Rencontre avec le Nantais Olivier Schwartz, nouveau dessinateur des aventures de Spirou et Fantasio

Publié le
Écrit par Eric Guillaud .

Personnages iconiques du neuvième art s'il en est, Spirou et Fantasio sont de retour pour de nouvelles aventures sous les plumes et les pinceaux d'un trio d'auteurs prêt à tout, y compris à faire mourir le héros-titre. Au dessin, un Nantais d'adoption, Olivier Schwartz. Rencontre...

Aucun personnage sur la couverture, le costume rouge suffit de lui-même, un costume de groom, celui de notre ami Spirou, 84 ans d'existence, 56 aventures à travers le monde, une bonne vingtaine de dessinateurs et scénaristes à ses petits soins au fil du temps, et un retour, fracassant, où il est question de voir la ville sous-marine de Korallion et mourir.

La mort de Spirou ? Voilà bien un titre à mettre le feu sur les réseaux sociaux, affoler les amoureux du personnage, mécontenter les gardiens du temple, ceux qui connaissent ses aventures sur le bout des cases et ne peuvent accepter la disparition d'un mythe, d'une légende, d'une partie d'eux-mêmes.

La mort de Spirou ? Oui mais... Alors que les éditions Dupuis fêtent cette année leur centième anniversaire, il n'était pas question de tuer celui qui les a rendues célèbres à travers le monde de la bande dessinée mais bien de relancer ses aventures au point mort depuis 6 ans, depuis que le tandem nantais constitué de Yoann et Vehlmann a décidé de passer la main. 

Deux Nantais quittent l'aventure, deux autres Nantais la rejoignent, Olivier Schwartz au dessin et Alex Doucet aux couleurs. Côté scénario, les éditions Dupuis créent la surprise en appelant à la barre deux jeunes auteurs assez éloignés de l'univers de Spirou, le Parisien Benjamin Abitan, plus connu dans le monde des fictions radiophoniques et du théâtre, et la Marseillaise Sophie Guerrive.

Histoire d'en savoir un peu plus sur cette reprise, un événement dans le monde de la BD, nous avons retrouvé Olivier Schwartz chez lui, dans son atelier. Le temps de prendre un petit café et de se remémorer notre première rencontre en 2017 autour de l'album La Femme léopard, il était temps de passer aux choses sérieuses et de passer à la première question.

Reprendre les aventures de Spirou et Fantasio, même pas peur ?

Olivier Schwartz. Non, pas vraiment. Ce qui me faisait peur, ce n'était pas tant de reprendre la série mère que de dessiner le monde contemporain et d'avoir une limite dans le temps pour la réalisation du bouquin du fait des 100 ans de la maison d'édition Dupuis qui faisaient partie du corps même du scénario. Et ça, je n'aimais pas du tout !

L'album va être scruté par ceux qu'on appelle les gardiens du temple qui n'apprécient pas toujours qu'on bouscule le mythe. Tu leur dis quoi ?

O.S. Rien. De toute façon, on ne peut pas plaire à tout le monde. il y a des gardiens du temple qui vont rester sur leurs positions et on ne pourra jamais les satisfaire. Et il y a ceux qui restent ouverts et capables de voir ce que de nouveaux auteurs peuvent apporter. Mais bon, ce ne sont pas des assassins non plus, ils ne vont pas lancer une charia.

Tu nous disais lors d'une interview il y a quelques mois que ce n'était plus un rêve de reprendre Spirou même si ça l'a été un temps. Peux-tu nous expliquer pourquoi ?

O.S. J'ai dû dire ça pour m'enlever de la pression, j'étais en plein album. Mais bien évidemment, ça reste un rêve. C'est un jouet mirifique. C'est difficile de ne pas avoir un plaisir incroyable à reprendre ces icônes de la bande dessinée au même titre que Lucky Luke, les Schtroumpfs ou Astérix. Spirou est quand même très très très très connu. Et j'étais vraiment radieux pendant les premiers mois de travail sur l'album. De savoir que j'ai en charge cette série, c'est énorme, c'est vrai j'avoue, c'est presque un accomplissement. Après ça, comme disait Thierry Rolland, on pourrait presque mourir. Enfin, je ne me le souhaite pas.

Au moment de la sortie de ton album précédent, La Femme léopard, tu disais que reprendre Spirou était impossible pour toi, qu'il te serait difficile de dessiner un univers contemporain...

O.S. Oui. C'est ce que je te disais plus tôt. Mais mon éditeur considère qu'il y a de la modernité dans ce que je fais. Alors que d'aucun s'accorde à dire que c'est plutôt vintage. Mais reprendre Spirou aujourd'hui, c'est vouloir toucher un nouveau public, plus jeune. Et pour ça, les éditions Dupuis ont choisi des jeunes scénaristes, et en même temps, histoire de ne pas tout bousculer, elles ont trouvé un vieux briscard du dessin à la Marcinelle, moi. Cet attelage apporte de la modernité dans le respect de la tradition. 

Tu parles de l'école de Marcinelle, pourtant tu as un trait plus proche me semble-t-il de la ligne claire tendance Chaland que de l'école de Marcinelle tendance Jijé...

O.S. Je pense que c'est une question qui n'a pas lieu d'être, Chaland aussi se réclamait de ces maîtres-là. Alors oui bien sûr, Chaland, Serge Clerc, Ever Meulen, ces auteurs des années 70 / 80 qui  ont remis la ligne claire au goût du jour m'ont énormément marqué quand j'étais jeune. C'est vrai. Mais ce que je n'ai pas gardé d'eux, c'est l'esprit, la causticité, le côté adulte. Moi je suis resté très premier degré. Peut-être une question de génération ! C'est pour ça que je me sens plus proche dans l'esprit de l'école de Marcinelle. Parce qu'elle a ce côté bienveillant.

Tintin est pour toi la perfection. Est-ce que ça peut être un guide, un phare dans ton travail de création ? Même quand on dessine Spirou ?

O.S. Ça reste un phare. Quand on dessine Spirou, on est obligé de regarder ce qu'ont fait les autres auteurs qui ont embrassé l'univers. Moi, j'essaie de faire un mix entre l'école de Bruxelles, la ligne claire, et celle de Franquin et autres. Ce que j'aime chez Hergé, c'est ce don absolument total de sa vie à son personnage. Il n'a pratiquement rien fait d'autre que Tintin, à part Les Aventures de Jo, Zette et Jocko et Quick et Flupke. Il n'a même pas eu d'enfants. Pour moi, c'est inatteignable, d'abord parce que j'ai des enfants. Et puis ce sacrifice !! Je trouve ça formidable. Assez peu de gens sont capables de ça.

Oui, j'aime Hergé ! Et j'aime Hergé aussi parce que ses corps existent. J'ai du mal a aller jusqu'à ce niveau de réalisme. C'est à la fois amusant comme dessin, assez rond, et en même temps les personnages ont des carrures, ils sont campés, les bateaux tiennent bien sur l'eau, tout est solide et existe. Dans l'école de Marcinelle, c'est beaucoup plus rigolo. Les personnages n'ont pas d'épaules, d'ailleurs Franquin est parti d'un personnage assez campé pour arriver à une sorte de tige de fil de fer très dessin animé. Bon, il venait du dessin animé, il a été rattrapé par le dessin animé. Moi, je suis entre les deux, je suis attiré par le côté mou des personnages, leur plasticité, leur élasticité, et en même temps j'aime qu'ils existent, qu'ils aient une incarnation. Chez Hergé, c'était une incarnation mais dans le côté papier peint. On a des objets qui sont pratiquement en 2D, c'est très égyptien en fait Hergé.

Rob-Vel, Jijé, Franquin, Jean-Claude Fournier, Nic, Janry, Munuera ou encore Yoann... Des noms prestigieux du neuvième art qui ont animé avant toi la série. De quel auteur te sens-tu le plus proche ?

O.S. Forcément Jijé et Franquin... et Yoann même si beaucoup de choses nous séparent dans le dessin. Oui, ces trois-là !

 As-tu dû t'adapter, rompre tes habitudes, te remettre en question pour cet album ? 

O.S. Je vais te répondre non, j'ai l'habitude de me remettre en question mais pas sur le côté graphique. J'ai l'impression d'être toujours dans le même style qu'à mes débuts, j'évolue, bien sûr, mais il n'y a pas, il n'y aura pas de révolution...

On a pourtant l'impression que ton trait a évolué. Est-ce dû aux couleurs, au découpage, au format, à l'époque ?

O.S. Bien sûr, il y a le format, on passe ici sur du petit format, je dessine toujours sur des planches de la même taille mais il faut réfléchir à la réduction et ce ce n'est pas évident. Les couleurs, c'est pareil. Puisqu'on ne peut pas trop toucher au dessin, qu'on m'a choisi pour le côté rassurant de mon trait, pour la tradition tout ça... alors on touche aux couleurs. Et ça a été un grand combat pendant tout le bouquin, l'éditeur voulait des couleurs jeunes, modernes, moi je voulais des couleurs un peu "old school", élégantes. Même mon coloriste qui a 26 ans, très jeune, a été obligé de mettre sous le tapis son côté chic élégant. Du coup, on s'est fait un peu violence... Mais au final, quand je regarde cette couverture, ça me convient.

Reprendre Spirou n'est pas une promesse de liberté créative, as-tu l'impression de t'être tout de même amusé, amusé avec les codes, amusé avec les personnages, avec les décors ?

O.S. Oui, je me suis amusé. En étant celui qui amène la tradition dans le dessin, j'amenais aussi pour l'éditeur les codes graphiques de la BD mainstream, la BD d'aventure. Et j'avais toujours le final cut sur les scènes. Quand une scène ne me plaisait pas, je pouvais la refondre, la recomposer, changer les dialogues. Et je ne me suis pas privé de ça.

Un Spirou en costume de groom comme dans la tradition, une turbo traction électrique, une station-service à l'architecture très années 50, des réalités virtuelles... C'est un peu le mariage parfait de la tradition et de la modernité? C'est en tout cas ce qui vous était demandé dans le cahier des charges je crois ?

O.S. Oui, c'est vrai !

Cette aventure parle beaucoup de pollution, de tourisme de masse, d'écosystème menacé, d'utopie perdue, de vendeurs de rêves, de capitalisme sauvage... ce sont des thèmes qui te sont chers j'imagine ? 

O.S. Oui et non, ça m'est cher dans la vie privée mais en bande dessinée c'est l'aventure qui prime. Dans les aventures de Spirou, c'est par contre une tradition d'évoquer les méfaits de la civilisation, la pollution... Alors on continue et c'est vrai que c'est un gros sujet aujourd'hui. Mais ça aurait pu être la guerre en Ukraine ou tout autre sujet d'actualité, ça m'aurait plu tout autant. 

Les lecteurs de Spirou sont souvent des gens biens !

Olivier Schwartz

Est-ce que c'est le rôle d'un personnage comme Spirou d'évoquer ce monde qui ne tourne pas rond ?

O.S. C'est une bonne question. On demande souvent aux chanteurs ou aux écrivains si leurs textes peuvent changer les choses. Ils répondent souvent non, que c'est un coup d'épée dans l'eau. Pourtant, je me souviens quand j'étais jeune, lire Spirou, c'était une prise de conscience un peu politique. Je pense que ça influe sur le cours de nos vies. Les lecteurs de Spirou sont souvent des gens biens !

Dans l'une des premières pages de l'album, on voit le directeur des éditions Dupuis dans son bureau et derrière lui un tableau des ventes d'albums Spirou avec une courbe en chute libre. Tu penses que les aventures de Spirou ont encore un bel avenir ?

O.S. Je ne sais pas du tout. Est-ce que Spirou est un personnage qui peut de nouveau plaire ? Ce n'est pas évident. Pour Yann, mon scénariste précédent, c'était clairement non. Mais c'est amusant de tenter de plaire à d'autres générations. Après, le magazine Spirou existe, il y a même aujourd'hui un parc Spirou, l'équipe Dupuis a été hyper rajeunie à la fois à Marcinelle et à Paris. Ces gens ont l'espoir que ça reprenne. Moi aussi mais on ne va pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué. 

Sauf que, justement, vous faites mourir l'ours, en l'occurrence Spirou...

O.S. Exactement. Oui, on le fait mourir, on fait table rase du passé. il faut peut-être repartir sur de nouvelles bases. Mais bon, il n'est pas vraiment mort. Qui pourrait croire ça ?

Merci Olivier. Propos recueillis le 31 août 2022

Toute l'actualité du neuvième art sur notre blog dédié Le Meilleur de la BD 

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