"Des femmes alcooliques, il y en a toujours eu" : quatre questions sur l'évolution de notre consommation d'alcool

Les Français consomment beaucoup d'alcool, responsable de 49 000 décès chaque année. Cependant, une étude récente de Santé Publique France montre une baisse marquée de la consommation ces 20 dernières années.

Les Français consomment moins d'alcool depuis 20 ans, mais cette consommation reste très élevée. C'est le constat dressé par une étude de Santé Publique France publiée le 23 janvier, à partir d'enquêtes déclaratives sur l'évolution de leur consommation sur les 20 dernières années. Elle montre une baisse très marquée de la consommation hebdomadaire et quotidienne depuis plusieurs décennies, en cohérence avec la baisse observée des volumes d'alcool vendus.

En 30 ans, la part des adultes déclarant boire de l'alcool tous les jours a été divisée par trois, aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Et sur 20 ans, la part des consommateurs hebdomadaires a chuté d'un tiers. Ces bons chiffres contrastent avec l'augmentation significative des alcoolisations ponctuelles importantes (API), dite "Binge drinking", en particulier chez les femmes de plus de 35 ans.

France 3 Provence-Alpes a posé trois questions au Dr Michael Bazin, addictologue, sur l'évolution de notre consommation ces dernières années. 

Comment expliquer cette baisse de la consommation d'alcool ?

Les Français boivent moins depuis plusieurs décennies, note l'étude de SPF. La part des consommateurs hebdomadaires est passée de 62,6% à 39% entre 2000 et 2021. La proportion de ceux qui boivent tous les jours a aussi baissé de 23,9% à 8%, sur la même période. L'étude montre aussi des différences dans les comportements. Les jeunes boivent moins souvent, mais en plus grande quantité, au contraire des plus de 65 ans, qui consomment moins, mais près d'un jour sur deux.

Le Dr Michael Bazin reconnaît qu'il y a "une pente descendante de la consommation globale" mais tempère les bons résultats de l'étude. Le chef de service addictologie de l'hôpital d'Allauch souligne ainsi que le nombre de ses consultations pour l'alcool ne baisse pas, car "bien que ce soit moins qu'à une certaine époque, c'est encore énorme". Selon lui, il y a 30 ans, on buvait beaucoup et on n'allait pas consulter. Aujourd'hui, "il y a moins de gens qui boivent de manière problématique, même s'il y en a encore énormément, mais on est dans une époque où on va plus vers le soin".

Pourquoi le binge drinking augmente-t-il chez les femmes ? 

Le "binge drinking" se traduit en français "alcoolisation ponctuelle importante"(API), il consiste à rechercher l'ivresse en un temps très court. Selon l'étude de SPF, ce phénomène est en baisse chez les hommes de moins de 35 ans et stable dans la tranche d'âge plus âgée. Mais les API occasionnelles ou mensuelles sont en "hausse significative" chez les femmes de plus de 35 ans. 

Même si ce n'est pas un motif spécifique de consultation, le Dr Bazin constate globalement "beaucoup plus de consultations de femmes" dans son service. "Un service comme le mien représente une photo de la société, si vous veniez cet après-midi, vous constateriez qu'on est sur un mix de 50/50 d'hommes et de femmes, alors qu'il y a 30 ans c'étaient très majoritairement des hommes". 

En ce qui concerne les femmes, "il faut voir le phénomène des addictions avec le filtre de ce qu'il se passe dans la société", et c'est pour lui "le revers de la médaille" d'une recherche d'égalité avec les hommes. La hausse des consultations de femmes est davantage, pour lui, liée à la libération de la parole sur la question de l'alcoolisme. "Cela donne l'impression qu'avant, il n'y avait pas de femmes alcooliques, alors qu'il y en a toujours eu, mais elles se déclarent plus".

A partir de quand la consommation d'alcool devient-elle à risque ?

En France, la consommation moyenne est de 11 litres d'alcool pur par personne par an. Mais la quantité et la fréquence ne sont pas les critères qui définissent la dépendance. Le docteur Bazin explique qu''"il y a problème quand il y a une liste de conséquences négatives", en lien avec la consommation d'alcool, et une "perte de contrôle", même si les problématiques importantes sont liées à une consommation et une fréquence importantes.

Selon les spécialistes, il n'y a pas de risque tant que l'on respecte la modération, soit deux verres standard par jour et deux jours sans alcool par semaine, rappelle-t-il. "Les autres auront tôt ou tard des problèmes dans le champ biologique, psychique, social ou tout ça à la fois". Et le docteur Bazin souligne qu'"il n'y a pas de consommation d'alcool sans risque". "Souvent, on pense que si je ne bois pas tous les jours, ça va, alors que des consommations plus espacées qui surviennent de façon massive comme le "Binge", c'est aussi toxique qu'une consommation régulière quotidienne." 

Le réseau d'addictologie note un phénomène tout aussi préoccupant, c'est la hausse des consultations de jeunes consommateurs et même "très jeunes" depuis une dizaine d'années. "Les problématiques addictives s'installent entre 12 et 18 ans, et même avant dans certains cas". Le docteur Bazin précise que le problème est souvent lié à une consommation mélangée autour du "trio : alcool, cocaïne, cannabis". Selon lui, les facteurs de risques sont nombreux et complexes, augmentés par un "manque de confiance et de projection sur l'avenir" qui peuvent pousser "à aller vers quelque chose - une substance - qui met à distance les émotions négatives".

La crise sanitaire a-t-elle eu des effets durables sur la consommation d'alcool ? 

Les études ont montré que la consommation d'alcool a augmenté pendant le confinement lié à la crise sanitaire, mais la crise sanitaire n'explique pas tout, selon le docteur Bazin."On note un effet aggravant de la période Covid, mais il ne faut pas le mettre à toutes sauces, comme si tout allait mal depuis le Covid, ça allait déjà très mal avant et c'est un élément de plus qui est venu fragiliser le psychisme collectif en accentuant l'isolement, les syndromes dépressifs, le manque de confiance en soi, en l'avenir et la projection, tout cela étant des facteurs de risque pour aller vers des substances psycho-actives"

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