Gangs de Nigérians, squats, prostitution : ce que l’on sait des violences au Parc Corot à Marseille

Des gangs de Nigérians sont au coeur de violences dans des quartiers populaires à Marseille, dont le parc Corot, une copropriété dégradée dans le 13e arrondissement. Entre squats, trafics et prostitutions, les habitants subissent une criminalité quotidienne depuis trois ans. 

Parc Corot, une copropriété théâtre de violences dans le 13e arrondissement de Marseille.
Parc Corot, une copropriété théâtre de violences dans le 13e arrondissement de Marseille. © Pauline GUIGOU / FTV

Djara Sali est acculée de dettes. Propriétaire de trois appartements au parc Corot, dans le 13e arrondissement de Marseille, cela fait longtemps qu’elle n’en perçoit plus les loyers.

"Mon appartement est squatté par des Nigérians, explique-t-elle. Cela fait deux ans qu’ils ne me versent plus les loyers, et je dois payer les charges".

Il y a quelques semaines, alors qu’elle était venue changer une porte cassée par "la mafia" comme elle dit. Le squatteur de son appartement l’aurait "jetée par terre". "Ils me menacent tous les jours, témoigne la retraitée. Je ne peux rien faire parce que je suis une femme".

Dans ses deux autres appartements, c’est le même scénario. "Un autre a menacé de me couper en petits morceaux avec sa machette. Le troisième m’a dit : "si tu me fais sortir de ta maison, je te tue'".

Djara Sali a porté plainte. Elle a aussi écrit à la préfecture des Bouches-du-Rhône, au procureur, à la DDSP. Mais la situation n’a pas bougé. "J’attends qu’on me les sorte", réclame-t-elle.

En attendant la propriétaire craint pour sa vie. Elle se déplace avec son "garde du corps", un propriétaire dans la même situation. "C’est invivable. Le syndic ne fait rien pour nettoyer, on paye des charges ahurissantes", témoigne celui dont l’appartement du 9e étage est aussi squatté.

Djara Sali, propriétaire de trois appartements au Parc Corot dans le 13e arrondissement de Marseille, squattés par des Nigérians.
Djara Sali, propriétaire de trois appartements au Parc Corot dans le 13e arrondissement de Marseille, squattés par des Nigérians. © FTV

Nigérians, gangs, mafia… de quoi parle-t-on ?

Si dans la bouche de Djara Sali, il s’agit d’une "mafia nigériane", il s’agirait plutôt de "gangs", de "clans", selon la préfecture de police. Des clans nigérians "structurés autour de chefs" dont le fonctionnement interne est "marqué par une violence à la fois en interne et dans les conflits avec d'autres clans."

Si cette violence est belle est bien présente au parc Corot depuis 2017, c’est aussi le cas d’autres cités de Marseille. Une vidéo relayée autour du 20 mai sur les réseaux sociaux montre de violents affrontements au parc Kalliste, dans le 15e arrondissement.

Le 30 avril dernier, le sénateur du Rassemblement national Stéphane Ravier a partagé sur Twitter une autre vidéo montrant des affrontements avec armes à feu. Une "scène de guerre" selon ses termes qui aurait été filmée aux Rosiers, quartier du 14e arrondissement de Marseille.

"On tue les gens comme on tue des mouches"

Selon la préfecture, tous les clans existants au Nigeria sont représentés à Marseille. Ils sont "essentiellement connus à ce stade pour des activités de proxénétisme dont les pratiques relèvent de la qualification "traite des êtres humains", en prostituant des Nigérianes acheminées sur le territoire national."

"La violence générée par cette communauté est essentiellement interne à celle-ci, en lien avec de la gestion d'appartements, du proxénétisme et un peu de trafics de stupéfiants".

"Le Nigeria, c’est le Chicago de l’Afrique, explique Djara Sali, originaire du Cameroun, pays voisin du Nigeria. On tue les gens comme on tue des mouches".

"Ces gens viennent de loin avec une autre culture, une autre approche de la criminalité, explique Me Victor Gioia qui défend à Marseille de nombreuses victimes de ces violences intracommunautaires.

"Ce qui pour nous est criminel, intolérable, ce qui est pour nous des actes de torture et de barbarie, pour cette mafia des Bérets, c’est leur quotidien. Ils arrivent en Europe avec cette culture de la violence, on n’est pas aux mêmes standards de férocité", ajoute l'avocat.

Le Nigeria représente 18% des demandes d'asile enregistrées en 2021, selon la préfecture des Bouches-du-Rhône qui pointe également une baisse de la demande d'asile, avant 2020 et la crise sanitaire (-38% au 15/03/2020 par rapport au 15/03/2019).

Itinéraire de migrants nigérians

P., 28 ans, a quitté le Nigeria pour fuir la pauvreté. Il est passé par l’Italie avant d’arriver en France en 2019. "J’ai demandé de l’aide mais rien n’a changé dans ma vie", déclare-t-il. Depuis, il vit sous la coupe des gangs.

"Les réseaux qui les convoient sont des réseaux criminels qui paient les trajets par des larcins commis sur des territoires jusqu’à destination. Une fois arrivés, ces Nigérians doivent rembourser les passeurs et sont contraints à une délinquance que ces quartiers subissent", explique Me Gioia.

Les candidats à l'exil sont alors "pris au piège""Ces réseaux leur confisquent leurs papiers et lorsqu’ils veulent quitter le réseau et trouver des petits boulots, ils sont attrapés et mutilés à l’arme blanche".

Selon l'avocat, ce sont alors des "coups de machette dans les omoplates ou dans les articulations pour les retirer de la main d’œuvre facile que constituent les chantiers du BTP, la plonge… Et ainsi ils restent cantonnés dans la criminalité".

Quand ils "se réfugient" au commissariat, ces Nigérians, "parfois encore saignants de coups de couteau ou de coups de machettes" espèrent trouver le soutien de la force publique. Selon l'avocat, "on les fait attendre  des heures pour ne pas prendre leur plainte".

"On envoie un message d’impunité dramatique, poursuit Me Gioia. L’agresseur comprend qu’il agit dans un espace ou c’est autorisé. L’agressé comprend qu’il n’arrive pas à leur échapper. Et dans ce cas-là, il rejoint les rangs des criminels qui sont de plus en plus nombreux."

Sur cette photo, un jeune nigérian blessé après une attaque à la machette.
Sur cette photo, un jeune nigérian blessé après une attaque à la machette. © Me Victor GIOIA

Démantèlements de réseaux de prostitution

Le 23 juin 2020, dix personnes ont été interpellées cité du parc Corot dans le cadre du démantèlement d'un trafic de proxénétisme nigérian. En 2018, un autre réseau de prostitution avait été démantelé à Marseille. 14 personnes d'origine nigériane avaient été interpellées, dont cinq passeurs en Italie.

"Ce sont des gangs hyper violents, dont les chefs de réseaux ont recours aux sévices corporels et au viol pour contraindre les jeunes femmes à se prostituer", indiquait alors la procureure de la République à Marseille, Dominique Laurens.

Arrivée du Nigeria il y a 20 ans, Grace Inegbeze a fondé l’association Truth pour aider des femmes à sortir de ces réseaux. "Pour qu’elles sachent que c’est hors-la-loi, qu’elles ont le droit de dire non à cette situation, qu’elles ont le choix."

Selon Grace Inegbeze, elles sont de plus en plus nombreuses dans cette situation. "Elles pensent chercher une vie meilleure. Puis elles voient que ce n’est pas ce qu’elles imaginent. Les réseaux viennent les chercher".

Grace Inegbeze, fondatrice de l'association Truth pour venir en aide aux Nigériane victime des réseaux de prostitution.
Grace Inegbeze, fondatrice de l'association Truth pour venir en aide aux Nigériane victime des réseaux de prostitution. © FTV

Depuis janvier, la travailleuse sociale a déjà rencontré 30 Nigérianes, comme Claire (son prénom a été modifié). Agée de 41 ans, Claire est entrée en Europe légalement, mariée au Nigeria avec un Italien.

A l'arrivée en Italie, ce dernier l'a réduite en esclavage avant de la chasser du pays. Manquant d’argent pour se rendre en Espagne, Claire est arrivée à Corot. Cela fait maintenant deux ans.

Grace Inegbeze oriente les Nigérianes victimes de ces trafics vers des associations pour les accueillir, les écouter. "Souvent, elles ont peur que les associations appellent la police, je les rassure".

Des forces de l'ordre "mobilisées"... ou absentes ?

À Marseille, les forces de l’ordre se disent "mobilisées" sur ces sujets. La préfecture de police renvoie au démantèlement du clan de proxénète nigérian, en juin dernier.

"Une dizaine de membres actifs de ce clan avait été mis hors d'état de nuire et une partie d'entre eux résidaient parc Corot ", rapporte la préfecture. 

Du côté de la police, on reconnaît une situation compliquée. "Depuis le Covid et même avant, c’est compliqué avec les OQTF (obligations de quitter le territoire français, NDLR), constate Rudy Manna, secrétaire départemental du syndicat Alliance. Quand ils sont ramenés à la frontière italienne, ils reviennent en France une demi-heure après. Ce sont des gens qu’on n’arrive jamais à expulser."

"La police est le premier maillon et la justice le deuxième maillon. Si elle n’agit pas, la police est démunie", glisse Rudy Manna.

En mars 2020, Me Gioia, a porté plainte contre les forces de l'ordre. Un an plus tard, il poursuit toujours son combat : "Le cynisme des pouvoirs publics et l’hypocrisie des institutions est incroyable. (…) La criminalité s’est développée avec une insouciance des pouvoirs publics manifeste".

"Marseille est devenu un Sangatte à ciel ouvert", lâche l'avocat.

De Marseille à la Belgique

Avant de s’implanter en France, les gangs nigérians se sont installés en Italie. Mais selon l’avocat, "la police sur place a su réagir avec efficacité et intervenir""En France, la force publique dans ces quartiers est en nombre insuffisant, démobilisée, pas structurée pour faire face aux problèmes".

"Aujourd’hui, ce problème est monté sur Lyon, en Belgique, en Angleterre, en Espagne, au Portugal", constate Me Gioia.

Enfin, si les premières cibles des gangs nigérians sont des personnes de leur communauté, il existe aussi des tensions entre Nigérians et Marseillais habitants les mêmes quartiers. 

"Ma peur, confie Grace Inegbeze, c’est que tous les gangs nigérians se mettent ensemble pour riposter contre les gens des quartiers. Si ça continue, ça peut aller très loin".

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