TEMOIGNAGE. Un Arménien sur les traces de ses ancêtres en Turquie

Gérard Bodigoff et sa femme devant l'église arménienne d'Istanbul. / © BULENT KILIC / AFP
Gérard Bodigoff et sa femme devant l'église arménienne d'Istanbul. / © BULENT KILIC / AFP

Cent ans après le massacre de ses grands-parents arméniens, Gérard a décidé de faire le voyage pour la première fois sur la terre de ses ancêtres. Un voyage de mémoire et d'émotion. Sa mère a fui la Turquie pour s'installer à Marseille : "Je lui devais ça", estime Gérard.

Par Olivia Malongo avec AFP

C'était une promesse. Un devoir. Comme une évidence. Cent ans après le massacre de ses grands-parents arméniens, Gérard Bodigoff a fait le voyage dans leur pays d'origine, la Turquie, pour honorer leur mémoire et, aussi, nourrir l'espoir d'une réconciliation.

Mes grands-parents ont été tués ici. Ma mère y est partie sur les chemins de l'exode avec ses deux frères. Alors je m'étais dit que si j'étais encore en vie pour le centenaire, je viendrais pour la commémoration de ce génocide. Je devais au moins ça à ma mère..."


La "grande catastrophe" du 24 avril 1915

A quelques jours de la date-anniversaire du 24 avril retenue pour célébrer la "grande catastrophe", Gérard Bodigoff, 70 ans, a donc posé le pied pour la première fois à Istanbul, avec son épouse Jacqueline et un couple d'amis. Pas inquiet, non. Tout au plus un peu mal à l'aise. Et surtout la tête pleine de questions.

Je viens voir ce pays qui aurait pu être le mien. Ce pays qui n'a pas voulu de moi, ni de mes parents"


dit-il. Face à lui, le Bosphore. Et juste à côté, Dolmabahçe. Le palais des derniers sultans de l'Empire ottoman, ordonnateur des déportations et des tueries qui ont visé sa communauté pendant la Première guerre mondiale en 1915.
Gérard Bodigoff avec son épouse Jacqueline dans l'église arménienne d'Istanbul, dimanche dernier. / © BULENT KILIC / AFP
Gérard Bodigoff avec son épouse Jacqueline dans l'église arménienne d'Istanbul, dimanche dernier. / © BULENT KILIC / AFP

Aujourd'hui, je vis en France et je suis à 120% français. Mais une partie de mon sang est d'ici. Alors je ne sais pas, il y a une douleur, un mal-être"


ajoute l'ancien boucher de la région parisienne, "tant de sentiments qui me passent dans la tête".

Sa mère a été précipitée sur les routes

Il y a un siècle, la famille de Gérard Bodigoff vivait à Erzincan, dans l'est de l'actuelle Turquie. Ses grands-parents maternels y ont été assassinés en 1915.
Sa mère, Siranouche, a été précipitée sur les routes avec ses deux oncles. Elle a abandonné le plus petit au bord d'un chemin parce qu'elle n'avait plus la force de le porter. Dans des conditions qu'elle a toujours tues, elle a survécu en travaillant dans une famille turque. Avant d'émigrer pour Marseille en 1924
et d'y démarrer sa deuxième vie.

Tout était arménien à la maison, mais on devenait français dès qu'on franchissait le pas de la porte"


s'amuse Gérard Bodigoff. "On nous appris que la France était le pays qui nous avait accueilli, protégé et instruit, c'était notre éducation".

"Ce qu'ils ont subi, ils nous l'ont transmis"

La mémoire des événements de 1915 n'en a pas été oubliée, bien sûr. Mais sans outrance, ni exagération. "Tout ce qu'ils ont subi, on nous l'a transmis", se félicite le retraité, "ça fait partie de moi, je ne peux pas l'évacuer, mais je ne me lève pas non plus tous les matins en pleurant dessus". "Ma belle-mère nous a toujours laissé une belle image du pays où elle a vécu", s'empresse d'ajouter son épouse, Jacqueline, "il y a beaucoup de zones d'ombre sur ce qu'elle y a vécu mais elle nous en faisait toujours l'éloge". Malgré ce passé lourd, étouffant, omniprésent, Gérard Bodigoff assure aujourd'hui n'éprouver aucune haine pour la Turquie.

Ce n'est pas le pays qui était un ennemi, c'était le régime de l'époque qui l'était"


estime-t-il, "ce n'est pas non plus la faute des Turcs d'aujourd'hui, ils n'y sont pour rien, ils n'étaient pas là". Son seul souhait, ce n'est même pas un pardon de la part du gouvernement d'Ankara, juste la reconnaissance de ce qu'il considère comme la vérité historique.

La seule chose que je leur dis c'est ça s'est passé, reconnaissez-le. C'est tout ! C'est tout ! Je n'irai pas demain récupérer les terres de mes ancêtres. Moi, mon pays, c'est la France"


s'enflamme le septuagénaire. "Tout le monde serait apaisé. Nous, parce qu'on pourra enterrer nos morts. Eux, parce qu'ils en sortiraient grandis".

Des centaines de milliers de morts

A ce jour, la Turquie s'est toujours obstinément refusée à qualifier de génocide les événements de 1915. Elle reconnaît la mort de centaines de milliers d'Arméniens, victimes de combats ou de famine, mais nie le caractère planifié de leur élimination. Même épidermique, ce refus turc ne décourage pas Gérard Bodigoff. Optimiste, il veut croire aux vertus de l'instruction et du lent rapprochement des cultures. Comme dans cette école arménienne qu'il a tenu à visiter pendant son séjour stambouliote. "Il n'y a que par l'éducation qu'on se rendra compte de ce qu'il s'est passé", professe-t-il. "Tôt ou tard, tout se sait. Un jour, même si ce n'est pas dans cinq ans ou dans dix ans, ils (les Turcs) sauront. A ce moment-là, peut-être qu'ils le reconnaîtront".

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