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Théodore : qui était vraiment l'éphémère roi de Corse ?

Illustration du roi Théodore exposée en 2013 au musée de Bastia. / © Musée de Bastia
Illustration du roi Théodore exposée en 2013 au musée de Bastia. / © Musée de Bastia

Partie intégrante de l'histoire de Corse, il reste pourtant sur le bord du chemin de la mémoire collective. Théodore 1er, Théodore de Neuhoff roi de Corse assez éphémère. De sa naissance en Allemagne à sa fin tragique, l'histoire d'un aventurier peu chanceux.

Par François-Albert Bernardi

C’était le 15 avril 1736, au cœur de la Castagniccia. Au couvent d’Alisgiani les représentants de différents territoires de Corse sont réunis à l’appel des Généraux qui tentent de libérer la Corse du joug génois.
Le roi de Corse est désigné.
Il n’est corse ni de sang ni de sol. Il est allemand.
Son nom : Théodore de Neuhoff.

Comment devient-il roi de Corse ?

Il est en Corse depuis seulement quelques jours et le voilà « Roi constitutionnel des Corses ».
Théodore de Neuhoff naîtrait selon certains en 1694 à Cologne. Très jeune, il s’engage dans les différents corps d’armée et participe a plusieurs conflits européens.

A cette époque les aventuriers sont nombreux à parcourir le monde. Plusieurs d’entre eux  se servent de leur fortune pour participer à différents conflits. Dans le but d'obtenir, souvent, des postes importants de ministres dans des régions ou royaume qu’ils ont aidés.
 

Pour Antoine-Marie Graziani, historien, Théodore de Neuhoff correspond à ce profil: 

C'est un aventurier, et ils sont nombreux comme lui. Ce sont des gens qui connaissent plusieurs langues et qui s'intègrent partout grâce à leurs réseaux. Ces aventuriers se connaissent et Neuhoff a même travaillé pour certains d'entre eux. Si comme Alleroni, fils de jardinier, certains arrivait à devenir ministre, le seul qui est devenu roi est Théodore.


C’est dans cette optique que Théodore de Neuhoff s’intéresse à la Corse.

Depuis plusieurs années la colère monte. Les Corses veulent se libérer des Génois. Des généraux parmi lesquels Iacintu Paoli (père de Pasquale), Sebastiano Costa, Jean-Pierre Gaffory et bien d’autres tentent de trouver des solutions pour financer la révolte née dans le Boziu en 1729, et qui prend de l’ampleur. Mais les généraux ne font pas l'unanimité.

Pour l'historien, "ils ont besoin d'un pouvoir extérieur. Ils sont incapables de trouver un chef, et lorsque Théodore arrive c'est une sorte de totem"

Les généraux se mettent donc en contact avec Théodore de Neuhoff . Certains l'auraient rencontré à Livourne en janvier 1734 et commencent a négocier les termes de sa participation à la révolution Corse.

Le 20 mars il débarque à Aleria, et le 15 avril 1736 il est nommé roi constitutionnel des Corses. Dès le lendemain de sa proclamation le régime se dote des attributs de la royauté: titre de noblesse et monnaie (estampillées « TR » Teodorus Rex). Et il pense déjà à créer une université. Il rallie aussi à sa cause certains pro-génois comme Matra, et c'est "la grande réussite de Théodore" pour Antoine-Marie Graziani.
 

Dans la foulée, Théodore 1er roi de Corse déclare la guerre à Gênes et décide le siège des bastions génois de Bastia et San Pelegrinu.
Dans le même temps des tensions apparaissent entre les soutiens du Roi. Après l’échec du siège de Calenzana, les Corses découvrent que Théodore n'a pas les appuis extérieurs nécessaires pour déloger les génois.

Théodore de Neuhoff comprend qu’il faut aller chercher du soutien ailleurs, et le 10 novembre 1736 il s’embarque pour ramener en Corse armes, munitions, mais aussi de nouveaux appuis politiques.

Il sera resté en Corse à peine 8 mois.
 


Durant plusieurs années il tenta de revenir sur l'île. La dernière fois ce sera en 1743. Il approchera la Corse sur un navire anglais, payé par ces derniers. Probablement de retour dans un rôle d'espion pour les britanniques, et tente quand même de contacter les Corses dont il se prétend encore le roi.
Finalement il sera totalement écarté de tous les projets de conquête ou de débarquement sur l’île…

Ce sera le début d’une longue descente aux enfers.
 
 

La mort dans l’oubli

Finis les palais, les ambassades, et le trône de Corse. En 1749 Théodore de Neuhoff échoue à Londres, il croule sous les dettes, ce qui lui vaudra un séjour de plus de six ans en prison.
A sa sortie en 1756 celui qui fut quelques mois à peine roi de Corse est malade, sans un sou. Un homme politique important, Horace Walpole, organise une collecte pour tenter de lui venir en aide.
Il aurait agonisé pendant quelques jours au cœur de Londres chez un commercant qui lui aurait offert l’hospitalité. Il est enterré, probablement dans une fosse commune de l’église Sainte Anne, dans le quartier de Soho, où une  plaque lui rend hommage et raconte la triste fin de Thédore 1er.

Près d’ici est enterré Théodore, roi de Corse,
qui mourut dans cette paroisse le 11 décembre 1756
immédiatement après avoir quitté la Prison de King's Bench
par le bénéfice du fait d’insolvabilité,
en conséquence de quoi il enregistra son royaume de Corse
pour l’usage de ses créanciers.
Le tombeau, ce grand maître, met au même niveau
Héros et mendiants, galériens et rois :
Mais Théodore fut instruit de cette morale avant que d’être mort.
Le destin prodigua ses leçons sur sa tête vivante.
Il lui accorda un royaume et lui refusa du pain

 

De Voltaire à Giovanni Paisiello, Théodore inspire les auteurs

Théodore est présent dans l'une des oeuvres les plus connues de Voltaire, Candide. Théodore 1er est un des six rois qui évoquent leur destinée autour d'un souper à Venise. Il y raconte son histoire de roi sans royaume…

  Je ne suis pas si grand seigneur que vous, mais enfin j’ai été roi tout comme un autre. Je suis Théodore.On m’a élu roi en Corse, on m’a appelé Votre Majesté, et à présent à peine m’appelle-t-on Monsieur. J’ai fait frapper de la monnaie, et je ne possède pas un denier. J’ai eu deux secrétaires d’Etat, et j’ai à peine un valet. Je me suis vu sur un trône, et j’ai longtemps été à Londres en prison sur la paille. J’ai bien peur d’être traité de même ici, quoique je sois venu, comme Vos Majestés, passer le carnaval à Venise.

Au-delà de ces quelques phrases, un opéra fait de Théodore son personnage principal « Il rè Teodoro in Venezia » écrit par Giovani Paisello en 1784 à Vienne. Théodore se cache de ses créancier au fin fond d’une auberge et sous un nom d’emprunt.

Ces quelques vers de l'opéra pourraient ainsi résumer sa vie :

Sans royaume et sans argent on est roi bien tristement

En 2013 une exposition lui était consacrée au musée de Bastia. Un de ses descendants avait fait le déplacement.

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