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DOCUMENTAIRE. "À chacun son blockhaus", des vestiges de guerre pour préserver la mémoire

Les blockhaus du mur de l'Atlantique, construits pendant la Seconde Guerre mondiale, disparaissent les uns après les autres. Certains passionnés les considèrent comme un héritage et cherchent à les préserver. Christophe François, le réalisateur du documentaire, explore l'intérêt de répertorier et de classer ces blockhaus, ainsi que le lien émotionnel que les gens peuvent entretenir avec eux.

Ils sont les témoins gris et épais de notre histoire contemporaine la plus tragique et la plus violente : construits en un temps record, les blockhaus du mur de l’Atlantique, du Pays Basque à la Norvège se seront révélés impuissants à empêcher le débarquement des troupes alliées en juin 1944.

Un destin dérisoire comme un miroir tendu à l’est vers la ligne Maginot, tentative tout aussi vaine d’éviter l’envahissement ennemi par une ceinture de béton.

Bâtis par des travailleurs français recrutés et payés par l’occupant pour les uns, forcés dans le cadre du STO pour les autres, les blockhaus de notre littoral raturent le récit national d’une France qu’on aurait voulue a posteriori toute entière résistante. Ils dérangent aussi les urbanistes depuis la reconstruction, quand les villes ont besoin de s’étendre, alors on les détruit. La nature quant à elle sait reprendre ses droits dans et autour de ces édifices a priori inadaptés aux temps de paix. Qui voudrait encore leur trouver quelque utilité ?

Dans son documentaire "À chacun son blockhaus", fruit de trois années d’enquête, Christophe François parvient pourtant à nous convaincre sans difficulté de l’intérêt de les répertorier, d’en classer certains, et quoi qu’il en soit de les considérer comme un héritage.

Tout au long de son film, passionnés, historiens et artistes se succèdent et réveillent en nous l’enfant qui un jour a forcément joué à la guerre, ou à cache-cache sur une plage ou dans les dunes, en toute complicité avec ces masses imposantes de béton désertées.

Metteur en scène, comédien et auteur, Alexandre Koutchevsky fait la synthèse de nos ambivalences. "Quand on est enfant, on nous dit que c’est sale, dangereux, et même moche. C’est interdit d’y aller jouer alors bien sûr, on y va !"

Christophe François l’a retrouvé à Fouesnant dans le Finistère, où il joue en plein air sa pièce de théâtre "Blockhaus". Le blockhaus posé sur la plage locale est à la fois décor, support, et témoin muet de toutes les histoires : celle avec un grand H, tout comme les témoignages recueillis auprès des personnes âgées qui ont connu la période, ou les histoires qu’on se raconte lors des jeux d’enfants. Alexandre Koutchevsky s’est nourri de toutes ces sources pour écrire son spectacle qui marie pédagogie, imaginaire et faits historiques.

Lutte contre le sable, lutte contre l'oubli

Le poids de l’histoire, il se compte en centaines de tonnes pour Jean-Paul. Né en 1937 en Gironde, il a vu les bunkers se construire près de son village. Il y a joué enfant, comme les enfants d’aujourd’hui, mais au milieu des soldats allemands surveillant sa construction, indifférents à sa présence. Christophe François le filme à l’œuvre, aujourd’hui octogénaire, muni d’une pelle et de seaux. Jean-Paul exhume du sable un bunker, le 26ᵉ depuis qu’il a commencé à l’aube du 21ᵉ siècle. "Un devoir de mémoire" assure-t-il. Un hommage aussi aux libérateurs tombés lors des combats de 1944, et bien sûr un exercice physique. Obstiné, pelletée par pelletée, Jean-Paul a rendu 1 000 m³ de sable aux dunes environnantes.

Cette séquence d’ouverture du documentaire forme la métaphore puissante du récit à venir : par leurs efforts, coordonnés ou non, des milliers d’individus de tous horizons se démènent pour que les blockhaus ne s’effacent pas de nos mémoires par l’ensevelissement du désintérêt et de l'oubli. Tous invoquent le fameux devoir de mémoire pour expliquer leur démarche.

Ce n'est certes pas un prétexte futile, et chez ces urbexeurs avant-gardistes, ce devoir trouve sa récompense avec le frisson authentique de l'exploration et la joie enfantine de la découverte.

Christophe François nous emmènera ainsi à Batz-sur-Mer (Loire-Atlantique) où l’on a réquisitionné une pelleteuse, avec l’accord de la mairie, pour révéler, sous trois mètres de terre, l’entrée d’un bunker. Il faut voir les mines surexcitées des explorateurs quand la porte est atteinte et qu’ils pénètrent dans le lieu, bottes aux pieds dans 30 centimètres d’eau et frontale fixée au casque de chantier, pour découvrir un intérieur intact, ni pillé ni tagué. Tous les archéologues le savent, recouvrir de terre après avoir inventorié, c’est le plus sûr moyen de préserver des vestiges.

De fait, la "bunker-archéologie" ça existe. On suivra Alain, que ses connaissances acquises au fil des années ont élevé au rang d’expert : les Directions Régionales des Affaires Culturelles font appel à lui dans le cadre de l’inventaire officiel du patrimoine de la seconde guerre mondiale. Son avis est recueilli pour étudier les blockhaus partout en France : peut-on détruire celui-ci, doit-on garder celui-là, voire le classer ?

Laisse béton

La destruction d’ailleurs ne se fait pas sans mal, tant les blockhaus ont été conçus pour résister aux bombardements les plus violents. Alors autant les intégrer comme les bases sous-marines telle celle de Saint-Nazaire, exemple réussi de reconversion d’une architecture de guerre vers une utilisation artistique, culturelle et muséale. Où comme à Nantes, où le lieu de musiques actuelles Trempolino s’est construit en prenant appui sur un bunker.

Ou encore au Mans, quand la destruction d’un immeuble administratif des années 70, qui n’aura donc pas tenu la distance des années, révèle sur sa base un ensemble de béton armé qui sera conservé dans la cadre de la politique patrimoniale de la ville. Et cet autre, quelque part en Anjou et interdit d’accès au grand public, reconverti en abri anti-atomique potentiel pour le Général de Gaulle durant les années de la Guerre Froide.

La passion pour les blockhaus fait tourner tout un petit monde : comme Alain le bunker-archéologue, d’autres spécialistes autodidactes se sont professionnalisés comme Marc et Luc Bauer, fondateurs du musée "Le Grand Blockhaus" à Batz-sur-Mer. Ce sont aussi des associations qui inlassablement chinent des objets de vie quotidienne d’époque, remettent en état des armes neutralisées pour les replacer dans des casemates ouvertes à la visite et redonner une âme aux murs nus. Sans parler de ceux qui ont transformé ces bunkers en logements insolites.

"Les blockhaus ne s’effacent pas, ils s’imposent dans le paysage" souligne avec justesse Christophe François, convaincu que ces monstres de béton, conçus pour la guerre, peuvent nous parler encore aujourd’hui.

Près de Dunkerque dans le nord, Anonyme, un artiste adepte de land-art, a entièrement recouvert de fragments de miroirs un blockhaus situé sur une longue plage. Cette peau de verre fragile posée sur une carapace de béton inaltérable émet des reflets changeants. Comme un kaléidoscope incongru échoué sur le rivage de l’histoire, ce blockhaus éclaire notre présent.

En face, c'est l’Angleterre, d’où sont venus les libérateurs de 1944, et où tant d’exilés aujourd’hui tentent de se rendre en franchissant la Manche au péril de leurs vies. Miroir encore, où se reflètent deux époques et deux trajets inverses en quête d’une paix qu’il faut toujours durement conquérir.

Faute de financement pour l'entretien du "blockhaus-miroir" de Leffrincoucke, l'artiste a démantelé son œuvre au printemps 2021. Les miroirs sont partis, le blockhaus demeure.

Au terme de ce beau voyage dans les paysages littoraux et les passions humaines, "À chacun son blockhaus" aura fait plus que nous distraire et nous informer. Christophe François nous invite à méditer à la façon dont nous pouvons digérer notre histoire et en faire quelque chose de profitable pour le temps présent. "Ils sont notre part d’ombre" conclut-il, "mais ils peuvent éclairer nos esprits et nos routes. Libre à nous de les écouter, les observer, les démolir, les investir, ou les laisser vieillir… en paix".

 "À chacun son blockhaus", un documentaire de Christophe François, une coproduction France Télévisions / Aligal Productions à voir jeudi 8 juin à 23h45 sur France 3 Pays de la Loire.

► À voir en replay sur france.tv dans notre collection La France en Vrai 

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