Daniel Defusco : "les pêcheurs corses n'existent pas. Nous sommes invisibles"

Depuis de longs mois, le directeur du comité tire la sonnette d'alarme. Pour lui, le secteur est en danger. L'exécutif a promis de s'emparer de la question en 2024.

Le port de Taverna, sur la plaine orientale, est baigné de soleil, en ce mois de février. Daniel Defusco ne sortira pas pêcher avant quelques jours, mais il est quand même sur son bateau, comme souvent, pour tout passer en revue, vérifier ses filets, faire tourner le moteur. Alors que l'année 2024 pourrait être un tournant pour les petits pêcheurs insulaires, nous avons rencontré le président du comité des pêches de Corse pour faire le point sur la situation.

Combien de pêcheurs sont-ils en activité, aujourd'hui, sur l'île ?
En 2024, on devrait être aux environs de 160. C'est un chiffre qui ne cesse de baisser. En moyenne, on perd entre 3 et 5 pêcheurs par an. Et c'est une tendance qui dure. Lorsque j'ai commencé, au début des années 90, on était 450. Notre nombre est divisé par trois. Ce n'est plus une diminution, c'est un effondrement.

Quelles en sont les raisons ?
D'abord, il y a eu l'instauration, à cette époque, d'une licence de six mois, au minimum, pour pouvoir être pêcheur. Il y a une trentaine d'années, la pêche était une activité qui était pratiquée par beaucoup de monde, et parmi eux, nombreux étaient ceux qui avaient un autre métier, et qui venaient pêcher à la belle saison, la langouste par exemple. L'instauration de cette licence de six mois minimum a permis un écrémage. Je dirais qu'il y a une soixantaine de personnes qui ont renoncé à la pêche.

Les pêcheurs, à force d'encaisser les coups, ils tombent. C'est aussi simple que ça

Daniel Defusco

C'était plutôt bénéfique pour vous, non ?
Oui. C'était même nécessaire, pour protéger ceux dont c'était l'unique activité, à l'année. Ce métier, si on veut le faire bien, il faut l'appréhender sur la durée. 

Mais cela, c'était il y a trente ans. Il restait encore près de 400 pêcheurs professionnels. Qu'est-ce qui s'est passé, ensuite ?
Un déclin. Lent, mais régulier. Et les raisons, ce sont les conditions d'exercice de notre métier : les dérives climatiques, la pollution, la qualité des eaux, mais également les quotas de pêche, les directives européennes, toutes ces mesures qui sont prises, régulièrement. Certains ont pris leur retraite, d'autres n'ont pas souhaité continuer, et dans le même temps, les nouveaux venus ont renoncé à s'installer. Mais cette tendance, elle n'est pas uniquement constatée en Corse. La pêche française, en trente ans, a diminué de 50 %.

L'effort de pêche, la hantise de l'Union Européenne

À vous entendre, l'Union Européenne vous complique la tâche plutôt qu'elle ne vous aide...
La plupart des réglementations de l'UE ne poursuivent qu'un but : diminuer l'effort de pêche [le temps et la puissance qui sont consacrés à une activité de pêche. Et ça, ça implique d'éliminer les pêcheurs. Les pêcheurs, contrairement aux agriculteurs, exploitent une ressource. Ils ne la produisent pas. C'est ce qui pose problème. On est accusés de tous les maux, dès qu'il y a un problème, c'est de notre faute. Il faut arrêter ! Ce n'est pas nous, pêcheurs corses, qui détruisons et appauvrissons la Méditerranée. Mais les pêcheurs, à force d'encaisser les coups, ils tombent. C'est aussi simple que ça.

Leur volonté de protéger la nature n'est pas pour autant condamnable, si ?
Bien sûr, qu'il faut protéger la nature, mais en Corse, si nous exploitons notre domaine maritime, nous le défendons également ! Il ne faut surtout pas généraliser, il y a différentes manières de pêcher. Depuis 30 ans, on a décrété que le pêcheur était un destructeur, un menteur, un meurtrier…c’est ce genre de discours que l’on entend quand on se déplace pour défendre notre cause. En Corse on pêche peu, on pêche bien, on a des aires marines protégées, des réserves. Je ne dis pas qu’on ne fait pas d’erreur, mais on est de bons pêcheurs, il faut qu’on nous foute la paix.

On en va pas faire les mendiants pour acheter deux cannes

Il y a quand même des aides qui vous sont attribuées, telles que le FEAMPA (Fonds européen pour les affaires maritimes, la pêche et l’aquaculture) ?
Oui, mais c'est une usine à gaz, qui peut pousser à renoncer, tellement c'est compliqué, long, et nébuleux. Au bout de trois heures, vous n'en êtes qu'à la troisième page du formulaire. Et puis vous vous adressez à des gens qui ne comprennent rien à la pêche, qui ne sont jamais montés sur un bateau ! Si vous demandez une aide pour des filets ou des cannes, on vous rétorque que cela va augmenter l'effort de pêche. Et pour eux, ça, c'est non direct. Alors on jette l'éponge. On ne va pas faire les mendiants pour acheter deux cannes ! Et pourtant, actuellement, on en est là. 

Et pour aider les nouveaux pêcheurs à s'installer ? Dans la dernière résolution en date du parlement européen, en date du 19 janvier 2023, il en est question...
Mais dans les faits, rien. Un jeune qui veut s'installer, aujourd'hui, il a zéro aide. 

Pourtant, il est fait mention d'aide pour acheter un bateau, ce n'est pas rien !
Oui, mais ce doit être un bateau d'occasion. Qui doit avoir entre 5 et 30 ans. Et il aura 20 % d'aide, peut-être. Mais un jeune pêcheur, il veut s'installer avec un bateau performant, une unité de qualité, pour faire son métier de la bonne manière. Et pas uniquement en matière d'efficacité. On parle aussi de conditions de sécurité, mais aussi de moteurs économiques, moins polluants pour l'environnement ! Et pourtant, là, il n'y a pas d'aide. C'est dire le paradoxe... Le but, c'est de nous faire disparaître.

Un soutien des élus qui se fait attendre

Vous n'avez pas de soutien des élus locaux ?
Lors des dernières élections législatives, quand les candidats, de tout bord, nous ont envoyé leur bulletin de vote, je les ai tous conservés, et lus en intégralité. On parlait d'agriculture, d'hôtellerie, de tourisme, de restauration, de transport maritime... Mais la pêche, j'ai eu beau chercher, je n'ai pas trouvé un seul mot. Alors je n'ai voté pour personne.

On ne peut pas être gérés par des réglementations venues d'Occitanie ou d'Italie !

Comment vous l'expliquez ?
On est peu. Alors pour eux, on n'existe pas. On est invisibles. Aux dernières assises de la pêche, j'étais le seul Corse. Toutes les régions avaient envoyé un député, un maire, un élu. Pas la Corse. Lors du dernier salon de l'agriculture, en 2023, j'ai eu une longue et franche conversation avec Gilles Simeoni. Mais il n'y a pas eu de suite. On dirait qu'ils pensent que tout va bien, qu'il n'y a pas de raisons de s'alarmer... Au salon, le stand corse était magnifique. Mais j'ai dit à monsieur Simeoni : "tournez-vous, et cherchez une seule image de la mer. Même pas de la pêche, rien que de la mer". Et il n'y en avait pas. On est une île, on a 1.000 kilomètres de côtes, et pourtant, on est quantité négligeable.

Que faire pour changer ça ?
Par rapport à l'Europe, il faut qu'on arrive à se différencier, à faire constater, et admettre, la différence entre la pêche corse et les autres. On ne peut pas être gérés par des réglementations venues d'Occitanie ou d'Italie ! On n'a pas les mêmes unités, on n'a pas les mêmes fonds, on ne travaille pas dans les mêmes conditions...

Quels sont vos objectifs ?
Être reconnus, et pouvoir travailler dans de bonnes conditions. On voudrait mettre en place une convention tripartite entre l'Etat, la région et le comité des pêches. C'est primordial. Et puis, pour que la profession continue de vivre, on voudrait parvenir à installer trois ou quatre jeunes par an, dans de bonnes conditions, et pas avec des bateaux qui sont plus vieux qu'eux.

La CdC a annoncé qu'elle allait prendre le problème à bras-le-corps en 2024. Vous y voyez un espoir ?
Bien sûr. Je ne doute pas de la bonne volonté, et de la sincérité des élus. Mais il ne faut plus attendre. Il faut des actes. On nous a dit que la journée consacrée à la pêche se déroulerait en janvier, mais ça n'a pas été le cas, et depuis, les rendez-vous fixés ont été annulés. On espère que cette promesse ne restera pas lettre morte...