Une nageuse teste l’intégralité des piscines de Paris pour les classer "en toute subjectivité"

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Sur son compte Instagram, "Nageuse Parisienne" a commencé à tester une à une les 42 piscines municipales de la capitale. L’occasion de partager sa passion mais aussi les histoires qui se cachent derrière les plongeoirs et les bassins chlorés.

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"Une ville, 42 piscines municipales, un an pour les tester toutes et définir, en toute subjectivité, laquelle est la meilleure", annonce le compte Instagram Nageuse Parisienne. Clara, la Parisienne derrière le compte, a lancé sa "mission" en janvier. Et ce au rythme d’un lieu par semaine.

L'idée est née en décembre dernier. "D’habitude je vais tout le temps à Alfred Nakache, à Belleville, raconte-t-elle. Un jour où la piscine était fermée, je suis allée tester Georges Hermant. Je me suis rendue compte en y allant que j’étais trop excitée de découvrir un nouveau bassin. Et j’ai eu envie de continuer. J’avais déjà dû fréquenter une dizaine de piscines à Paris jusqu’ici… Du coup je me suis dit : 'Il faut que je les teste toutes !'"

Clara décide alors de documenter son périple sur Instagram. Sur son compte, chaque publication respecte une charte graphique précise, avec des visuels et des textes soignés. Chaque piscine a droit à trois posts : un premier pour raconter son expérience personnelle ; un deuxième pour décrire de façon détaillée l’histoire du lieu et son architecture ; et un dernier pour rappeler l’histoire du nageur ou de la nageuse qui a donné son nom à la piscine.

"Il y a déjà plein de classements qui évaluent les bassins les plus propres, ça ne m’intéresse pas du tout"

Pour prendre l’exemple de la piscine que Clara fréquente le plus, Nakache, on peut ainsi lire : "Sur le papier, Nakache n’a rien de la meilleure piscine du monde. La couleur de la façade est injustifiable. Le grand bassin ne fait que 25 m. L'eau des douches souffle le chaud et le froid. Pourtant, la magie opère. (...) Grâce à cette petite rue Dénoyez à l’abri du tumulte de Belleville. Grâce à ces grandes baies vitrées qui offrent une vue sur l’eau chlorée avant même d'être entrée dans le bâtiment. (...) Et grâce aux nageurs et aux nageuses, d’une grande douceur, même à 7h du matin." Nageuse Parisienne ajoute enfin un "moment de grâce" ("à la mi-journée, quand les rayons du soleil plongent directement dans l’eau et se reflètent sur les murs") et une "faute de goût" ("avoir bâti une piscine dans une rue dont le nom se prononce ‘des noyés'").

Pas question de se limiter aux détails techniques : tous ses tests sont subjectifs, souligne-t-elle. "Mon rapport aux piscines est vraiment émotionnel et sensible. Il y a déjà plein de classements qui évaluent les bassins les plus propres par exemple, ça ne m’intéresse pas du tout. Je suis attachée à l’expérience qu’on vit sur place. L’idée est de raconter des histoires", indique Clara, qui travaille dans l’édition.

"Les piscines ne sont pas des salles de sport froides où tout se limite à l’efficacité, poursuit-elle. Il faut bien s’y sentir. Donc c’est important d’assumer sa subjectivité. Mes tests sont plus un prétexte pour découvrir les lieux."

"Je fais de la brasse coulée, ce qui est un peu la honte pour les vrais nageurs"

L’occasion, aussi, de partager sa passion. "Mon plaisir de la nage n’est vraiment pas lié à la performance. Je ne nage pas longtemps et je fais de la brasse coulée, ce qui est un peu la honte pour les vrais nageurs, qui préfèrent le crawl", s’amuse-t-elle. La Parisienne nage au moins une fois par semaine depuis 10 ans : "Et en ce moment, j’y vais autour de quatre fois par semaine. Quand on nage, on se sent comme chez soi, ça permet de chasser les idées noires."

Depuis qu’elle écrit ses tests, Clara développe aussi sa curiosité pour l’architecture et l’histoire. "Je prospecte piscine par piscine, ça me prend un temps fou, explique-t-elle. Je ne m’étais jamais intéressée à des archives auparavant. Maintenant je maîtrise les recherches, et j’essaye même de contacter les architectes pour qu’ils me renseignent."

Pour reprendre l’exemple de Nakache, on découvre ainsi sur son compte l’histoire du nageur français qui a donné son nom à la piscine. Phobie de l’eau pendant l’enfance, titres de champion… La biographie retrace aussi sa vie pendant la Seconde Guerre mondiale : "En 1941, Alfred Nakache, professeur de sport à Janson de Sailly à Paris, perd son emploi parce qu’il est juif. Il quitte la zone occupée et s’installe à Toulouse. Des articles antisémites appellent à l’exclure des compétitions sportives. Le 20 novembre 1943, Alfred, sa femme Paule et leur fille Annie, 3 ans, sont arrêtés et envoyés à Drancy. Le 20 janvier 1944, ils montent tous les trois dans le convoi 66." Le nageur a en effet été déporté à Auschwitz.

Nager comme "à la maison"

Clara note d’ailleurs que toutes les piscines ne sont pas nommées d’après des personnalités historiques liées à la nage : "Parfois, c’est juste tiré de la rue. Comme Edouard Pailleron, une piscine art déco dans le XIXe". Nageuse Parisienne, qui aimerait suggérer quelques idées de noms moins arbitraires, pense se rapprocher un jour de la mairie de Paris, "qui fait un gros travail pour la féminisation des lieux".

Pour l’instant, le compte en est à six tests. "Il y a Georges Vallerey, ma première piscine parisienne, décrit Clara. J’avais gardé un mauvais souvenir, là mon impression était bien meilleure. J’ai aussi fait Jean Rouvet : une piscine méconnue mais complètement hallucinante. Et je vais bientôt publier le test sur Hébert, dans le XVIIIe. Lumière, harmonie… Je me suis aussi pris une grosse claque. C’est du haut niveau."

Alors que certaines piscines municipales de la capitale sont en travaux, la Parisienne sait déjà qu’elle ne pourra pas forcément tout couvrir cette année. "Pas grave, on continuera en 2023, ça ne fait que commencer", conclut Clara, qui doit filer nager "à la maison", à Nakache.