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DOCUMENTAIRE. Michel Ragon, itinéraire d’un autodidacte - lundi 22 février à 22h50

Le critique d'art, historien et écrivain Michel Ragon / © La Compagnie des Indes
Le critique d'art, historien et écrivain Michel Ragon / © La Compagnie des Indes

La vie de Michel Ragon disparu en février 2020 se dévore comme un roman passionnant : historien de la littérature prolétarienne, critique d’art, historien de l’architecture, et romancier populaire, ce grand érudit n’a jamais oublié la condition pauvre qui fut la sienne ni la Vendée de son enfance.

Par Olivier Brumelot

Né par hasard à Marseille en 1924, Michel Ragon est le fils d’un sous-officier de la Coloniale qui meurt rapidement, laissant sa mère veuve et ses grands-parents s’occuper de lui. Devant la caméra de Jean-François Giré, l’écrivain feuillette les photos noir et blanc de l’album souvenir d’une enfance "triste jusqu’à 14 ans, élevé dans une ambiance de femmes, de petits pauvres."

La vie à Fontenay-le-Comte est rythmée par le marché hebdomadaire de la place Viète, et la quiétude de journées passées chez le cousin Gaston, bourrelier, métier que le jeune Michel se verrait bien endosser à son tour. Il découvre la littérature à 12 ans, grâce à une "fée mélusine" comme il la désigne : une jeune fille un peu plus âgée que lui dont le père, ancien sous-officier de la Coloniale comme le sien occupait un emploi de gardien à la bibliothèque de Niort lui passe des livres. Hugo, Rousseau et tant d’autres viennent éclairer un quotidien sans histoires, sans sorties, ni relief.

Bon élève, Michel Ragon arrêtera pourtant l’école dès qu’elle cesse d’être obligatoire à 14 ans. Il ne veut pas aller au Petit Séminaire, pensant qu’on ne peut en sortir que prêtre. Le curé que consulte sa mère la dissuade pour sa part de l’inscrire comme boursier à l’école publique –"l’école sans Dieu". Ne reste qu’une issue : travailler.

La mère de Michel Ragon prend alors une décision surprenante : elle quitte Fontenay avec son fils pour s’installer à Nantes où rien ni personne ne les attend, ni logement, ni emploi. Elle sera concierge, lui garçon de courses. "Au début quand j’allais porter des choses chez les bourgeois de Nantes je ne savais pas qu’il existait des escaliers de service. Alors je me faisais renvoyer en me faisant traiter d’imbécile pour ne pas avoir pris le bon escalier. Si après ça on n’a pas de conscience politique, c’est qu’on n’a rien vu"  raconte Ragon dans un sourire.

Dès l'adolescence, Michel Ragon s'intéresse aux écrivains ouvriers autodidactes / © La Compagnie des Indes
Dès l'adolescence, Michel Ragon s'intéresse aux écrivains ouvriers autodidactes / © La Compagnie des Indes

Si l’enfance Vendéenne avait été morne, l’adolescence Nantaise sera dure, et marquée par la guerre. Les petits métiers s’enchaînent : manutentionnaire, débardeur, manœuvre,  autant de bas travaux "comme d’autres ruraux considérés comme bouseux, citadins d’infortune". Le documentaire s'appuie sur de nombreuses images d'archives qui ressuscitent une ville portuaire industrieuse. 

Avec l’exode, les riches Nantais se retirent sur leurs terres. La mère de Michel Ragon devient gardienne d’appartements vides. L’adolescent y ouvre des vitrines de bibliothèques à l’aide d’épingles à cheveux et fait une orgie de livres.

Nantes dans les années 40, c’est aussi la ville des premières amitiés : James Guitet, élève à l’école des Beaux-Arts l’éveille à la peinture. On est en 1943, Ragon a 19 ans et comme il le dit joliment, sa vie a changé de couleur. Jeune résistant, il doit fuir dans le bocage pour éviter l’arrestation et se réfugie dans sa famille vendéenne.

En 1945, il vend le vélo de son père pour payer le train qui l’emmène à Paris.

Littérature, peinture, architecture

Dans la capitale, la vie pauvre continue. Michel Ragon qui avait entrepris à Nantes d’écrire une histoire des écrivains ouvriers fait le siège de l’écrivain et éditeur Henry Poulaille, à l’origine du courant de la Littérature Prolétarienne. Pour le jeune Vendéen, c’est le début d’un compagnonnage pour la vie avec la classe ouvrière et le milieu libertaire, à sa façon car l'anarchie est pour lui avant tout affaire d'amité. "Je suis contre l’embrigadement, et j’ai toujours dit à mes compagnons, un drapeau noir, c’est un drapeau de trop. Je n’ai jamais adhéré".

Michel Ragon : la grève, c'est la fête des prolétaires.
extrait de "Michel Ragon, itinéraire d'un autodidacte" (2002) - La Compagnie des Indes - Jean-François Giré

Ces années d’après-guerre sont faites de rencontres : écrivains, et de plus en plus, peintres. Il écrit dans la revue Arts. c’est un tournant. "J’étais affamé de savoir, de tout savoir, de tout connaître. La peinture m’a rejoint, les galeries tout le monde pouvait y aller c’est gratuit. J’y voyais toute une peinture nouvelle qui me fascinait, très loin de ma culture d’origine. Il y a une seconde vue dans le travail du critique d’art, quelque chose qui nous échappe". 

Il quitte les petits boulots ouvriers et s’installe comme bouquiniste. La critique d’art devient son activité principale, elle lui fait croiser de jeunes artistes encore inconnus dont il assiste à l’éclosion du génie. "Soulages, ça a été un choc, j’ai eu la certitude qu’on voyait apparaître un artiste qui allait faire une œuvre considérable."

Michel Ragon : la rencontre avec Pierre Soulages
extrait du documentaire Michel Ragon, Itinéraire d'un autodidacte (2002) - La Compagnie des Indes - Jean-François Giré

Michel Ragon est prolifique, c’est un ogre engloutissant tout le savoir qui se trouve à sa portée. Comme l’architecture.

Il se passionne pour Le Corbusier, et pour le faire connaître Ragon travaille, fouille, étudie, s’attelle à tout comprendre de l’histoire des techniques de l’architecture. Il ne se sent pas dépaysé car "l’art abstrait de Mondrian et l’architecture moderne, c’est la même chose" juge-t-il.

Michel Ragon a publié de nombreux ouvrages sur l'architecture et son histoire / © La Compagnie des Indes
Michel Ragon a publié de nombreux ouvrages sur l'architecture et son histoire / © La Compagnie des Indes

Cette passion dévorante pour l’architecture consacrera définitivement sa reconnaissance internationale dès le début des années 70 : toujours titulaire d’un simple certificat d’études, Michel Ragon donne des conférences dans des Universités du monde entier, devient directeur de collection chez Casterman, commissaire d’expositions, professeur à l’école des Arts Décoratifs. Et publie, encore et toujours.

La mort de sa mère en 1976 le conduit à se tourner de nouveau vers la Vendée, il publie en 1980 "L’accent de ma mère".

"Je voulais faire un retour sur mes origines, comme un adieu à la littérature, montrer mes deux cultures. Le livre a été reçu par la critique et les lecteurs de façon extraordinaire."

Suivront "Ma sœur aux yeux d’Asie",  "Les Mouchoirs rouges de Cholet", "La Louve de Mervent", et bien d’autres best-sellers. L’anarchiste, le critique d’Art, l’historien de l’architecture se fait romancier : homme du peuple, lu par un public populaire, l’autodidacte Michel Ragon aura rattrapé son rêve.

Ce retour aux sources se fait aussi retour à l’histoire de la Vendée, avec la publication de "1793 l’insurrection vendéenne et les malentendus de la liberté" (1992). "S’agissant des guerres de Vendée, j’étais resté dans la perspective républicaine, mais c’était en fait une insurrection populaire contre la bourgeoisie de villes, récupérée ensuite par l’Eglise et l’aristocratie. Les Vendéens se battaient pour leur liberté, les républicains se battaient pour leur liberté, ce n’était pas la même conception de la liberté. Les Vendéens défendaient leur manière de vivre habituelle. J’ai découvert la particularité de la Vendée, son côté rebelle, insoumis, voire libertaire." 

Un point de vue parfois incompris à gauche, mais qui au-delà des récupérations a eu le mérite d’éclairer d’un jour nouveau cette période tragique et sanglante de la Première République. 28 ans après dans son essai « La Grâce et le Progrès » publié fin 2020, la philosophe Elisabeth de Fontenay n’écrit pas autre chose.

Tourné en 2002,  "Michel Ragon portrait d’un autodidacte" a pour immense mérite de nous faire rencontrer un homme d’un savoir et d’une humilité toutes deux exceptionnelles. Qui écoute parler Michel Ragon a envie de le lire, tant sa longue vie se déroule comme un long roman qui nous laisse à la fois comblé et triste au moment d’en tourner la dernière page.

Le documentaire se clôt sur un doute ultime. Peut-on jamais échapper à sa condition ? Une dernière fois, écoutons Michel Ragon : "Un malaise subsiste en moi, c’est l’image du serf. Quant un serf s’échappait de la servitude, s’il pouvait passer un an dans une ville sans être reconnu, il était affranchi. Comme moi, et je ne m’en suis jamais senti complètement délivré."

"Michel Ragon portrait d’un autodidacte", un documentaire de Jean-François Giré (2002). Production : La Compagnie des Indes