"La PJ ne fait plus rêver" confie un flic enquêteur expérimenté de Nantes, le manque de moyens mine tous les services

Une réforme se finalise au Ministère de l'Intérieur qui réorganise la Police Judiciaire. Une nouvelle organisation territoriale, quelques moyens en plus mais on est loin du compte, dénoncent des syndicats de police qui parlent d'épuisement du personnel. 
"Le contexte est très tendu" témoigne un enquêteur de la PJ de Nantes.
"Le contexte est très tendu" témoigne un enquêteur de la PJ de Nantes. © Maxppp
Le policier prend le temps de choisir ses mots, d'expliquer comment fonctionne la PJ, ses différents services, la brigade criminelle, la brigade de recherche et d'intervention, les affaires financières, les stup'... et puis il se lâche. 

"Il ne faudrait pas qu'il y ait un geste dramatique, dit-il. Les suicides sont plutôt rares dans la PJ mais..."

Les flics de la Police Judiciaire nantaise dénoncent un manque de moyens qui ne date pas d'hier. L'agglomération a grossi et les effectifs n'ont pas suivi. Les affaires s'accumulent et pour la PJ qui s'occupe des plus violentes, les dossiers s'entassent. Une affaire se présente, on commence à la traiter, et une autre arrive. Sans attendre évidemment que la précédente soit bouclée. 
 

"A la fin, la machine s'enraye"

"Quand un suspect est interpellé raconte un enquêteur expérimenté, on a un nombre incroyable de procès verbaux à rédiger avant même de s'intéresser à lui. Et quand les résultats d'analyses ADN arrivent, une autre affaire tombe... à la fin, la machine s'enraye."

Nantes compte 85 fonctionnaires affectés à la Police Judiciaire. La réforme qui devrait être mise en place en janvier 2021 va faire de Nantes une direction territoriale (c'était Rennes jusqu'à maintenant pour l'ouest) avec, sous sa coupe, une antenne dans le Maine-et-Loire (Angers avait le niveau de Service Régional de Police Judiciaire) et des services en Mayenne et en Vendée. Un gros territoire donc mais peu de moyens en plus.  On annonce à ce jour sept fonctionnaires de plus pour la brigade criminelle, c'est trop peu, mais c'est déjà ça. Est-ce que l'équipement suivra pour les accueillir ? Les policiers en doutent. "L'hôtel de police était déjà dépassé (sous-dimensionné) quand il a été construit, rappelle ce fonctionnaire. On va faire un jeu de chaises musicales pour trouver des locaux. Anticipation, c'est un mot qu'on ne connaît pas dans la police nationale."

Il faudrait des bureaux mais aussi des véhicules. "On a des voitures qui ont plus de 200 000 kilomètres" se désole cet enquêteur qui ne s'étonne plus que la perspective de nouveaux postes à Nantes n'ait recueilli qu'une seule candidature. "Une seule ! s'exclame-t-il, il va falloir se poser des questions ! La PJ ne fait plus rêver."

Les heures qui s'accumulent, les rappels qui se multiplient le week-end, les récupérations qu'on ne peut pas prendre parce qu'il faut continuer sur une affaire importante et qu'on l'aime ce métier ! 
 

Des personnels qui frisent parfois le burn-out

"On reste professionnel mais on est affecté par les affaires" témoigne-t-il. On doit faire face à une délinquance de plus en plus violente où il n'y a plus de respect pour la vie humaine." Ce policier précise que sa hiérarchie est au courant, qu'à Nantes, le chef d'antenne a sollicité une cellule psychologique pour soutenir des personnels épuisés qui frisent parfois le burn-out.

C'est plus un appel vers sa haute hiérarchie qu'il lance : "Vous exigez de nous une obligation de résultats, lance-t-il aux échelons supérieurs, mais nous, on exige de vous des moyens !" Et de la considération aussi. "Des discours de félicitations, il y en a plein les murs de la maison" dit-il. Mais après ? Il y a beaucoup de frustration dans les rangs de la PJ.

"On n'est pas écouté, pas bien considéré. Il y a une réforme, mais il nous faut des locaux, des voitures, des outils et de l'avancement parce qu'on a aussi des enfants à nourrir."

Au syndicat SGP-FO, il y a des remontées de la base qui veut faire des actions fortes pour appuyer ses revendications. "Mais on n'a pas la culture de manifester publiquement" reconnaît un délégué. 

Certains parlent de rendre leur carte OPJ , c'est à dire leur compétence d'officier de police judiciaire. Parce qu'après tout, pour le même salaire, ils pourraient trouver un poste avec moins de contraintes et voir plus souvent leur famille.
 

"On est à plus d'une centaine de dossiers en attente d'être traités"

"A la brigade criminelle (de Nantes), on est à plus d'une centaine de dossiers en attente d'être traités, explique Arnaud Bernard, secrétaire régional adjoint du syndicat Alliance Police, dont la moitié va finir devant les Assises. La délinquance a explosé ces dernières années avec une fusillade quasi toutes les semaines. Nice a deux fois plus de moyens que Nantes pour moins d'affaires !"

Le syndicat a décidé de ne pas participer ce vendredi matin à une réunion de travail avec le nouveau Préfet de Loire-Atlantique. Un boycott assumé pour dénoncer une réforme qui, selon Arnaud Bernard, s'est faite sans la participation en amont des syndicats.

Une stratégie de la chaise vide que dénonce Stéphane Léonard, secrétaire départemental de SGP-FO. Lui, était présent à cette réunion où il a pu rappeler le manque de moyens.

Des succès, la PJ de Nantes en a eu. Mais il a souvent fallu mobiliser des enquêteurs déjà occupés par une affaire pour apporter plus de moyens à un dossier jugé plus prioritaire. Même pas le temps de fêter une affaire résolue, il faut revenir à celles qu'on a laissées de côté. 

Non, la PJ ne fait plus rêver.
 
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