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Philippe Oriol à Nantes : où sont les enfants de Zola pour combattre les futures affaires Dreyfus ?

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120 ans après le "J’accuse" de Zola, où sont les intellectuels engagés ? Cette question, Philippe Oriol se l’est posé lors de sa conférence à Nantes ce mercredi à la Manufacture des tabacs. 

Par Thierry Bercault

L’historien, spécialiste de l’affaire Dreyfus, a remis en perspective le rôle des écrivains, des savants et des citoyens dans cette affaire hors norme qui s’est écrite sur fond d’antisémitisme, d’erreur judiciaire et de mensonge d’Etat.

Zola n’est pas le premier écrivain à s’être engagé pour défendre une grande cause. Avant lui, Voltaire, dans son Traité sur la tolérance, s’était indigné des rumeurs calomnieuses qui avaient fait condamner un père parce qu’il était huguenot. Lamartine avait été à l’avant-garde des idées révolutionnaires de la Seconde République, Victor Hugo s’était battu contre la censure et la peine de mort, pour l’amnistie des communards et la liberté d’expression.

Mais pour Philippe Oriol, l’un des meilleurs connaisseurs de l’affaire Dreyfus, cette lettre de Zola a donné naissance à une mobilisation collective inégalée : meetings, manifestes, pétitions, campagnes d’opinion relayées et instrumentalisées par la presse.

 

Le sacrifice des intellectuels


"C’est la première fois que des intellectuels sont prêts à tout sacrifier pour une cause supérieure" souligne Philippe Oriol. "Des écrivains descendent de leur tour d’ivoire. Des savants sortent de leurs laboratoires. Les uns sont menacés de mort, les autres diront adieu à leur carrière".

De tous ces intellectuels engagés, Zola est celui qui a sans doute payé le plus lourd tribut. Il a été condamné à un an de prison pour diffamation. Il a dû s’exiler à Londres pour échapper à la vindicte populaire. Un journaliste du Gaulois, Louis Gregori, anti-dreyfusard, lui a tiré dessus le blessant au bras. Et finalement il est mort assassiné à son domicile parisien.

"J’accuse", un acte révolutionnaire​

Pourquoi tant de haine ?  Parce que son acte était révolutionnaire.  « Un coup de génie » ajoute Philippe Oriol. 
"C’est lui qui a relancé l’affaire. Après l’acquittement du vrai coupable, le lieutenant Esterhazy, et la double condamnation du capitaine Dreyfus, il n’y avait plus de révision possible. En passant de la justice militaire à un procès civil, toute cette machination a pu éclater au grand jour".

Et ça a duré 12 ans, de 1894 à 1906. Pas un jour sans que l’on ne parle de cette affaire. Au début, ils n’étaient qu’une poignée à défendre ce pauvre capitaine accusé à tort de haute trahison. Hormis le Siècle, l’Aurore ou la Fronde, aucun journal ne s’intéressait au sort de ce militaire juif condamné sans avoir eu accès à son dossier, classé secret défense.

Il aura fallu toute l’obstination d’un Bernard Lazare,  anarchiste, journaliste, symboliste,   et tout le poids d’un Auguste Scheurer-Kestner, premier Vice-Président du Sénat, pour faire basculer cette énorme et grossière manipulation de l’état-major des Armées en un scandale de portée internationale.

"Il n’y a qu’en France que l’on trouve des anti-dreyfusards"  constate Philippe Oriol. "Partout ailleurs à l’étranger, on s’était rendu compte des mensonges et des tricheries dans la fabrication de documents à charge pour le capitaine Dreyfus"

Les anonymes engagés

L’affaire a coupé la France en deux et elle a eu des répercussions sur la vie politique : création de la ligue des droits de l’homme, création de la loi de 1901 notamment pour surveiller les congrégations religieuses, séparation de l’église et de l’Etat….  Elle a surtout révélé le rôle de l’opinion.

Dans son exposé, Philippe Oriol a insisté sur le nombre de citoyens anonymes qui ont écrit des lettres de soutien à Dreyfus ou qui se sont inscrits sur des listes, les uns pour signer une pétition, les autres pour répondre à une souscription, d’autres encore pour remettre une médaille à Zola.

Puis il a distribué les bons et mauvais points à ceux qui se sont engagés pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Il a par exemple fait allusion au poète Jehan Rictus, antisémite notoire mais qui voulait signer la pétition en faveur de Dreyfus pour devenir un intellectuel qui compte dans le pays.

Clémenceau pas toujours clairvoyant​

Il a évoqué Clémenceau qui ne s’intéressait guère au sort personnel de ce pauvre capitaine jusqu’à la lettre de Zola et qui qualifiait même Alfred Dreyfus de «marchand de crayons qui n’a rien compris à l’affaire».  Le même Clémenceau qui a fait du colonel Picquart, celui qui a démasqué Esterhazy, un héros alors que pour Philippe Oriol, Picquart,  connu pour son antisémitisme,  a mis longtemps à choisir "entre ses galons et sa conscience". "Il choisit sa conscience lorsqu’il est en prison et qu’il n’a plus d’autre alternative" remarque Philippe Oriol.

L’historien liste ensuite ceux qui ne s’engagent pas : les indifférents, les empêchés comme Michel Bréal, ce professeur au Collège de France israëlite qui ne veut pas qu’on lui reproche d’être partisan, les prudents comme Edmond Rostand qui ne veut pas compromettre son Cyrano de Bergerac, les timides, ou encore  les intransigeants comme Durkheim pourtant Dreyfusard mais qui n’accepte pas le pamphlet de Zola et qui ne veut pas qu’on lui donne une médaille.

L’admirable Bernard Lazare

Philippe Oriol n’a pas caché son admiration pour l’infatigable et combatif Bernard Lazare, héritier d’une grande famille juive du midi et théoricien d’un sionisme libertaire, mort dans l’anonymat. Puis, il a réhabilité à sa façon la principale victime de cette sale affaire, Alfred Dreyfus, homme souvent présenté comme dépassé par les évènements.
"C’est un vrai intellectuel, un homme engagé lui aussi et même plus, un résistant. Mais il n’est pas homme à se livrer en spectacle comme Esterhazy".

Après sa réhabilitation, Dreyfus sera en tête de liste pour défendre la cause perdue de Sacco et Vanzetti, deux anarchistes italiens qui seront condamnés et éxécutés aux Etats-Unis
Sa personnalité vous pourrez la découvrir salle Vasse les 19,20 et 21 février à Nantes. Une pièce basée sur sa correspondance avec sa femme lorsqu’il était enfermé à l’île du Diable.

Les enfants de Zola

120 ans après, la mémoire de l’affaire Dreyfus s’est effacée. Et pourtant les questions qu’elle pose restent toujours d’actualité. La crainte de Philippe Oriol, c’est qu’on transforme la vérité historique en niant les faits "Où sont les enfants de Zola  pour porter la contradiction aux thèses antisionistes et antisémites d’un Dieudonné ou d’un Alain Soral " s’interroge l’historien.  "Aujourd’hui, les jeunes sont dépolitisés, ni de droite ni de gauche, juste pragmatiques. Seraient-ils capable de se mobiliser à nouveau pour défendre de grandes idées ?"

Face à la montée des négationnistes, des complotistes et manipulateurs en tout genre, l’historien propose de revenir aux sources de l’information: se replonger dans les archives, vérifier avec rigueur les faits et les recouper, prendre de la hauteur pour les analyser, leur donner la place qu’ils méritent, bref une méthode scientifique bien connu des chercheurs, des historiens et des journalistes.

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