Toulouse : vingt ans après, l'historien Bertrand Vayssière raconte la catastrophe d’AZF

«De l’usine nourricière à l’usine meurtrière», le sous-titre de l’ouvrage pose bien l’équation qui a amené au drame toulousain. L’industrie chimique a attiré autour d’elle salariés, logements, commerces, avant de les détruire. Une analyse d'historien, neutre et étayée.
L'explosion de l'usine AZF à Toulouse le 21 septembre 2001... C'était il y a 20 ans.
L'explosion de l'usine AZF à Toulouse le 21 septembre 2001... C'était il y a 20 ans. © Pascal Pavani / AFP

Qui n’a plus en tête ou ne connaît pas les éléments factuels de l’explosion de l’usine AZF, le 21 septembre 2001 à Toulouse, doit absolument lire l’ouvrage de Bertrand Vayssière. Sa première partie intitulée « Anatomie d’un désastre » nous plonge au cœur de ce qui a été « la plus importante catastrophe industrielle en France depuis la seconde guerre mondiale ».

Ce premier jour de l’automne 2001, 31 personnes vont perdre la vie, plus de 8.000 seront blessées, 35.000 logements détruits sans compter les établissements scolaires ou universitaires, 3.500 entreprises touchées et 2.000 salariés contraints au chômage technique.

Dans cette « anatomie », on apprend aussi que, déjà, la population est, ce jour-là, « confinée » jusqu’à 16h, un nuage coloré s’étant avancé sur la ville. Confinée ? Ironie quand on sait que la quasi-totalité des fenêtres a explosé dans un rayon de quatre kilomètres.

10h17 : « une bonne heure »

On y comprend aussi que 10h17 était sans doute « une bonne heure » selon l’auteur. Les enfants des écoles voisines, dont les bâtiments se sont écroulées sous la déflagration, étaient en récréation, les magasins peu fréquentés à cet horaire tout comme la rocade jouxtant le site.

Mais avant la catastrophe ? Qui connaissait vraiment le site d’AZF ? Cette industrie de la chimie n’était-elle pas devenue moins attractive face à ses sœurs, plus dans le vent, qu’étaient alors l’aéronautique ou l’électronique ? Et pourtant, le secteur a employé jusqu’à 3.000 personnes sur site dans les années 60. Au moment de l’explosion, il n’en restait plus que 450 dont 200 sous-traitants.

Les Toulousains ne se posent plus vraiment la question de savoir s’ils craignent cette usine ou s’ils en sont fiers.

De l’Office National Industriel de l’Azote installée sur 400 hectares d’une zone champêtre à AZF, classée Seveso 2, séparée d’à peine 140 mètres des premières habitations alentours, que s’est-il passé ?

Déjà une explosion un vendredi 21 septembre 1781 à 10h30

Le risque s’est instillé petit à petit. Dès le XVème siècle, c’est un moulin à poudre qui ne tarde pas à causer problème : sept explosions entre 1781 et 1840. La première, un vendredi 21 septembre à 10h30 !

La catastrophe du 21 septembre ne surgit donc pas de nulle part. Outre l’inconséquence des pouvoirs publics qui ont laissé s’installer toute une population autour de la poudrière, elle dérive d’un défaut de prise de conscience de notre société face aux risques industriels.

A l’origine, après la Grande Guerre, l’Etat français souhaite affirmer son autonomie en termes de production d’engrais chimique. Il a besoin de cette usine. En 1947, l’activité s’y diversifie et un centre de recherche y est installé. Puis à partir de 1968, arrivent les premiers plans sociaux.

Entre-temps, AZF est devenue plus qu’une simple usine pour ses salariés. « Pour beaucoup de Toulousains, « il fallait être de l’ONIA », un peu comme il fallait à Paris « être de Billancourt » » explique Bertrand Vayssière. L’ONIA a, entres autres, parrainé la construction de maisons de plus en plus près du site à travers une S.A en 1948. Ainsi nait le quartier Papus, 900 logements et une école où sont scolarisés 500 enfants.

« Travailleurs » et « Citoyens » irréconciliables

Puis la population autour du site va évoluer, notamment avec la construction du Mirail dans les années 60. Mais la fierté des employés du secteur chimique, elle, demeure. Ainsi va se cristalliser, après l’explosion, cette irréconciliable opposition de points de vue entre « travailleurs » et « citoyens ». Divergence qui atteindra son paroxysme lors des multiples procès.

La piste terroriste sera rapidement (trop selon certains) écartée par le procureur d’alors. D’autres thèses fantaisistes feront elles-aussi long-feu. La Société Nationale des Poudres et Explosives (SNPE) voisine, et bien plus redoutée dans les esprits qu’AZF, est suspectée. D’autres évoqueront enfin une météorite ou encore des champs électriques ou électromagnétiques.

La réaction chimique, suite à l’assemblement accidentel, par un employé d’une usine sous-traitante d’AZF, dans le hangar 221, de deux produits incompatibles que sont le DCCNa (produit chloré) et le nitrate d’ammonium, a été évoquée comme première hypothèse.

Au terme de quatre procès, l’ancien directeur d’AZF Serge Biechlin et la société Grande Paroisse, filiale de Total, sont condamnés pour « homicides et blessures involontaires ». Un jugement qui ne satisfait réellement personne, et encore moins « travailleurs » ou « citoyens » comme les appellent l’auteur. Une mémoire collective consensuelle n’existera donc probablement jamais.

Aujourd'hui encore, les différents protagonistes du drame ne commémorent pas la catastrophe au même endroit et le mémorial ne fait pas l'unanimité.
Aujourd'hui encore, les différents protagonistes du drame ne commémorent pas la catastrophe au même endroit et le mémorial ne fait pas l'unanimité. © Photo Eric Cabanis AFP

Le 11 avril 2002, Thierry Desmarets, PDG de TotalFinaElf, annonce officiellement la fermeture d’AZF. La SNPE redémarre, elle, le 6 août de la même année. Aujourd’hui sur l’ancien site de l’explosion, un mémorial qualifié de « cimetière » par ses détracteurs, mais aussi un pôle médical évoqué à son origine comme un symbole de « résilience ».

Une loi mais d’autres catastrophes

Alors, qu’a apporté l’affaire AZF s’interroge l’historien ? "Vraisemblablement une prise de conscience de la notion de « risque industriel »". La loi Bachelot-Narquin sur « la prévention des risques technologiques et naturels et la réparation des dommages » voit le jour le 30 juillet 2003.

Bertrand Vayssière ne peut terminer sans évoquer la catastrophe de Beyrouth où un stock de nitrate d’ammonium dix fois plus important qu’à Toulouse a fait près de 200 morts, et l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen...

Même s’il peut paraître que toutes les leçons n’ont pas été tirées, la catastrophe toulousaine a ouvert la voie à un renversement de perspective qui mène de la soumission des populations à l’outil industriel à leur participation à sa gestion.

« 2001-L’explosion d’AZF, de l’usine nourricière à l’usine meurtrière » de Bertrand Vayssière, éditions Midi-Pyrénéennes, sortie le 6 septembre.

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