Aix-en-Provence : les femmes économistes restent rares

Est-ce de l'"autocensure"? Des tentatives de "parité à la noix" qui ne lèvent pasles vraies rigidités? Aux Rencontres économiques d'Aix-en-Provence, les femmes économistes s'interrogent sur la faible féminisation de leur discipline.

Lors des Rencontres Economiques...
Lors des Rencontres Economiques... © Photo AFP
Lors de ces trois journées réunissant la fine fleur des économistes, des patrons et des politiques, le phénomène est flagrant.
La proportion de femmes intervenantes, scientifiques, politiques ou patronnes, a augmenté, selon les organisateurs, mais reste faible: 20% environ contre 13% l'an dernier, malgré un thème, le travail, pourtant jugé propice.
"Dans les sujets sociaux, il y a plus de femmes. Dans ma discipline, la macroéconomie (c'est-à-dire l'étude des grands équilibres économiques comme l'inflation, la politique budgétaire, la politique monétaire...), et les questions européennes, je suis bien souvent la seule dans les panels" d'experts, déplore Agnès Bénassy-Quéré, professeur
à l'Ecole d'économie de Paris et présidente-déléguée du Conseil d'analyse économique (CAE), qui conseille le Premier ministre.

"J'ai proposé à beaucoup de femmes d'intervenir dans le débat que j'animais à Aix mais je ne me retrouve qu'avec des hommes"


se désole Akiko Suwa-Eisenman, présentée sur le site de l'Ecole d'économie de Paris comme...
"directeur" de recherche.
"Les femmes sont peut-être plus réticentes à s'exprimer sur les sujets dont elles ne sont pas de parfaites spécialistes?", s'interroge cette normalienne, spécialiste des questions agricoles et de développement.
Ainsi Esther Duflo, titulaire d'une chaire sur la pauvreté et le développement au Massachussetts Institute of Technology, Mecque américaine des sciences économiques, et conseillère de la Maison Blanche, s'excusait presque vendredi de sa présence lors de la session d'ouverture.
La chercheuse, l'une des plus prestigieuses invitées du jour, a fait valoir que le thème des Rencontres, le "travail", n'était pas sa spécialité.

"Les femmes ont tendance à s'autocensurer"


regrette Agnès Bénassy-Quéré. Désormais très médiatisée, elle dit avoir eu besoin d'un "déblocage" et des encouragements d'un collègue, l'économiste Jean Pisani-Ferry, pour parler à la presse.
"J'ai essayé de féminiser le CAE mais c'est un échec. Quand je propose à des hommes (d'entrer), je n'ai pas de refus. Les femmes, elles, déclinent parfois, en disant qu'elles ne sont pas sûres de pouvoir s'investir assez", regrette-t-elle.

"Mystère" 

Pour Catherine Mann, chef économiste de l'OCDE (Organisation pour la coopération et le développement économiques), ce perfectionnisme peut être un obstacle: les étudiantes en économie "ont tendance à peaufiner, peaufiner, peaufiner, avant de livrer un travail. Si bien qu'il ne reste plus rien à discuter".
Cette faible féminisation reste un "mystère" pour l'Américaine. Aux Etats-Unis, malgré des mécanismes d'encouragement, "nous semblons rester coincées" à une proportion d'un tiers de jeunes filles dans les premières années d'économie, note-t-elle.
Des quotas, comme ceux imposés en France dans certaines instances de supervision ou les comités de recrutement, seraient-ils la solution?
"Cela m'ouvre des portes" pour certaines instances, dit Agnès Bénassy-Quéré, mais par ailleurs, "je passe ma vie dans des comités de recrutement" universitaires soumis à une obligation de quasi-parité. "On m'appelle, on me dit "Viens, j'ai besoin d'une femme", dit-elle, mi-rieuse, mi-consternée.

"Nous sommes peu de femmes à pouvoir siéger dans ces comités universitaires, ça nous prend un temps fou. Pendant lequel, les hommes, eux, travaillent"


explique Akiko Suwa-Eisenmann.
Face aux obligations découlant de cette "parité à la noix", Agnès Bénassy-Quéré affirme que "l'université ne nous fait pas de cadeau", alors qu'elle pourrait notamment donner aux femmes un peu d'assistance administrative.
Les femmes doivent en outre souvent mener de front carrière et organisation familiale.

"J'ai parfois dû renoncer à venir aux Rencontres à Aix", organisées au début des vacances d'été, "parce qu'il fallait que j'organise la prise en charge des enfants"


dit Agnès Bénassy-Quéré.
Akiko Suwa-Eisenmann, membre du Cercle des économistes, association organisatrice des Rencontres d'Aix qui décerne aussi chaque année avec le Monde un prix du Meilleur jeune économiste de France, s'interroge, elle, sur
l'âge limite de 40 ans fixé pour cette distinction, qui peut être un peu juste pour des femmes ayant concilié recherches et maternité.
En 2015 une économiste a gagné, Pascaline Dupas. Mais c'est seulement la troisième femme honorée depuis sa création en 2000, et deux d'entre elles, Mmes Dupas et Esther Duflo, font carrière aux Etats-Unis.
Poursuivre votre lecture sur ces sujets
femmes société économie