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À Nantes, les street medics au coeur des manifestations

On les reconnaît à leurs sacs à dos remplis de compresses, de pansements, et aux insignes sur leurs casques et brassards. Les street medics interviennent pour soigner les blessés pendant les manifestations. / © Eléonore Duplay
On les reconnaît à leurs sacs à dos remplis de compresses, de pansements, et aux insignes sur leurs casques et brassards. Les street medics interviennent pour soigner les blessés pendant les manifestations. / © Eléonore Duplay

Ils sont présents sur toutes les manifestations. Des groupes de secouristes urbains, qui viennent en aide aux personnes blessées. Nous avons suivi une équipe de street medics lors de la manifestation nantaise des Gilets jaunes le 19 janvier.

Par Eleonore Duplay

"Ils sont garés juste devant notre remorque, le matériel n'est pas accessible...." Une demi-heure avant la manifestation, Masha s'inquiète : plusieurs fourgons de CRS sont installés juste à côté de l'endroit où plusieurs street medics avaient laissé leur matériel de secourisme.

Pour éviter de se voir confisquer les masques, les compresses, ou le sérum physiologiques, le petit groupe a en effet pris l'habitude de tout dissimuler à proximité du départ de cortège, pour s'équiper à la dernière minute. Chaque jour de mobilisation commence par une partie de cache-cache avec les policiers, pour déjouer les saisies, mais également, le risque d'interpellation.


Le risque d'interpellations et de poursuites


"Le casque, les lunettes de plongée, c'est interdit en manifestation. On peut aussi être arrêté pour l'utilisation illégale de symboles, comme la croix rouge, ou encore, pour pratique illégale de la médecine", nous explique Hold, un autre secouriste urbain. Le risque juridique est bien réel : le 12 janvier dernier, c'est toute l'équipe des street medic lillois qui a été interpellée pour «"attroupement en vue de commettre des violences ou des dégradations".
Quelques jours plus tard, l'un d'entre-eux nous raconte la scène : "Nous étions une dizaine, en train de répartir le matériel et les talkie-walkie, 50 minutes avant la manifestation, lorsque nous remarquons un groupe de policiers qui nous surveillent et prennent des photos. Je décide d'y aller au culot, et de les saluer, en me présentant comme un street medic, puis nous décidons de nous disperser."

Trois véhicules de police prennent alors en chasse l'un des binômes. Devant ce qui ressemble à un début d'interpellation, notre témoin et son camarade décident de se cacher dans un parc, où il restera plusieurs heures, avant d'être à son tour arrêté vers 16 heures, alors qu'il prenait une photo de la manifestation depuis un pont, pour annoncer l'absence d'équipe de secouristes sur les réseaux sociaux.

En tout, 7 street medics lillois effectueront entre 28 et 30 heures de garde à vue, et attendent la décision du parquet pour savoir s'ils seront poursuivis. Si la plupart ont repris le chemin des manifestations dès la semaine suivante, l'une des personnes arrêtées, traumatisée, restait encore cloîtrée chez elle une semaine et demi après son interpellation musclée. 
 
Le 12 janvier, à Lille, toute l'équipe des street medics avait été interpellée. / © Page Facebook des street medics de Lille
Le 12 janvier, à Lille, toute l'équipe des street medics avait été interpellée. / © Page Facebook des street medics de Lille

À Nantes, ce samedi 19 janvier, Masha ne récupèrera pas son matériel. C'est un autre secouriste urbain qui lui prêtera des pansements, du désinfectant pour les plaies superficielles, des lingettes, ou encore, du collyre pour soulager les effets des gaz lacrymogènes. 


Street medic, un engagement militant


Ni médecin, ni infirmier, Masha s'est engagé en réaction, il y a presque 3 ans, aux images de blessés sur le mouvement contre la loi travail : "J'ai 23 ans aujourd'hui, et à voir autant de jeunes qui se faisaient maltraiter, tabasser, et j'en passe, je me suis senti proche de ça. Je me suis dit, mais en fait, ça peut être moi, ça peut être mes potes, même si ils ne sont pas dedans, ça peut arriver à n'importe qui. Et c'est ça qui m'a poussé à intervenir, et à continuer cet engagement militant." Pour le jeune homme,  il s'agit bien d'un engagement, pour le droit à manifester, et contre les armes de la police.

Un cortège plus calme que d'habitude


Pendant plus de deux heures, la manifestation des gilets jaunes circule dans le calme, et sans entrave... Situation presque inédite, à Nantes, depuis le début du mouvement : ce samedi, la mobilisation est moindre, c'est à Angers que se concentre le gros des manifestants, et des forces de l'ordre.

"La semaine dernière, à la même heure, c'était quand même vachement plus intense. On avait des personnes qui étaient blessés deux fois, et toi, en une heure, tu avais déjà soigné une dizaine de personnes, des plaies ouvertes suite à des tirs de flashball, des morceaux de grenades, et toi tu avais traité une personne qui avait eu les doigts cassés par un coup de matraque" se remémore Hold, aux côtés de Masha.


Premières lacrymogènes, premiers blessés


Dans l'air résonnent quelques pétards, lancés par des manifestants, qui lancent aussi quelques fumigènes. "On n'aime pas ça, quand ça se tend...." confie Masha. De fait, un peu plus loin, sur le cours des 50 otages, quelques énervés lancent des fumigènes juste aux pieds des CRS qui surveillaient la foule.

Presque aussitôt, la réplique fuse : une pluie de grenades lacrymogènes dont les éclats rougeoyants tombent au hasard sur les manifestants. Une personne tombe au milieu de la rue, aussitôt secourue par plusieurs street medics, alors que Masha et Hold sont repoussés, de même que la plupart des Gilets jaunes, vers la rue du Calvaire, une longue pente qui monte vers la place Graslin.

"Là, à mon avis, ils vont tenter de faire un gazage roulant, pour disperser la manifestation", explique Masha, en habitué. "Ce n'est pas bon pour les manifestants, on va avoir des tirs qui viennent d'en haut, et d'autres qui viendront d'en bas." De fait, les grenades pleuvent de toutes part, et une manifestante fait un malaise.

Dans une rue adjacente, Hold l'aide à respirer, et lui nettoie les yeux avec du sérum physiologique, mais il est inquiet, on lui signale une équipe de la BAC :  "Si vous, les journalistes,  n'étiez pas avec moi, je n'aurais pas pu lui porter secours", par crainte d'une interpellation.


Des tirs de LBD


Dans les rues commerçantes, nous retrouvons quelques Gilets jaunes, dont une dame, dont la pancarte a été traversée par un tir de LBD. "Dans le dos ! s'insurge la manifestante. Ils ont niqué la Liberté ! "
Pancarte traversée par un tir de LBD
Pendant la manifestation du samedi 19 janvier, une pancarte traversée par un tir de LBD
Les street medic ne sont pas seuls à porter assistance.... Plus loin, nous croisons deux jeunes femmes qui nous racontent avoir aidé un homme après un tir de balle en caoutchouc dans le genou. "C'était la première fois qu'il manifestait, il avait 60 ans, et du coup, il a dit qu'il reviendrait plus jamais"

17 h... L'équipe de secouristes dresse un premier bilan, pour l'instant plus léger que les dernières semaines. "On a eu une personne qui a pris un tir de grenade au pied, c'était la personne qui était aux 50 Otages. Et puis, il y a ce que tu me dis, une personne qui a pris une grenade à la tête", résume Hold. 


3 street medics blessés


Alors que nous quittons les street medic pour monter notre reportage, la manifestation, dispersée, puis reformée, s'est poursuivie jusqu'à la nuit, comme la mission des secouristes urbains. Qui paient ce jour-là, un assez lourd tribut : parmi la quarantaine de blessés du samedi, 3 font partie des street medics.

Une personne blessée à la poitrine et au poignet par un tir tendu de grenade lacrymogène, et deux secouristes blessés par des coups de matraque télescopique, "donc, directement visés", conclut le message de Fleur, une des street medics. 


30 policiers et 6 gendarmes blessés


La veille de la manifestation nantaise, la préfecture nous communiquait de son côté le chiffre de 30 policiers blessés, et 6 gendarmes mobiles lors des manifestations en Loire-Atlantique depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, sans donner plus de précisions sur la nature de ces blessures.
Le reportage d'Eléonore Duplay et Maxime Jaglin
 





 

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