TÉMOIGNAGE. Coronavirus : “au début, c'était comme des vacances,” raconte une étudiante chinoise d'Angers

En Chine, au supermarché comme ailleurs, tout le monde porte un masque / © RL
En Chine, au supermarché comme ailleurs, tout le monde porte un masque / © RL

Jeune chinoise, Ruirui Liu a étudié à Toulouse puis à l'Université d'Angers, qu'elle a quitté en décembre 2019 pour devenir professeur stagiaire de français en Chine. De retour dans son pays, elle nous décrit un confinement qui ne ressemble que de loin à ce que nous vivons en France !

 

Par Sandrine Gadet

J'ai fait la connaissance de Ruirui par ma sœur. Jusqu'à l'année dernière, cette jeune chinoise était l'un des ses étudiantes en master 2 de Français langue étrangère (FLE) à Angers.

Ruirui avait envoyé à ma sœur un mail lui expliquant que le confinement commençait à être allégé dans son canton, situé à 80 kilomètres de Wuhan, l'épicentre de l'épidémie en Chine. Ce "confinement allégé" ressemble furieusement au "confinement strict" appliqué en France depuis le 16 mars.

J'ai demandé à Ruirui quelles étapes elle et sa famille avaient traversées ces dernières semaines. Voici son témoignage.
 

"On ne savait pas encore ce qui nous attendait"

Ruirui est rentrée en Chine le 17 janvier, quelques jours avant le Nouvel An chinois, prévu le 25 du même mois. Elle est passée par Shanghai, puis par Wuhan qui est situé à 80 km environ de sa ville, Xianning (voir carte ci-dessous). Wuhan est le nœud ferroviaire et routier de la province du Hubei, un passage obligé pour retrouver sa famille.
 


"Lorsque je suis descendue du train, à Wuhan, la moitié des gens ont commencé à mettre un masque. Cela m'a beaucoup choquée car je ne savais pas que la situation était si horrible, se souvient Ruirui. En revanche, lorsque je suis sortie de la gare, presque aucun Wuhanais ne se protégeait. On vivait normalement. À ce moment là, il n'y avait qu'une quarantaine de cas confirmés. On ne savait pas encore ce qui nous attendait."

Le 21 janvier, le docteur Zhong Nanshan a confirmé l'existence d'une contamination entre humains. Passée par Wuhan lors de son retour à la maison, Ruirui s'est alors d'elle-même mise en en quatorzaine car elle craignait avoir croisé une personne porteuse du virus lors de sa correspondance ferroviaire.


 
A partir du 6 février, aucune entrée ou sortie du quartier n'est autorisée car un cas de Covid-19 s'est déclaré. Un gardien surveille le portail d'accès. / © RL
A partir du 6 février, aucune entrée ou sortie du quartier n'est autorisée car un cas de Covid-19 s'est déclaré. Un gardien surveille le portail d'accès. / © RL


Un confinement des personnes se met alors progressivement en place dans le Hubei. "À partir du 21 janvier, toutes les routes ont été barrées, c'est-à-dire qu'on a coupé la circulation entre les bourgs, les villages et les quartiers. Un volontaire ou un responsable veillait sur chaque point de blocage," raconte Ruirui.

Un grand portail marque l'accès à son quartier à Xianning, composé de plusieurs bâtiments. Ce portail était gardé. "Le 3 février, un cas de Covid-19 s'est déclaré à 100 mètres de mon immeuble. Du coup, les règles sont devenues plus strictes qu'ailleurs. On s'est confiné surtout par peur d'être contaminé."


Les masques et le suivi sanitaire

Ruirui ne comprend pas que le port du masque pour tous ne soit pas la règle en France. "Dès le mois de janvier, au début, chaque famille a eu le droit d'acheter 20 masques à un prix très faible, relate la jeune Chinoise. Chacune avait droit à un nombre limité de masques mais tout le monde en avait." De temps en temps dans son quartier, des agents du gouvernement venaient prendre la température des habitants et surveiller l'apparition de symptômes.

Tous les matins, "une personne fait le tour du quartier avec son haut-parleur pour relayer les mesures à prendre - se laver les mains, ne pas se rassembler - car au début, beaucoup de gens sortaient ensemble dehors. Puis, petit à petit, les habitants ont mis leurs masques en extérieur et ont compris qu'il fallait garder leurs distances." Elle ajoute : "En plus de tout cela, le quartier est régulièrement stérilisé (rues, murs) pour éviter toute fixation du virus."

Mais même avec toutes ses mesures, Ruirui avoue n'être guère sortie. "Je me sentais plus en sécurité chez moi," me confie-t-elle.
 

L'approvisionnement en nourriture

Comment les Chinois du Hubei se sont-ils approvisionnés ? "Au début, la nourriture ne manquait pas car c'était la période du Nouvel An et chaque famille avait préparé beaucoup de mets en avance, relate Ruirui. Viande fumée, fruits, snacks et bonbons pour les enfants, légumes... enfin, plein de choses, c'est la tradition !"
 
Dans un supermarché de Xianning, à la fin du confinement. / © RL
Dans un supermarché de Xianning, à la fin du confinement. / © RL

Ensuite, le gouvernement a délivré à chaque magasin un certificat pour qu'ils puissent s'approvisionner. "Entre voisins du quartier, on a crée des groupes sur Weechat (l'équivalent de Messenger, NDLR) et on a collé dans chaque quartier des affiches avec les coordonnées des magasins afin que les habitants puissent les contacter."

Elle explique : "Sur Weechat, les patrons des magasins montrent des photos de ce qu'ils ont en rayons afin que nous puissions commander. Ils livrent et déposent les commandes à l’entrée du quartier puis appellent les habitants un par un pour qu'ils viennent les chercher."

Les supermarchés restent ouverts mais ont décalé leurs horaires pour limiter le flux des clients. "Souvent, c'est un responsable ou un volontaire du quartier qui se charge de faire des achats pour les personnes qui ne peuvent pas se déplacer," détaille Ruirui.
 

Le quotidien à cinq dans un appartement

Elle, son petit frère et ses parents vivent dans un appartement de 120 m2 à Xianning. Ils hébergent un cousin qui s'est retrouvé coincé chez eux au moment du Nouvel An. "Au début, c'était comme des vacances. Comme cela correspondait au Nouvel An, on a fait ce que l'on fait à ce moment-là : jouer aux cartes, au mah-jong... Les dix premiers jours sont passés très vite, puis la situation s'est tendue. On n'en voyait pas la fin...il y a eu des disputes puis des réconciliations," résume-t-elle.

Le confinement s'est finalement révélé bénéfique dans sa relation avec sa famille. "Ma mère qui n'a qu'une passion, le mah-jong, m'a demandé de l'initier au yoga. On a aussi vécu eu des moments drôles, comme cette fois où j'ai eu l'idée de jouer à un jeu pour les jeunes. J'ai expliqué les règles à mes parents. Ils étaient tellement heureux de partager cela avec nous ! s'enthousiame Ruirui. Cela m'a rappelé mon enfance, quand je racontais chaque journée d’école. Avec mes études, mon départ pour la France, ce sentiment de partage était devenu très lointain".

Ruirui a aussi profité de cette période pour apprendre. "Ayant vécu à l'étranger, je ressens le besoin de me reconnecter à mes racines. Je fais de la calligraphie, je regarde des documentaires sur l'histoire chinoise, je lis aussi beaucoup de poèmes," assure-t-elle.

"Je me suis autorisée à sortir au bout d'un mois. Je n'en pouvais plus. Je sortais quand il faisait beau pour jouer au badminton avec mes parents, en bas de l’immeuble. Toujours avec un masque bien sûr, précise Ruirui. D'un coté nous étions inquiets, de l'autre, nous avons trouvé ce que nous pouvions faire avec ces conditions limitées".
 

 
Après plus d'un mois de confinement, Ruirui et sa mère s'autorisent une partie de badminton en bas de leur immeuble. / © RL
Après plus d'un mois de confinement, Ruirui et sa mère s'autorisent une partie de badminton en bas de leur immeuble. / © RL


Et aujourd’hui...

Depuis plus de vingt jours, aucun cas de Covid-19 n'a été déclaré dans la région où vit Ruirui. Avant de débloquer la ville, chaque famille s'est vue distribuer un certificat d'autorisation de sortie. Dans chaque famille, une seule personne du foyer peut sortir tous les deux jours.

"Nous avons le droit de nous déplacer dans le bourg - l'équivalent d'un quartier de la ville - mais on sort uniquement munis de masques. À chaque entrée des magasins, on nous prend la température," explique la jeune Chinoise.

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Depuis le déblocage de Xianning le 18 mars, l'accès aux supermarchés est de nouveau possible, à condition de prendre sa température à l'entrée du magasin. / © RL
Depuis le déblocage de Xianning le 18 mars, l'accès aux supermarchés est de nouveau possible, à condition de prendre sa température à l'entrée du magasin. / © RL

"Pour les personnes qui doivent aller travailler dans d'autres provinces, il faut un certificat de l'entreprise et un autre signé par les responsables de la région pour attester de leur santé, ajoute-t-elle. Les trains ne circulent toujours pas, on pratique le co-voiturage. Certaines usines louent des bus pour acheminer leurs salariés."

La ville de Xianning, où résident Ruirui et sa famille, compte 366 577 habitants. Là-bas, plus de 800 personnes ont été contaminées par le coronavirus, elles ont toutes été évacuées dans des lieux protégés. Le dernier malade est sorti de l'hôpital mercredi 18 mars. 15 personnes sont décédées au cours de ces trois mois de confinement.
 

Amis français, attention !

Ruirui aimerait que son témoignage parvienne à ses amis français afin qu'ils se prémunissent au mieux contre le virus. "Je crois que les Français sont les gens qui savent le plus profiter de la vie, mais il faut qu'ils comprennent que le taux de mortalité en Chine n'est pas "réel". Je veux dire qu'il cache les efforts incroyables des docteurs et du public, confie Ruirui. Il est clair que si l'on ne prend pas des mesures efficaces et strictes, le nombre de morts risque de ne jamais cesser de croître. Il faut réellement prendre en compte la gravité de la situation et que chacun fasse des efforts".

La jeune étudiante cherche maintenant des stages via internet, "ce qui est autorisé par l'Université d'Angers. Presque toutes les écoles, universités, crèches, collèges ou bien les écoles de langues privées sont encore fermées. Par contre, ils ont mis leurs cours sur internet. Donc, ce sera plus facile pour moi de trouver un stage à distance".

Pour aller travailler dans d'autres provinces, Ruirui sera soumise à 14 jours d'observation afin que ses employeurs et le gouvernement s'assurent qu'elle n'a pas été infectée pendant son déplacement.

"Quelques conseils à mes amis français, jeunes et moins jeunes", par Ruirui

  1. Pendant les premiers jours, amusez-vous, profitez de ces "vacances"
  2. Profitez du temps devenu libre pour apprendre quelque chose de nouveau (pourquoi pas le chinois !)
  3. Téléphonez à vos amis et si vous vous sentez mal, n'hésitez pas à contacter un psychologue par internet. Vous pouvez aussi écrire votre journal pour vous débarasser de vos "mauvais sentiments"
  4. Pratiquez du sport
  5. Ne croyez pas les rumeurs, faites confiance aux docteurs
  6. Epargnez vos chips et vos bonbons car à la fin on est obligés de manger ce qu'on n'aime pas !
  7. Evitez de sortir, c'est le plus important, et si vous sortez protégez-vous. Chez nous on sort avec les masques, on évite de toucher quoi que ce soit puis on rentre se laver les mains. Si on a des produits hydroalcooliques, on en vaporise pour se stériliser de la tête aux pieds
  8. et enfin, cherchez vos chats à fouetter!

Ruirui

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