Covid-19 : la perte de confiance et l'angoisse des restaurateurs face aux nouvelles mesures sanitaires

Un reconfinement national se profile, alors qu'Emmanuel Macron doit s’exprimer ce mercredi soir pour annoncer aux Français de nouvelles restrictions sanitaires. De quoi aggraver encore un peu plus les craintes des gérants de bars et de restaurants à Paris. 

Un établissement parisien, le 6 octobre dernier (illustration).
Un établissement parisien, le 6 octobre dernier (illustration). © THOMAS COEX / AFP
Alors que le gouvernement penche pour un reconfinement national d'au moins quatre semaines, l’inquiétude continue de se propager du côté des bars et des restaurants. "On perd confiance, explique Sathees Kumarathas, gérant du restaurant "Sathees" dans le VIe arrondissement de Paris, alors que le président de la République doit s’exprimer ce mercredi soir à 20h. Je ne suis pas anti-Macron, j’imagine que le gouvernement fait de son mieux et je suis conscient qu’il n’existe pas de solution miracle face au virus, mais j’ai l’impression que l’on n’a pas suffisamment appris du premier confinement."

"Je n’aimerais pas être à la place de l’exécutif, on va vers l’inconnu, poursuit le restaurateur, qui travaille avec deux employés, actuellement à mi-temps. Mais je lui reproche de tout faire dans l’urgence, à la dernière minute. Si on ferme jeudi soir, comme par le passé les frigos et les stocks seront pleins… Nous pourrions avoir un délai supplémentaire, ce week-end par exemple. Gels, plexiglass, masques… Beaucoup d’établissements ont investi de leurs poches pour mettre en place les protocoles. Dans notre cas, nous sommes une petite structure, donc de ce point de vue-là ça va. Mais globalement il faudrait plus d’anticipation pour éviter d’apprendre les fermetures et les réouvertures deux jours avant comme à chaque fois. Autant, au printemps, j'ai trouvé la situation plutôt bien gérée économiquement, autant là c’est chaotique. Nous sommes un peu livrés à nous-mêmes."

Une énième fois, on nous met devant le fait accompli

Même incompréhension du côté de Stéphane Manigold, à la tête de quatre restaurants à Paris "qui vont du bistrot au gastro", et qui travaille avec "une cinquantaine de collaborateurs". "Une énième fois, on nous met devant le fait accompli. On ne sait même pas si on va pouvoir tenir nos réservations des prochains jours. Et on ne peut même pas apporter de réponses aux questions de nos employés, il va falloir attendre de se retrouver devant sa télé à 20h. Je ne suis plus le dirigeant de mon entreprise, il y a zéro préparation. Et au-delà de la liberté d’entreprendre, qu’on écoute au moins nos organisations patronales ! Gouverner, c'est prévoir et savoir anticiper."

"Depuis la mise en place du couvre-feu, on a perdu deux tiers de notre chiffre d’affaires"

"Est-ce que reconfiner, c’est la bonne mesure ?, s’interroge le restaurateur. Et surtout, quelles mesures supplémentaires de soutien va-t-on apporter à un secteur qui sera bientôt sinistré ? Depuis la mise en place du couvre-feu, on a perdu deux tiers de notre chiffre d’affaires. C’est énorme. On est des bosseurs, et on a tous participé à lutter contre la propagation du virus avec un protocole sanitaire renforcé, et on est de nouveau frappés. Au-delà de la crise sanitaire, il y a une crise sociale et économique." David Gamrasni, gérant du bar Le Pili Pili dans le XIe arrondissement, exprime lui sa confusion : "Je ne vois pas trop où l’on va, déjà que notre économie va être à terre, et qu’on manque d’aide en tant qu’indépendant." Elargissement du fonds de solidarité, chômage partiel prolongé, exonérations des cotisations... Mi-octobre, le gouvernement avait annoncé de nouvelles mesures dans le contexte de couvre-feu. Un soutien insuffisant selon le gérant : "Le bar est fermé depuis le 5 octobre dernier, une semaine avant on devait déjà fermer à 22h… Et tout ça sans indemnité, c’est assez irresponsable."

En tant qu’indépendant, on ne voit pas le bout du tunnel

David Gamrasni, que nous avions déjà interrogé à la mi-avril lors du premier confinement, expliquait alors avoir "une petite trésorerie" qui lui permettait de tenir. "À l’époque, ça allait, détaille-t-il aujourd’hui. Depuis, on nous a poussé à emprunter grâce au Prêt garanti par l'État (PGE), donc on vit sur de la dette. On creuse un nouveau trou, on va devoir rembourser. Et les assurances ne nous aident pas. Pour le reste, encore heureux qu'on bénéficie de reports de charges : de toute façon, on ne pourrait pas les payer, c’est quand même incroyable. En tant qu’indépendant, on ne voit pas le bout du tunnel. On n’a pas tous des millions d’euros à la banque. Et en temps normal, j’ai deux salariés à temps partiel : le chômage partiel représente 300-400 euros pour eux, c’est ridicule, sans compter les autres boulots qu’ils ont perdus en parallèle du bar."

Du côté des restaurateurs, Sathees Kumarathas exprime lui aussi ses craintes : "J’ai fait un PGE en avril, je n’ai pas tout utilisé mais il va falloir le rembourser. J’espère que le délai va être repoussé. On constate déjà une grosse baisse d’activité depuis un mois. Et surtout, il en reste six à tenir jusqu’au printemps prochain. Lors du dernier confinement, on pouvait au moins se dire qu’on allait bien bosser l’été, avec les terrasses… L’hiver va être dur. Beaucoup d’établissements vont rester sur le bord de la route, des petits commerces voire des grosses structures. Je suis un peu perdu, tout le monde semble très pessimiste. On entend moins parler les "rassuristes" qui disaient que tout s’arrangerait vite."

"On se trouve dans une sorte d’impasse. Est-ce qu’on va se reconfiner tous les six mois ?"

"On a l’impression qu’il faut avoir fait maths sup’ pour comprendre les mesures de soutien", déplore Stéphane Manigold. Le restaurateur avait cofondé le collectif "Restons ouverts" pour protester contre les restrictions sanitaires imposant la fermeture des établissements à 22h, fin septembre : "On continue de discuter avec une cinquantaine de chefs de grands groupes de restauration, pour faire des propositions à Bruno Lemaire et éviter au maximum la casse. Il faut supprimer la notion de seuils pour les mesures d’aides. Toutes les entreprises sont impactées."

Personne ne semble savoir quoi faire, même au gouvernement, et c’est flippant

Comme Sathees Kumarathas, David Gamrasni – qui précise avoir été contaminé par le virus ce mois-ci – avoue "angoisser pour l’avenir" : "On a l’impression de ne plus être maître de notre propre destin, personne ne semble savoir quoi faire, même au gouvernement, et c’est flippant. Ceux qui imposent les mesures ne savent même pas où l’on va. Je suis partagé sur la question du reconfinement. D’un côté, plus on traine, plus la situation sanitaire s’aggrave. De l’autre, on sacrifie des choses importantes. On se trouve dans une sorte d’impasse. Est-ce qu’on va se reconfiner tous les six mois ? Est-ce qu’on ne pourrait pas augmenter suffisamment les capacités d’accueil dans les hôpitaux ? Quand est-ce qu’on va voir le bout de cette épidémie ? On ne sait pas ce que l’on va devenir."

Le reconfinement qui se profile sera-t-il accepté ? En Italie, où le gouvernement a décrété la fermeture des cinémas, des théâtres, des salles de sport, les contraintes commencent à être contestées dans la rue. Des syndicats de commerçants et de restaurateurs ont en effet mené ces derniers soirs, dans plusieurs villes, des manifestations contre la fermeture de leurs établissements, imposée dès 18h.
 
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