Enquête ouverte à Port-Vendres : un site antique détruit par des travaux dans le port ?

Travaux dans le port de Port-Vendres (Pyrénées-Orientales) en mai 2019 / © Archives France 3 Occitanie/Pays Catalan
Travaux dans le port de Port-Vendres (Pyrénées-Orientales) en mai 2019 / © Archives France 3 Occitanie/Pays Catalan

Le site archéologique sous marin de Portus Veneris, ancêtre de Port-Vendres, a-t-il été détruit par des travaux dans le port ? C'est ce qu'affirment 3 associations qui ont porté plainte. Le Parquet vient d'ouvrir une enquête. L'affaire éclate à quelques jours des journées du patrimoine.

Par Valérie Luxey

Des scellés posés sur des gravats de chantier, une enquête ouverte par le Parquet : à Port-Vendres (Pyrénées-Orientales), à quelques jours de journées du patrimoine, la possible disparition du site archéologique sous-marin de Portus Veneris fait des remous. Trois associations ont porté plainte à la suite de travaux de curage effectués au printemps 2019 dans le port. Elles soupçonnent la destruction des vestiges antiques.
 
Enquête ouverte à Port-Vendres : un site antique détruit par des travaux dans le port ?
Le site archéologique sous marin de Portus Veneris, ancêtre de Port-Vendres, a-t-il été détruit par des travaux dans le port ? C'est ce qu'affirment 3 associations qui ont porté plainte. Le Parquet vient d'ouvrir une enquête. L'affaire éclate à quelques jours des journées du patrimoine. - France 3 Occitanie/Pays Catalan - Aude Cheron, Christelle Chabaud


Absence de fouilles préventives


Le procureur de la République de Perpignan, Jean-Jacques Fagni, a confirmé à nos confrères de l'Agence France Presse (AFP) l'ouverture d'une enquête pour "dégradation ou destruction de patrimoine archéologique". Dans un communiqué, la Fédération pour les Espaces Naturels et l'Environnement (FRENE 66), membre de France Nature Environnement, l'association "Port-Vendres et les Port-Vendrais" et le collectif  "Les Tamarins" dénoncent :
 

Des travaux portuaires sous-marins effectués sans concertation, sans fouille préventive et sans autorisation administrative.


En fait, la DREAL a bien émis un avis positif à à la réalisation de travaux fin 2018. Mais cet avis n'est que consultatif et ne constitue pas une autorisation, d'autant que les associations évoquent "non pas un simple dragage, mais une abrasion de plusieurs hectares du socle de l'ancienne île de Portus Veneris, ce qui aurait nécessité une autorisation administrative du préfet car cela modifie le profil du port".


Pose de scellés et enquête sur d'éventuels rejets en mer


En juin dernier, un témoin assiste à la remontée de grands blocs de marbre blanc, sortis de l'eau et qui s'accumulent sur le quai. Il fait une déposition à la gendarmerie. Par ailleurs, le 25 juin 2019, un autre témoin photographie une barge sortant du port, chargée des gravats du chantier, et revenant vide. Or, le rejet en mer de déchets (ou d'éventuels vestiges archéologiques) est illégal. Ce ne sont pas une mais plusieurs infractions qui auraient été commises selon les plaignants. L'enquête devra toutefois le démontrer, d'où la pose de scellés conservatoires.
  

Un port antique remontant au 6ème siècle avant notre ère


Attesté par une vingtaine d'écrits antiques, mentionné notamment par Strabon sous le nom d'Aphrodision, le port de Pyréné (VIème siècle avant Jésus Christ) prit le nom de Portus Veneris (littéralement "le port de Vénus") durant la période romaine. Il marquait alors pour les marins la ligne de séparation entre la Gaule et l'Ibérie, selon l'Encyclopédie des Sites Classiques de Princeton


Un site à la localisation imprécise


Mais la localisation exacte de l'île abritant le port antique a toujours été sujette à caution. Elle aurait été rasée en 1929 pour permettre la construction du port de commerce de Port-Vendres. 
 
Carte postale de l'îlot marquant l'entrée du port de Port-Vendres (Pyrénées-Orientales) avant sa destruction en 1929 / © Jean-Claude Bisconte de Saint-Julien
Carte postale de l'îlot marquant l'entrée du port de Port-Vendres (Pyrénées-Orientales) avant sa destruction en 1929 / © Jean-Claude Bisconte de Saint-Julien

Un groupe d'universitaires ayant travaillé sur ce sujet a pu se procurer une échographie radar effectuée à l'été 2018 et montrant l'existence, à l'emplacement supposé du socle de l'île aujourd'hui immergé, d'anfractuosités très profondes susceptibles de receler des vestiges archéologiques. 
 
Echographie radar du site supposé de l'île de Portus Veneris à Port-Vendres (Pyrénées-Orientales) / © Jean-Claude Bisconte de Saint-Julien
Echographie radar du site supposé de l'île de Portus Veneris à Port-Vendres (Pyrénées-Orientales) / © Jean-Claude Bisconte de Saint-Julien

 

Le professeur Jean-Claude Bisconte de Saint-Julien, qui revendique la découverte de l'île antique cachée sous les sédiments, avait alerté en novembre 2018, dans un dossier paru dans la Semaine du Roussillon, de l’existence de l’île et, selon lui, "des risques de creusement sans fouilles préventives". Il avait également informé les ministères de la Culture et des Ports, sans obtenir de réponse. Il publiera bientôt un ouvrage sur les 3000 ans d'histoire de ce port, sous le titre de "L'île oubliée".
 
L'image qu’il nous a transmise, en exclusivité, est issue des mesures bathymétriques réalisées par le Département des Pyrénées Orientales, et jointes au dossier d’appel d’offres de juin 2018. Voici l'analyse qu'il en fait :
 

Elle montre la partie nord du socle de l'île, à la profondeur de 8,70 mètres et la présence dans la roche de nombreuses anfractuosités et de puits [...] Certains de ces puits fermés (au centre de l'image) mesurent près de 20 mètres et pouvaient abriter un navire antique entier. Sans cette échographie radar, personne ne pouvait soupçonner la présence de ces réceptacles archéologiques.


Présence d'épave


Car depuis les années 1920, on connait l'existence d'une épave romaine, explorée maintes fois depuis, située entre 5 et 6 mètres de profondeur dans l'anse Gerbal, à l'avant-port de Port-Vendres. Des amphores et des pièces de monnaie à l'effigie de l'empereur Constantin y ont été retrouvées. On situe donc le naufrage du navire entre la fin du IVème siècle et le début du Vème siècle de notre ère.


L'inquiétude des défenseurs du patrimoine


D'où l'inquiétude des associations face à l'absence de fouilles préventives avant le démarrage des travaux : d'autres vestiges ont pu être négligés, voire endommagés. Là encore, l'enquête devra le démontrer.
 

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