Coronavirus : “Nous sommes seuls. La situation est absolument intenable”, le cri de détresse d'un directeur d'Ehpad

"Nous n'avons pas de masques, ou si peu. Nous sommes seuls. la situation est absolument intenable". Le cri de détresse d'un directeur d'Ehpad en Occitanie où 5 résidents sont morts en quatre jours.  / © DR
"Nous n'avons pas de masques, ou si peu. Nous sommes seuls. la situation est absolument intenable". Le cri de détresse d'un directeur d'Ehpad en Occitanie où 5 résidents sont morts en quatre jours.  / © DR

"Nous n'avons pas de masques, ou si peu. Nous sommes seuls. La situation est absolument intenable". Le cri de détresse d'un directeur d'Ehpad, en Occitanie, où 5 résidents sont morts en quatre jours, sans qu'il ne sache si c'est à cause du coronovirus.

Par Olivier Le Creurer

C'est d'abord l'histoire d'une photo. On y voit une personne sur un brancard, dans un couloir avec trois hommes. "Nous avions un résident de 96 ans qui présentait des symptomes de fièvre et de toux que nous devions diriger vers l’hôpital pour une suspicion de coronavirus".

Notre interlocuteur poursuit : "Nous voyons des personnels du SMUR spécialisés covid arriver avec des protections hyper techniques et à côté vous avez un infirmier ou un soignant qui est en tenue classique avec un simple masque chirurgical". 

Nous souffrons d'un manque cruel de masques


Ce témoignage est celui du directeur d'un Ehpad en Occitanie. Il a souhaité garder l'anonymat. "Nous souffrons d'un manque cruel de masques. J’ai été obligé de publier des notes dans lesquelles je disais qu’il fallait se restreindre sur l’utilisation des masques ! Je suis hors protocole classique. Alors, on nous dit "vous aurez des masques" mais quand, combien, quel type de masques, des périmés, pas des périmés. Qu’est-ce que je dis à mes équipes si les masques sont périmés ? Je leur dis qu'il n’y a pas de risques ?".
 
"Nous avons assez de masques aujourd'hui pour permettre aux soignants d'être armés face à la maladie et de soigner les malades", a pourtant assuré le ministre de la Santé, Olivier Véran, mardi 17 mars sur France Inter. L'agence régionale de la santé expliquait quand à elle, mercredi, que "des stocks régionaux de masques ont été distribués en urgence à des établissements de santé en difficulté sur ce point. Les livraisons se sont poursuivies jeudi". Le directeur de cet Ehpad, lui, attend toujours.
 


Retour au patient sur la photo. Après avoir passé quelques heures à l’hôpital, il est revenu dans sa structure d'accueil. "Alors, le médecin de l'Ehpad m'appelle et me dit : "Je ne sais pas ce que je dois faire de plus. Je n’ai pas de conduite à tenir particulière parce que je ne sais pas s'il a été détecté positif covid ". Ce résident est finalement retourné dans sa chambre en confinement.

Moralement, c’est dérangeant d’envoyer des gens à la guerre sans équipement


Le directeur de l'Ehpad s'interroge et est inquiet pour son personnel, soignants et non-soignants: "Je leur dis quoi à mes agents : alors, c’est peut-être le covid, ce n’est peut-être pas le covid. Je n’en sais rien. Je ne peux faire aucun test. Vous avez 2% de chances de mourir et 98% de chances de survivre. Je ne sais pas ce que c’est mais il falloir y aller quand même !  Moralement, c’est dérangeant d’envoyer des gens à la guerre sans équipement ". Le directeur de l'Ehpad fait référence aux propos du président de la République. "Demain, je ne sais pas si je pourrai avoir des troupes suffisamment complètes pour assumer le travail. Aujourd’hui, je suis sur du sable. Je suis en plan blanc mais je ne maîtrise pas mes effectifs".

Demain, je ne sais pas si je pourrai avoir des troupes suffisament complètes pour assumer le travail


"Je connais la valeur professionnelle de mes agents. Aucun aujourd’hui ne m’a dit "je vais faire valoir mon droit de retrait". Mais ils s’inquiètent, ils ont besoin d’être rassurés. Comment je fais pour dire à mes troupes, à mes familles, " ne vous inquiétez pas". Voilà ce qu’on va faire. Moralement, c’est compliqué ".
 
 

Le médecin coordonateur positif

Il y a quelques jours, le médecin coordonateur a été testé positif au coronavirus. Travaillant dans plusieurs structures, il a été potentiellement en contact avec 200 personnes. "On m’a demandé de faire remonter par écrit la liste de personnes qui auraient été en contact avec le professionnel concerné. Pas plus. Je n’ai pas eu plus d’instructions. Compte tenu de la potentielle gravité de la situation, on travaille aujourd’hui sans aucun filet de sécurité et quand vous demandez conseil à vos autorités, elles ne font que vous renvoyer vers des préconisations connues de tous et qu’on applique depuis longtemps et ça m’interpelle".
 

5 morts en quatre jours

Cet Ehpad, en 2019, accueillait 75 résidents. "Nous avons a eu 11 décès l'année dernière. Avec des personnes très âgées, un par mois, ce n’est pas quelque chose qui choque. Là en 4 jours, on a eu 5 décès. Et je ne suis pas en mesure de dire si c’est ou pas du covid car je n’ai pas accès aux tests de dépistage".

Les médecins aujourd’hui ne savent pas quoi mettre sur les certificats de décès


"Or, dans la région, il y a des cas mortels (17 morts selon l'ARS en Occitanie au 19 mars 2020) et j’attendais des autorités que l’on me donne une conduite à tenir plus opérationnelle. Sur ce que j’ai mis en oeuvre, on ne m’a même pas dit si c’était bien ou mal".

Et le directeur de l'Ehpad de conclure : " Nous sommes seuls ! De quoi sont mortes ces personnes ? Les médecins aujourd’hui ne savent pas quoi mettre sur les certificats de décès. Ce n’est pas qu’on veut pas faire mais aujourd’hui, la sitution est absolument intenable".

L'état des lieux est déjà dramatique dans les Ehpad, a alerté Gaël Durel, président de l'Association des médecins coordinateurs et du secteur médico-social: "Lorsque le virus rentre dans (un) établissement, on assiste à des taux de 75% de résidents atteints par le virus et des taux mortalité catastrophiques, au-delà de 20 à 30%" a-t-il dit sur RTL. "Il n'y a pas de place pour eux à l'hôpital, ils sont trop vulnérables (...) on va privilégier, ce qui est tout à fait compréhensible, des personnes qui ont plus de chance de pouvoir s'en sortir". Une situation qu'a connue l'Italie, entrée en confinement depuis près de deux semaines.
 
Coronovirus : les gestes barrières
Coronovirus : les gestes barrières

A lire aussi

Sur le même sujet

Les + Lus