Pourquoi aucun secteur n’est épargné ?

Le travail c’est un constructeur d’identité. Finalement ce que vous faites au travail, c’est ce que vous êtes vous. Quand vous travaillez, vous ne travaillez pas simplement pour gagner de l’argent. Vous travaillez pour être un homme meilleur, pour rendre le monde meilleur.

Donc il y a quand même un objectif politique, un objectif personnel important dans le travail. C’est pour ça que le travail ne peut pas être neutre. On ne peut pas se ficher du travail.

Le travail, il est obligé de vous faire quelque chose. Vu le temps qu’on y passe, vu l’énergie qu’on y met, vu comment la société l’a centralisé…. Actuellement si on ne travaille pas, on n’a pas d’argent donc on n’est personne. C’est central.

Et ça ne peut pas être neutre : ou ça fait du bien, ou ça fait du mal. Ou ça fait du bien parce qu’on est valorisé, on est reconnu, on a des missions, on y arrive et finalement, le travail est un promoteur de santé. Ou on n’y arrive pas et forcément, c’est aliénant et ça fait du mal.

Avec ce constat-là forcément, tous les travailleurs sont soumis à une qualité, à une exigence de travail. On veut tous faire bien. Face à cela, on est tous égaux, peu importe qu’on soit médecin, femme de ménage, ingénieur de l’aéronautique, ou qu’on soit sur une chaîne de montage… L’objectif c’est de rentrer le soir en se disant : « j’ai fait du bon boulot ».

Et c’est normal que chacun, s’il n’a pas les moyens de faire du bon boulot, décompense. Il n’y a personne qui va vivre bien en faisant du mauvais boulot.

La qualité du travail s’est dégradée ?

Depuis le tournant gestionnaire, en délitant la coopération dans les organisations de travail, en les individualisant, il y a forcément eu un impact sur la qualité du travail.  C’est plus difficile de faire du bon boulot quand on n’est pas en confiance.

Donc la qualité du travail, comment on va l’obtenir tous ? On est obligé de travailler plus, on est obligé de s’investir plus. Et ça, ça marche partout. C’est pour ça que partout, quand il y a une diminution de la coopération, il y a une défiance…

Ce n’est pas que le monde du travail. La société aussi est dans cette mouvance-là, de la réussite personnelle, du plaisir personnel.
 


Elle nous pousse à être dans l’individualisation, dans la société de consommation, à ne pas être dans la bienveillance avec notre prochain. C’est pour ça qu’on le voit partout.

On voit des gens se surinvestir pendant un temps, pour tenir des objectifs parce qu’ils veulent faire du bon boulot. Et finalement tout lâcher parce que ça coûte trop et qu’il n’y a pas de retour, pas de reconnaissance, pas de soutien, pas de latitude…

Quelle peut être la solution ?

C’est donner les moyens au manager de proximité de recréer cette coopération.  La marge de manœuvre qu’ils doivent avoir, c’est de recréer des espaces de discussion pour parler du travail, pour recréer des règles de métiers, des règles de déontologie.

L’objectif, c’est que les gens réapprennent à se faire confiance pour pouvoir travailler ensemble. C’est un challenge qu’on a tous les jours, en tant que médecins du travail et qui, à mon avis, est notre plus gros boulot.

C’est dur de voir qu’on ne peut plus effectuer la mission qu’on s’est donné. Le burn out, c’est une dépression réactionnelle.

Pourquoi dépression réactionnelle ?

Les gens qui font des burn out, ce sont des gens qui font des dépressions profondes. C’est le système psychique qui s’effondre parce qu’il a lutté pendant longtemps.

Quand on dit dépression réactionnelle, c’est parce que ce n’est pas constitutif d’une personnalité fragile, c’est le fait d’une exposition prolongée à une difficulté. La difficulté ne vient pas forcément des missions, elle peut venir aussi du manque de ressources qu’on a dans le travail.

Dans les faits, on s’accorde pratiquement tous à dire que la perte de la coopération aujourd’hui, c’est sûrement ça qui fait décompenser les gens individuellement.




 

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