Franck Le Duff : "C'est étrange. On a très peur du cancer, mais les gestes qui pourraient prémunir la maladie, la plupart des gens ne les adoptent pas"

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Alors qu'Octobre Rose a débuté, comme chaque année, pour sensibiliser l'opinion publique sur le dépistage du cancer du sein, et que la Marie-Do se mobilisait, une fois de plus, la semaine dernière, nous avons voulu faire un bilan avec le directeur du centre de dépistage de Corse.

Le docteur Franck Le Duff est à la tête du centre depuis 2017. Il est également oncogénéticien, et consulte à Ajaccio, Bastia et Corte. Le service est rattaché à l'institut Paoli-Calmettes, à Marseille. "En oncogénétique on a tout ce qui faut", sourit le spécialiste. "Pas besoin de partir sur le continent"

Est-ce que l'opinion publique mesure l'importance du dépistage dans la lutte contre le cancer ?

Globalement, je répondrai oui. Mais le sujet reste assez flou. Il y a deux sortes de dépistage : le dépistage individuel, dans le cadre du suivi d'un patient par son médecin. Prenons une femme de 50 ans. Elle fait sa mammographie, et elle a le résultat dans la foulée. 

La comparaison avec l'ensemble du territoire national n'est pas flatteuse.

Mais il y a également le dépistage organisé, qui a été mis en place il y a une vingtaine d'années. Il concerne trois organes : le sein, le colon, et le col de l'utérus. Et dans le cas du dépistage organisé, la pratique est un peu différente. Cette fois-ci, le résultat de la mammographie n'est pas donné tout de suite. Il est d'abord récupéré par le centre de dépistage, où un autre radiologue se livre à une seconde lecture. Cette mécanique-là reste peu connue du grand public.  

Quelle est la situation en Corse ? 

La comparaison avec l'ensemble du territoire national n'est pas flatteuse. En France, on est à 50, 52 % de dépistage du cancer du sein. C'est très en-deçà de ce qui est espéré par la Communauté européenne pour lutter efficacement contre la maladie. 

Mais en Corse, on est encore en dessous. A 38 %. Durant les bonnes années. 

Pour le colon, c'est pire. Sur 100 personnes, en Corse, qui sont invitées à faire le dépistage, seules 14 ou 15 répondent à la sollicitation. Dans ce cas-là, vous recevez un kit bleu, à la maison, vous n'avez même pas à vous déplacer. C'est gratuit, on propose une double lecture, un examen clinique, un suivi, et ça ne marche pas.  

Pourquoi ? 

Il y a deux catégories de personnes qui sont rétives au dépistage. La catégorie de celles et ceux qui ont peur. De manière inconsciente, pour eux, l'idée de dépistage sous-entend que cela va provoquer la maladie chez eux. 

L'intérêt du dépistage, c'est justement de détecter la maladie très tôt.

Et puis il y a l'autre catégorie, qui se dit "je ne suis pas malade, je ne demande rien, je ne vois pas pourquoi j'irais chercher quelque chose que je n'ai pas". C'est presqu'irrationnel, mais c'est comme ça. L'intérêt du dépistage, c'est justement de détecter la maladie très tôt, avant que l'on présente les signes cliniquement, et, ainsi, d'avoir des prises en charge minimes, et très faciles à faire. C'est cela qui permet de sauver des vies. 

Comment faire pour dédramatiser la démarche ?  

En parler. En parler tout le temps. Et toute l'année. Le dépistage ce n'est pas qu'Octobre rose, c'est tout au long de l'année. Parce que la maladie, elle, est là de toute façon. Le maître-mot de notre action pour lutter contre les cancers, c'est la communication. 

Et pourtant, le résultat, vous l'avez dit vous-même, n'est pas toujours à la hauteur...

C'est très étrange... On a très peur du cancer, mais les gestes, les décisions qui pourraient prémunir la maladie, la plupart des gens ne les adoptent pas. Ils continuent de fumer, de boire beaucoup d'alcool, de mal manger, de ne rien faire contre la pollution... Il en va de même pour le dépistage. 

Le cancer est presque devenu une maladie chronique. Il y a des progrès phénoménaux, et beaucoup de gens en guérissent. 

Alors qu'aujourd'hui, il a plus de chance de sauver la vie que de condamner...

80 % des cancers pourraient être évités de façon simple. Il y a un refus d'écouter parce que c'est une pathologie qui fait peur. Il y a 15 ans, on mourrait très régulièrement du cancer. Mais aujourd'hui, c'est presque devenu une maladie chronique. Il y a des progrès phénoménaux, et beaucoup de gens en guérissent. 

Le Covid a néanmoins compliqué les choses, ces dernières années.

Il a pris toute la place. On s'est retrouvé avec des gens qui ne venaient plus au dépistage. On a fait face à une chute incroyable. Pire encore, des gens qui avaient le cancer ne venaient plus se faire traiter à l'hôpital.

En raison du manque de personnel et de place ?

Non, les moyens y étaient. C'était la peur de choper le Covid, en plus du reste. La ligue a déjà prévenu qu'il est probable que des cas de cancers soient passés inaperçus ces deux dernières années. Ces derniers vont continuer à évoluer, et la prise en charge sera plus compliquée. 

De surcroît, le rattrapage que l'on escomptait cette année n'a pas été au rendez-vous. En matière de dépistage, on est au-dessous de 2018 et 2019. On a perdu trois points de pourcentage sur chacun des trois cancers...

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