TEMOIGNAGE - "Le viol c’est bien plus qu’un rapport non consenti"

Il y a trois semaines s’ouvrait le procès du violeur de la forêt de Sénart (Essonne). Vingt-cinq ans après les premières agressions, une trentaine de femmes se sont portées partie civile. Deux d’entre elles nous ont livré leur récit.
 
© CELINE CAREZ / MAXPPP
Durant plus de deux décennies elle a tenté d’oublier cette journée de 1996 quand elle a croisé le chemin de son agresseur. Lors d’une promenade dans la forêt de Sénart, Julie* est d’abord attaquée puis violée par un homme qui durant plus de cinq ans, de 1995 à 2001, sévit dans ce bois de l’Essonne. Son stratagème est toujours le même : simuler une panne de mobylette auprès de femmes seules. Sans jamais quitter son casque de moto intégral, afin de ne pas être reconnu, il les force à des rapports sexuels ou tente de le faire, avant de prendre la fuite. 

Vingt-quatre ans d'attente

Traumatisée, Julie parvient néanmoins à porter plainte. "Il a éjaculé sur mon t-shirt, sur mes vêtements, sur mes cheveux… donc j’étais au départ sûre que ça allait être retrouvé…  Je suis allée déposer plainte dans un premier temps et on m’a demandé de revenir avec mon t-shirt le plus rapidement possible. Et j’ai eu l’impression d’avoir fait tout ce que je pouvais faire", se remémore-t-elle encore très émue.

Mais le temps de la justice ne coïncide pas avec le temps de sa reconstruction personnelle et l’envie de voir l’homme en prison. La procédure traine, le coupable est toujours en liberté, d’autres femmes seront agressées sans que la police ne puisse l’arrêter.

Julie décide alors d’enfouir l’expérience au fond d’elle-même. Vingt-quatre ans plus tard, c’est finalement en regardant notre reportage à la veille de l’ouverture du procès, le 15 septembre dernier à la cour d’assises d’Evry, que les souvenirs rejaillissent. Dans le rappel des faits diffusé à la télévision, Julie reconnaît son histoire et se constitue partie civile, aux côtés d'une trentaine d'autres femmes, afin que justice soit faite.

"Quand ça arrive on se sent tellement démuni, qu’on peut être amené à se cacher, à se calfeutrer chez soi… et d’ailleurs c’est ce qui s’est passé à certaines. Et ne plus bouger de chez soi. Ne plus oser sortir. Et ça n’aide pas la justice en fait et l’agresseur peut continuer"
 
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Le récit d'une des victimes du violeur de la forêt de Sénart ©Farid Benbekaï et Philippe Aliès


Les analyses ADN

Au total une trentaine de viols, tentatives de viols ou agressions sexuelles sur des promeneuses ont été enregistrées en l'espace de six ans. Parmi les victimes figure aussi Elisabeth*. Comme celui de Julie, son témoignage est rempli d’émotion. A la fin des années 90 elle est agressée en faisant son jogging. "Je continue ma course. Arrivée à sa hauteur il se jette sur moi. Me prend par la queue de cheval que j’avais à l’époque. Me tire violemment les cheveux et me mets à genoux. Là je commence à me débattre et dans ses propos il me demande de lui faire une fellation. Je continue à me débattre, je refuse automatiquement. Dans l’affront, quand il tapait sur moi, je me défendais comme je pouvais, je le mords à un doigt, je ne me rappelle plus quelle main. Et je mords tellement à sang que les enquêteurs retrouvent du sang sur mon t-shirt".

Ces traces de sang seront confrontées des années plus tard à celles trouvées sur quinze autres victimes, ainsi que des échantillons de sperme. Des indices qui n’avaient pas pu être analysés en lien avec le fichier national des empreintes génétiques, créé seulement en 1998.

Les enquêteurs parviendront finalement en 2014 à identifier son ADN et arrêter Aïssa Z., père de famille de 45 ans. L’homme avait alors formulé des aveux, expliquant ne se souvenir de rien mais ne pas contester les preuves et trouver "honteux ce qu’(il) a fait". "Il a surement conscience que c’est horrible ce qu’il a fait à autant de personnes et autant de fois, autant de fois. C’est quelque chose heureusement d’exceptionnel", estime Julie.
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Le récit d'une des victimes du violeur de la forêt de Sénart

Si l’instruction a été longue, Élisabeth n’a jamais perdu espoir de voir l’homme arrêté. Pour elle, il est indispensable que les victimes osent raconter leurs histoires. "Je voudrais faire passer un message à ces femmes. C’est-à-dire de ne pas avoir peur de porter plainte, de ne pas avoir peur d’aller jusqu’au bout de la procédure. Il y a des professionnels pour les aider. Si on ne montre pas ça au monde, au public, ça va continuer. Il faut vraiment que de tels évènements cessent".

Un avis que partage Julie après des années d’accompagnement psychologique. "Parfois j’entends « elle a eu un rapport non consenti », non ce n’est pas juste ça. C’est clairement traumatique, non seulement dans le corps mais aussi dans l’esprit effectivement et dans l’inconscient. Le viol existe depuis la nuit des temps, le viol on le voit partout. Ça commence à changer, il faut encourager le témoignage. Il faut en parler car il n’y a qu’en en parlant, en faisant une sensibilisation de la population qu’on va arriver à une prise de conscience".

Ce mercredi l’avocat général a requis la peine maximale, vingt ans de réclusion, à l’encontre d’Aïssa Z. Le verdict est attendu ce jeudi.


* les prénoms ont été changés.
 
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