TÉMOIGNAGES. Viol, inceste, agression sexuelle : pourquoi la parole des victimes met parfois tant de temps à se libérer

Depuis plusieurs jours, les témoignages de victimes de viols et d'incestes se multiplient sur les réseaux sociaux. Des souvenirs parfois enfouis durant des années, ou restés cachés par honte ou peur de représailles. Trois victimes, deux femmes et un homme, ont accepté de se confier.

ILLUSTRATION. Rassemblement contre les violences sexistes et sexuelles, place de la République à Paris, le 25 novembre 2020.
ILLUSTRATION. Rassemblement contre les violences sexistes et sexuelles, place de la République à Paris, le 25 novembre 2020. © Thomas PADILLA / MaxPPP

Adélie* s'en rappelle à la seconde près. C'était un mardi matin, et cette infirmière s'apprêtait à partir accomplir sa garde, quand les souvenirs sont revenus sans prévenir, près de trente ans après les faits. Comme un barrage mis à bout par la force des flots, imagine-t-elle, comme une plaie grossièrement recousue et jamais cicatrisée, ou comme un coffre trop rempli qui, faute d'espace, finit par se disloquer.

"J'avais appris le décès de mon père la veille. Mes frères étaient dévastés, mais moi je me sentais à la fois frustrée et à la fois soulagée, sans vraiment comprendre pourquoi. Alors j'ai tenté de saisir ce sentiment de malaise qui m'habitait depuis la petite enfance. Petite, j'étais complice avec mon père. Qu'est-ce-qui en grandissant avait bien pu nous séparer ?"

Je me suis dit : alors c'était ça. C'est ça, le mal qui me rongeait depuis des années sans que je n'arrive à l'identifier. C'est pour ça que je ne vais pas bien.

Après une nuit de sommeil agité, Adélie trouve sa réponse. "J'ai eu un flash". En repensant, notamment, aux câlins trop tactiles sous sa couette, quand sa mère et ses frères étaient déjà couchés. Puis, plus tard, au gant de toilette qui venait frotter ses parties intimes sous la douche, qu'elle n'a pu prendre seule avant ses 9 ans, âge auquel ses relations avec son père se sont détériorées.

"J'ai eu l'impression d'avoir mis la main sur la copie complète d'un film de ma vie auquel on avait arraché plusieurs années, soupire la femme de 48 ans. Et puis je me suis dit : alors c'était ça ? C'est ça, le mal qui me rongeait depuis des années sans que je n'arrive à l'identifier. C'est pour ça que je ne vais pas bien. Et j'ai fondu en larmes et fait une crise de panique sur le sol de ma cuisine."

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ILLUSTRATION. © Jean-Paul JASLET / MaxPPP

Samia*, 25 ans, raconte elle avoir eu une réaction "jetlaguée". "C'était un soir d'été, j'avais 17 ans. On s'allonge sur une plage au nord d'Ajaccio avec des amis, un groupe de touristes se pose à côté de nos serviettes." Ceux-ci proposent de partager leurs boissons et drogues douces avec les adolescents déjà alcoolisés.

Une situation qui met mal à l'aise la jeune fille, qui décide de rentrer chez elle à pied. Un trajet d'une vingtaine de minutes que Samia a l'habitude de faire. Sauf que cette fois-ci, un des nouveaux-venus l'a suivi.

"Je me souviens d'un bras qui me touche l'épaule, et après, le trou noir, jusqu'au moment où je suis assise en contrebas d'un abribus, la braguette de ma jupe déchirée et en larmes sans comprendre pourquoi. Je savais juste qu'il venait de se passer quelque chose de terrible, que j'avais mal, et que je n'allais pas bien."

Longtemps, j'arrivais à visualiser la couleur de ses cheveux et j'avais une vague idée de sa taille. Mais son visage, sa voix, tout le reste était complètement flou.

Il faudra près de deux semaines avant que Samia ne réussisse à remonter le fil des événements de la soirée. Et encore quelques mois de plus avant qu'elle ne puisse décrire le visage de l'homme qui l'a violée. "Longtemps, j'arrivais à visualiser la couleur de ses cheveux et j'avais une vague idée de sa taille. Mais son visage, sa voix, tout le reste était complètement flou. Je ne me sentais en sécurité à côté d'aucun homme, je me disais : "Et si c'était lui ?" Maintenant que je sais, ça va mieux."

ILLUSTRATION. Rassemblement contre les violences sexistes et sexuelles, place de la République à Paris, le 25 novembre 2020.
ILLUSTRATION. Rassemblement contre les violences sexistes et sexuelles, place de la République à Paris, le 25 novembre 2020. © Thomas PADILLA / MaxPPP

"Oublier" pour se protéger

Si le déclencheur et la durée d'oubli ne sont pas les mêmes, Adélie et Samia ont souffert du même phénomène : l'amnésie post-traumatique.

Un mécanisme de défense très fréquent parmi les victimes d'événements traumatiques. Interviewée par Madame Figaro, la psychiatre et fondatrice de l'association Mémoire traumatique et victimologie Muriel Salmona en explique les causes : "elle est due à des mécanismes neurologiques opérés par le cerveau pour survivre."

"Au moment de l'agression, le stress est tellement extrême qu'il représente un danger vital pour l'enfant. Pour le stopper le cerveau fait "disjoncter" le circuit émotionnel, et la mémoire avec. La victime est comme paralysée. La mémoire des faits reste bloquée dans l'amygdale cérébrale, cette petite structure non consciente qui gère les réponses émotionnelles de l'individu."

Certaines victimes peuvent mettre des décennies avant de retrouver la mémoire. Pour d'autres, l'amnésie peut ne durer que quelques heures.

Les souvenirs peuvent surgir sous forme de "flash-back": "des événements peuvent libérer la mémoire", confirme Muriel Salmona. Comme la mort d'une personne protectrice, ou, à l'inverse, "le fait d'être avec une personne qui vous aime, la naissance d'un enfant ou la séparation avec l'agresseur, quand il meurt par exemple." La mémoire peut également revenir peu à peu, au travers d'un suivi psychiatrique ou psychologique.

La honte et le silence

Thomas*, 31 ans, n'a lui jamais ignoré ni oublié ce qui lui était arrivé. En section sport-études au lycée, il est suivi par un même enseignant d'éducation physique et sportive. Doué dans son sport, Thomas retient rapidement l'attention du professeur. "Au début, c'était des compliments sur mes performances, et puis il a commencé à me parler de mes yeux, de mes jambes, de mes fesses."

Mal à l'aise par ces attentions, l'adolescent n'ose pas faire remonter ses inquiétudes à son entourage. Au fil de mois, les compliments se transforment en mains baladeuses en sortie de cours. "Et puis un jour, il est venu me chercher quand j'étais seul dans les vestiaires, en train de me déshabiller, et il a passé sa main sous mon caleçon."

La première agression sexuelle d'une longue liste. "Parfois c'était lui que me touchait, mais le plus souvent il me forçait à le toucher lui, à lui faire des fellations. Il me disait que j'étais un bon garçon, que j'étais son préféré, et moi j'avais peur, mais surtout j'avais honte, donc je ne disais rien."

Mes amis à l'époque disaient tous qu'un homme qui se laissait toucher ou violer, c'était un moins que rien. Je pensais la même chose. Comment aurais-je pu leur en parler ?

Honte de "s'être laissé faire", honte aussi d'assumer une position "de fille". "Je sais aujourd'hui que c'est un point de vue très toxique, que fille ou garçon ça n'a pas d'importance, ça n'aurait pas dû arriver. Mais à cette époque, avec ceux de ma classe, il fallait avoir l'air fort et dominant, et là, c'était tout l'inverse. Mes amis à l'époque disaient tous qu'un homme qui se laissait toucher ou violer, ce n'était pas un homme, c'était un moins que rien. Je pensais la même chose. Comment aurais-je pu leur en parler ?"

Thomas n'alerte pas non plus ses parents, qui voient dans ses changements d'humeur une simple crise d'adolescence. Les attouchements continuent jusqu'à l'obtention de son diplôme, à la fin du lycée.

Les années passent, et Thomas garde le silence. C'est après la naissance de son premier enfant, un petit garçon, qu'il décide finalement de tout révéler. "Je me disais que ce qui m'était arrivé à moi pouvait tout aussi bien arriver à mon fils.

ILLUSTRATION. Rassemblement du collectif des Effronte-e-s, place de la République à Paris, le 29 octobre 2017.
ILLUSTRATION. Rassemblement du collectif des Effronte-e-s, place de la République à Paris, le 29 octobre 2017. © Bertrand GUAY / AFP

Comment en parler ?

Après la propre admission du traumatisme vécu vient une nouvelle difficulté : choisir d'en parler, ou non, à son entourage.

Pour Thomas, se confier à ses proches était essentiel pour entamer sa reconstruction. "Mon épouse m'a énormément soutenu. Ma mère était dévastée." Son père, en revanche, refuse toute discussion. "Encore maintenant, quand j'aborde le sujet, il fait mine de ne pas entendre, ou quitte la pièce."

Le trentenaire a également tenté de reprendre contact avec le professeur qui l'a agressé. Sans succès. Parti à la retraite depuis plusieurs années, celui-ci a changé d'adresse et est introuvable sur les réseaux sociaux."Je pense qu'il m'a bloqué. Comme si c'était moi qui lui avait fait le plus de mal, et pas l'inverse."

Adélie, de son côté, a attendu plusieurs mois après sa "découverte" pour en parler à sa fratrie et quelques amis. Impossible d'en faire de même pour sa mère, décédée quelques mois après son père. Un regret pour l'infirmière : "Je ne saurais jamais si elle s'était doutée de ce qu'il se passait quand j'étais enfant, si elle avait laissé faire. Ça n'aurait pas changé les choses, mais c'est important, aujourd'hui, pour moi, de faire toute la lumière sur le passé."

Le fait d'être Corses nous a vite rapprochées. On sait l'une comme l'autre à quel point il est difficile de parler dans une société insulaire, où tout se sait et tout le monde se connaît.

Depuis 2018, Adélie a rejoint un groupe de parole destiné aux femmes victimes de violences sexuelles, à Paris. C'est là qu'elle y a rencontré Samia, de passage le temps d'un bref séjour dans la capitale.

Toutes deux originaires de l'île de Beauté, les deux femmes se sont rapidement nouées d'amitié. "Le fait d'être Corses nous a vite rapprochées malgré la différence d'âge, glisse Adélie. On sait l'une comme l'autre à quel point il est difficile de parler dans une société insulaire, où tout se sait et tout le monde se connaît."

Adélie, employée dans un hôpital d'Île-de-France, n'a pas quitté la capitale. Samia est en revanche retournée vivre chez ses parents, en région ajaccienne. Plus de 900km de distance qui n'empêchent pas les deux amies de garder des contacts réguliers. "C'est un soutien essentiel pour moi. On n'a pas vécu la même chose, mais elle est capable de comprendre quand ça ne va pas, quand j'ai besoin d'extérioriser", souffle Samia.

Je ne veux pas que ça s'ébruite, qu'on dise de moi que je suis une fille facile [...] En Corse, une réputation, ça se traîne à vie.

Car la jeune insulaire n'a jamais parlé de ce qui lui était arrivé à ses proches. "J'ai peur que mon père essaie de tuer le type qui m'a agressée. Pour les autres, je ne veux pas que ça s'ébruite, qu'on dise de moi que je suis une fille facile, que c'était de ma responsabilité, qu'on me regarde différemment. En Corse, une réputation, ça se traîne à vie."

Réapprendre à construire sa sexualité

Adélie, Samia et Thomas estiment tous les trois que le traumatisme qu'ils ont subi, au-delà de leur vie personnelle, a eu un impact direct sur leur sexualité. Des répercussions qui ne sont cependant pas similaires.

Adélie se souvient ainsi de longues années de doute sur sa capacité à donner et procurer du plaisir dans ses actes intimes."Adolescente, j'étais la dernière de mes copines à faire ce que je croyais alors être ma "première fois". J'avais 23 ans, c'était avec un bon ami qui avait des sentiments pour moi, et j'étais absolument terrifiée. Je pense que ça n'a été agréable ni pour lui, ni pour moi."

Décidée à oublier cette mauvaise expérience, elle multiplie alors rapidement les partenaires sexuels. Sans réussir pour autant à trouver "le déclic". "Dans les films, dans les livres, dans les conversations avec mes amis, on parlait toujours du sexe comme quelque chose d'incroyable. Mais pour moi, c'était toujours une corvée. Je me sentais obligée de simuler pour ne pas décevoir la personne avec qui j'étais, mais je ne passais jamais un bon moment et j'étais mal à l'aise tout du long."

Lassée de "jouer un rôle" et convaincue "d'être frigide" sans comprendre les raisons de son malaise, Adélie coupe court à toute relation intime. "Je suis passée du jour au lendemain d'une période de ma vie où j'avais presque un amant différent tous les soirs dans mon lit à rien du tout pendant plus de quinze ans."

Je comprends maintenant que je ne suis pas insensible, mais que j'étais bloquée mentalement à cause de ce qu'il s'était passé.

En 2012, elle rencontre celui qui est désormais son compagnon.

"Nous n'avons rien fait de très sérieux pendant des mois. Il respectait mes barrières. Et puis mon père est décédé, et au fil des consultations avec mon psychologue, je me suis peu à peu libérée. Aujourd'hui, j'ai l'impression de rattraper le temps perdu, et de refaire comme il faut toutes les étapes dont je n'ai pas pu profiter par le passé. Je comprends maintenant que je ne suis pas insensible, mais que j'étais bloquée mentalement à cause de ce qu'il s'était passé."

Sur le réseau social Twitter, de nombreuses victimes racontent leur traumatisme avec #MeTooInceste.
Sur le réseau social Twitter, de nombreuses victimes racontent leur traumatisme avec #MeTooInceste. © Capture d'écran Twitter

Samia et Thomas ont de leur côté eu le besoin de se "réapproprier" leur corps après l'agression.

"À partir du moment où j'ai compris ce qui s'était passé, j'avais l'impression d'être comme vidée de l'intérieur. Un peu comme si en volant ma virginité, il avait aussi volé une partie de moi, se souvient Samia. J'ai pensé que pour être à nouveau entière, il fallait que je refasse l'amour, mais selon mes termes, avec un garçon. J'avais beaucoup d'appréhension, mais finalement c'est quelque chose qui m'a vraiment aidé."

Apprendre à me voir, à me toucher à nouveau, m'a permis de franchir un grand pas.

Thomas s'est lui consacré, dans un premier temps, à des plaisirs plus solitaires. "J'avais besoin de reprendre la main sur mon corps et sur mes besoins. Pendant les attouchements, et longtemps après, je ne pouvais plus me regarder dans la glace sans faire des crises de panique, je mettais des serviettes sur tous les miroirs pour ne pas avoir à me voir. Apprendre à me voir, à me toucher à nouveau, m'a permis de franchir un grand pas."

S'il se dit aujourd'hui "presque guéri", il reconnaît encore rencontrer des difficultés dans ses liaisons. "J'ai besoin d'être préparé mentalement avant d'envisager tout acte sexuel. Forcément, ça empêche toute forme de spontanéité."

Des condamnations encore trop rares

À ce jour, aucun des trois n'a porté plainte contre leur agresseur. Adélie, parce qu'il est décédé depuis des années. Samia, parce qu'elle ne s'en sent aujourd'hui pas capable – mais elle se laisse la "porte ouverte" dans les prochaines années. 

Thomas, lui, réfléchit "de plus en plus" à amener son traumatisme devant la justice. Avec l'espoir d'ainsi faire une nouvelle avancée sur le long chemin de la guérison.

© Capture d'écran - Lettre de l'observatoire nationale des violences faites aux femmes (2019)

Il sait pour autant que le chemin vers une condamnation ne sera pas aisé. En 2018, le ministère de l’Intérieur et les services de police et de gendarmerie enregistraient 18.800 victimes de viol (soit 17% seulement du nombre estimé de victimes chaque année, selon l'enquête Cadre de vie et sécurité). La même année, 1.269 infractions de viol ont été sanctionnées. Soit, pour 100 victimes de viol enregistrées, un peu moins de 7 infractions de ce type condamnées.

"Je sais que ce sera un combat long et que ça ne va pas être facile, reconnaît Thomas. J'essaie de m'y préparer mentalement. J'ai déjà contacté un avocat."

"La honte change de camp"

Adélie, Samia et Thomas s'accordent tous à dire que la récente médiatisation des affaires de viols et d'incestes, notamment au travers des réseaux sociaux, avec le #MeToo est une bonne nouvelle pour les victimes.

Une libération de la parole dont le chef de l'Etat, Emmanuel Macron, s'est également félicité.

La France, a-t-il indiqué samedi 23 janvier, va désormais renforcer la législation afin de mieux protéger les victimes d'incestes et de violences sexuelles. Le ministre de la Justice, Eric Dupond-Moretti et le secrétaire d'Etat chargé de la protection de l'enfance Adrien Taquet ont ainsi été chargés "de mener une consultation qui devra rapidement déboucher sur des propositions".

Celle-ci devrait débuter dès le 25 janvier, et creusera notamment "les pistes qui permettront de renforcer la loi pour mieux punir les auteurs et qu'il ne soit plus possible d'entendre qu'un enfant consent à une relation sexuelle avec un adulte", a précisé le cabinet d'Adrien Taquet.

La mise en place d'une initiative d'accompagnement de la prise des paroles des victimes a également été confiée à Edouard Durand, juge des enfants au tribunal judiciaire de Bobigny et Nathalie Mathieu, directrice générale de l’association spécialisée dans l’accueil des enfants victimes d’inceste Docteurs Bru.

Plus encore, "deux rendez-vous de dépistage et de prévention contre les violences sexuelles faites aux enfants - l’un au primaire, l’autre au collège - seront mis en place pour tous, dans le cycle de visites médicales obligatoires existantes". Les soins psychologiques des enfants victimes de violences sexuelles seront remboursés.

Dans une vidéo postée samedi sur les réseaux sociaux, Emmanuel Macron s'est directement adressé aux victimes : La honte aujourd'hui change de camp. Et à vous qui vous êtes libérés d'un fardeau que vous avez trop longtemps porté, à vous qui allez le faire et parfois hésitez, je veux juste vous dire : on est là. On vous écoute. On vous croit. Et vous ne serez plus jamais seuls."

*les prénoms ont été anonymisés

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