Témoignage : "Danielle Casanova nous a sauvé la vie"

En janvier 1943, la Résistante corse Danielle Casanova sauve une femme enceinte de la déportation. 78 ans plus tard, sa fille s'est manifestée pour la première fois. 

Marcelle Bastien et sa fille, Christiane Lauthelier. La jeune résistante a été sauvée par Danielle Casanova lorsqu'elle était incarcérée, enceinte, au Fort de Romainville.
Marcelle Bastien et sa fille, Christiane Lauthelier. La jeune résistante a été sauvée par Danielle Casanova lorsqu'elle était incarcérée, enceinte, au Fort de Romainville. © Christiane Lauthelier

Isaline Amalric-Choury et Christiane Lauthelier ne se sont jamais rencontrées. Pourtant, leurs vies ont toujours été liées.

La première est la nièce de la Résistante Danielle Casanova, la seconde est la fille de la Résistante Marcelle Bastien. En pleine Seconde Guerre mondiale, les deux femmes sont incarcérées au Fort de Romainville, réquisitionné depuis 1940 par les Nazis et utilisé comme camp d'internement et de transit pour la déportation.

Janvier 1943, les militaires allemands organisent un convoi. 231 femmes, Résistantes, sont rassemblées en colonnes pour être, pensent-elles, déportées en Allemagne. Parmi elles, Danielle Casanova et Marcelle Bastien, enceinte. "Danielle Casanova a organisé la Résistance dans le camp, en disant aux femmes : 'Vous ne montez pas dans les camions tant que Marcelle est dans la colonne.' Elles l'ont toutes écoutée et elles ne bougeaient pas. Les soldats essayaient de les pousser avec leur fusil, mais elles résistaient. Le commandant du camp est descendu. Je vais reprendre les mots de ma maman. Après un bon moment de palabre, le commandant l'a extirpée de la colonne. Donc j'imagine qu'il l'a empoignée avec très peu de délicatesse. Nous avons eu la chance de rester à Romainville, Danielle Casanova nous a sauvé la vie, surtout lorsque l'on sait que ce convoi partait pour Auschwitz", raconte Christiane Lauthelier.

Christiane Lauthelier, encore nourisson. Sa mère, Marcelle Bastien, a été déportée au camp de Ravensbrück.
Christiane Lauthelier, encore nourisson. Sa mère, Marcelle Bastien, a été déportée au camp de Ravensbrück. © Christiane Lauthelier

Jusqu'à présent, pour Isaline Amalric-Choury, l'histoire s'arrêtait là. "Je me suis toujours demandé ce qu'était devenu ce bébé. Parfois, je l'imaginais même en Amérique", confie-t-elle.

Une mystérieuse gerbe

Le 9 mai dernier, jour de la commémoration de la mort de Danielle Casanova au camp d'extermination d'Auschwitz, une cérémonie était organisée à Piana. Grâce à une gerbe, les interrogations d'Isaline Amalric-Choury ont trouvé leurs réponses. "Au début, je n'y ai pas fait attention. Puis à la fin de la cérémonie, la maire de Piana m'a donné une lettre. Elle était écrite par un ami de Christiane et racontait l'épisode de janvier 43. Je l'ai contacté, il m'a donné les coordonnées de son amie et je l'ai appelée", précise Isaline Amalric-Choury.

Au cours de leur échange, les pièces du puzzle s'assemblent. En août 1943, Marcelle Bastien est déportée au camp de Ravensbrück. Christiane, elle, est confiée à La Croix-Rouge avant d'être accueillie par ses grands-parents paternels en Côte d'Or. Deux ans plus tard, Marcelle Bastien est libérée et retrouve sa fille qui ne la reconnaît pas. "Je lui ai dit : 'Va-t'en, t'es pas ma maman.' Ça n'a pas dû être facile pour elle. Récemment, j'ai même découvert qu'à son retour elle a dû aller à la mairie me reconnaître alors qu'on avait un acte de naissance où j'étais née sous son nom", livre Christiane Lauthelier.

Au pied de la stèle à la mémoire de Danielle Casanova, le bouquet envoyé par l'ami de Christiane Lauthelier.
Au pied de la stèle à la mémoire de Danielle Casanova, le bouquet envoyé par l'ami de Christiane Lauthelier. © Isaline Amalric-Choury

Un lourd héritage

À leur échelle, chacune de leur côté, les deux descendantes ont œuvré pour la mémoire et la transmission de l'histoire de leurs parents. En plus des conférences animées dans les collèges et lycées, Isaline Amalric-Choury a créé un site internet dédié à la Résistance et Christiane Lauthelier a écrit un livre publié en 2008. "Il y a toujours plusieurs vérités et plusieurs interprétations de la vérité, commente Isaline Amalric-Choury. Mais il y a des faits qui sont incontestables. Donc, à partir des pièces d'archives, je transmets la mémoire maintenant pour que la mémoire de pierre de l'Histoire ne soit pas déformée. On doit terminer avec les distorsions volontaires ou non, c'est un peu le sens de ma vie. C'est encore plus important maintenant d'autant plus auprès de la jeunesse corse. Nous assistons parfois à des dérives, c'est pour ça que je vais travailler dans les lycées. La transmission et la mémoire sont des choses fondamentales pour moi."

J'ai toujours eu un sentiment de culpabilité de ne pas être à la même hauteur que ces héros. C'est très difficile parce qu'on culpabilise tout le temps.

Isaline Amalric-Choury

Mais pour les deux porteuses de mémoire, faire face à leur histoire n'a pas toujours été évident. Nièce de Danielle Casanova et fille du Résistant Maurice Choury, Isaline, qui a passé une partie de sa carrière à l'Élysée sous François Mitterrand, notamment au service des relations de presse, a continuellement cherché sa légitimité. "J'ai toujours eu un sentiment de culpabilité de ne pas être à la même hauteur que ces héros. C'est très difficile parce qu'on culpabilise tout le temps. Danielle Casanova, juste avant son départ pour Auschwitz, a notamment écrit : 'N'ayez jamais le cœur serré en pensant à moi. Je suis heureuse de cette joie que donne la haute conscience de n'avoir jamais failli. Notre belle France sera libre, notre idéal triomphera.' Qui peut dire une telle phrase ? Ça a hanté ma jeunesse. Est-ce que comme ma tante, je n'ai jamais failli … Je ne sais pas", s'interroge-t-elle.

À Dijon, Christiane, désormais à la retraite après une carrière d'institutrice, a rejeté son histoire une partie de sa vie. Tout lui avait été gardé secret. Et lorsque les langues ont commencé à se délier, elle ne retenait rien ou évitait le sujet. À la fin des années 1970, elle se rend au camp de Ravensbrück avec sa mère et quelques-unes de ses codétenues. "J'étais très gênée, je n'arrivais pas à poser de questions. J'étais mal à l'aise avec ma propre histoire parce qu'on ne me l'avait pas vraiment expliquée. Quand j'étais enfant, c'était comme un sujet interdit. Mais plus tard, lorsqu'on partait en voyage par exemple, elles en parlaient volontiers", confie-t-elle. La libération arrive pourtant au moment de la rédaction de son livre. "C'est comme si tout s'était instantanément remis en place dans ma tête."

Christiane Lauthelier âgée de 5 ans.
Christiane Lauthelier âgée de 5 ans. © Christiane Lauthelier

Au Panthéon, "elle y a toute sa place"

Au Fort de Romainville, des associations se battent pour que la mémoire de toutes les personnes y ayant été incarcérées soit respectée. "Il ne faut pas que ça devienne des immeubles ou des commerces. J'espère que l'on fera quelque chose de bien", explique Christiane.

À Piana, Isaline, elle, s'est trouvée un nouveau combat : faire entrer Danielle Casanova au Panthéon. "Elle y a toute sa place. Je pense que je vais lancer une pétition."

Les deux femmes devraient bientôt se rencontrer. Le lieu de rendez-vous est déjà fixé, à Piana, terre de celle qu'elles décrivent comme la définition même du courage. 

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