"Ni pute, ni prostituée, mais escort girl" : la police judicaire de Paris lutte contre le proxénétisme des mineurs

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Écrit par Laurence Barbry et Emmanuelle Hunzinger

Quatre hommes sont aujourd’hui jugés pour proxénétisme aggravé au Tribunal judiciaire de Paris. C’est la toute première affaire résolue par le groupe proxénétisme des mineurs de la Brigade de protection des mineurs de Paris. Ce nouveau groupe spécialisé de la Police judicaire nous a ouvert ses portes.

En décembre, ces enquêteurs de la Brigade de protection des mineurs (BPM) ont démantelé deux réseaux de prostitution en région parisienne. Aujourd’hui quatre hommes comparaissent devant la justice. Ils prostituaient une demi-douzaine de mineures de 15 à 17 ans. 10 "clients" par jour pour certaines jeunes filles.

Au vu de l’augmentation des affaires de ce type, le groupe proxénétisme de la BPM a été créé en septembre dernier : sept enquêteurs, dont deux officiers, six femmes et un homme.

"C’est un phénomène en explosion donc il fallait réagir. Il fallait des enquêteurs qui travaillent en groupe et qui soient spécialisés en la matière, qui puissent à la fois travailler sur la téléphonie, faire du terrain, faire des écoutes et qu’ils soient volontaires pour le faire", explique Christophe Molmy, chef de la Brigade de protection des mineurs de la Police judiciaire de Paris.

"Depuis 2014, 2015, on a vu exploser le nombre de saisines avec des profils de jeunes filles plutôt fugueuses qui se retrouvent dans des réseaux de proxénétisme plus ou moins organisés souvent gérés par des jeunes issus de banlieue parisienne", ajoute Karine, cheffe de groupe.

Des enquêtes difficiles

Les policiers ne sont pas affectés dans ce groupe par hasard. Il faut plusieurs années d’expérience avant de postuler. Les dossiers sont sensibles et nécessitent tact, psychologie et beaucoup d’obstination.

Tout est à construire

Karine, cheffe de groupe proxénétisme à la BPM

Au départ, il n’y a bien souvent pas de plainte. Le dossier est très mince. Juste une main courante, une suspicion ou un signalement d’un proche qui a découvert des photos dans un téléphone d’une mineure ou d’un éducateur. "On a à faire à des victimes qui ne sont pas identifiées au départ, on a des suspicions, des signalements ou des victimes qui ne vont pas dire spontanément ce qui leur arrive. Cela demande des investigations pour pouvoir matérialiser l’infraction", assure la cheffe de groupe.

Quand une affaire arrive sur le bureau de la BPM, il faut parfois plusieurs mois voire des années pour remonter les réseaux. Pour les enquêteurs, les investigations sont longues : éplucher les petites annonces en ligne sur les sites internet, exploiter la téléphonie, visionner des heures d’images vidéos de caméra de surveillance.

"Les lovers boys"

Aucune affaire n’est semblable. Mais la mécanique est bien huilée : réseaux sociaux, appât du gain facile, location via des plateformes de chambres d’hôtels ou d’appartement et un protecteur ou un "lover boy" pour ces jeunes filles en rupture familiale et sociale.

"Les 'lovers boys, ce sont des proxénètes qui rendent dépendante la victime. Ce sont des gamines en rupture familiale, donc ils les appellent énormément, les gamines tombent amoureuse et puis à un moment donné, ils proposent qu’elles aient des clients, la gamine accepte un ou deux au départ et puis à la fin beaucoup plus, et elles n’ont plus le choix", détaille Caroline, enquêtrice au groupe proxénétisme.

L’emprise avec "le protecteur" s’installe vite et les jeunes filles deviennent dépendantes. Elles peuvent être également menacées de chantage.

Ni pute, ni prostituée, mais escort girl

Autre difficulté pour le groupe : les jeunes filles qui se prostituent ne se reconnaissent pas comme victime.

A la BPM, c’est vraiment la place de la victime qui est importante

Karine, cheffe de groupe

Nous voulons "combattre le fait que le corps d’une femme, d’une adolescente, d’une future mère puisse être marchandé et aider ces gamines à se rendre compte qu’elles sont victimes parce qu’elles n’ont pas souvent l’impression de l'être", assure Karine. "Certaines filles ne s’estiment pas du tout victimes. Elles l’ont choisi, c’est de l’opportunité en fait", ajoute Virginie autre membre du groupe.

Un phénomène en expansion

En France, ce phénomène de la prostitution des mineurs concerne entre 7.000 et 9.000 enfants, en majorité des filles. L'article 13 de la loi du 4 mars 2002 interdit la prostitution des mineurs et précise que tout mineur se prostituant est en danger au sens du code civil.

Lorsque le mineur est âgé de 15 à 18 ans, le client encourt cinq ans d'emprisonnement et 75 000 euros d'amende ; la peine peut être aggravée par certaines circonstances. Ainsi, par exemple lorsque la victime a été mise en contact avec l'auteur des faits grâce à l'utilisation d'un réseau de communication (réseaux sociaux), la peine encourue est alors de sept ans d'emprisonnement et 100 000 euros d'amende.

Si le mineur a moins de 15 ans, et hors les cas de viol ou d'agression sexuelle selon la loi du 21 avril 2021, la peine encourue est de 10 ans d'emprisonnement et 150 000 euros d'amende. 

Le proxénétisme est puni de 10 ans et 1 500 000 euros lorsque la victime a plus de 15 ans (délit) et 20 ans et 3 000 000 euros lorsque la victime a moins de 15 ans (crime).

En Île-de-France, deux départements sont plus fortement touchés par les affaires de proxénétisme : le Val-d’Oise et la Seine-Saint-Denis.

Dans le Val-d’Oise, de 2017 à fin décembre 2020, 94 mineurs ont été repérés par les professionnels de l’Aide Sociale à l'Enfance comme étant en situation de prostitution, 85 filles et 9 garçons. Sur les 85 filles, 54 sont dans la tranche d’âge 15-17 ans, 1% d'entre elles sont "rentrées" dans la prostitution à l’âge de 11 ans (1%), selon les chiffres communiqués par le parquet de Pontoise.

En 2020, le parquet des mineurs de Bobigny a traité des signalements concernant 113 mineurs en situation de prostitution contre 95 en 2019. L'âge moyen est de 15 ans contre 16 ans en 2019, les plus jeunes étant âgés de 12 ans.

Des associations viennent en aide aux mineures comme le Mouvement du Nid. Un plan national de lutte contre le proxénétisme des mineurs a été lancé en novembre dernier pour faire face à ce fléau grandissant.