Rencontre avec Bruno Bazile, dessinateur de l'adaptation en BD des Enquêtes de Victor Legris

Publié le Mis à jour le
Écrit par Eric Guillaud

Dessinateur des Aventures de Sarkozix, de la biographie dessinée de Charlie Chaplin et d'une bonne vingtaine d'albums supplémentaires, l'auteur nantais Bruno Bazile publie aux éditions Phileas l'adaptation d'un roman policier dans le Paris du XIXe siècle avec la Tour Eiffel pour témoin...

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Nous l'avions rencontré en novembre 2O19 à l'occasion de la sortie d'une biographie dessinée consacrée à une grande étoile du cinéma, Charlie Chaplin. Changement de décor, changement de personnage, Bruno Bazile revient avec l'adaptation du premier roman des Enquêtes de Victor Legris, une saga policière historique à succès écrite à partir de 2003 par Liliane et Laurence Korb sous le pseudonyme de Claude Izner. 

Bruno Bazile en signe le dessin sur un scénario du très prolifique Jean-David Morvan. Enquête policière autour d'une série de meurtres intervenant durant l'exposition universelle de Paris, Mystère rue des Saints-Pères est aussi une belle histoire d'amour dans le Paris de l'époque, un Paris merveilleusement bien recréé par la magie du coup de crayon élégant de Bruno Bazile.

Qui est Victor Legris ? Victor Legris est un passionné de livres anciens d'une trentaine d'années, propriétaire de la librairie L'Elzévir rue des Saints-Pères à Paris. Alors que l'exposition universelle bat son plein, que la foule se presse pour découvrir la Tour Eiffel, qu'on lui propose une place de chroniqueur littéraire dans un nouveau journal baptisé Le Passe-Partout, Victor Legris est interpelé par une série de morts inexpliquées qui se révèlent être des crimes. Intrigué, Victor Legris décide de mener l'enquête...

Pour évoquer ce nouvel album, nous avons donné rendez-vous à Bruno Bazile dans son atelier du côté de Rezé. À notre arrivée, Bruno était en plein travail sur le deuxième tome de la série qui sortira dans quelques mois. Interview...

Passer de l'univers de Charlin Chaplin à celui de Victor Legris n'a pas été trop difficile ?

Bruno Bazile. Pas tant que ça. On avait beaucoup développé l'enfance de Chaplin, une enfance triste et malheureuse dans les quartiers de Londres à la fin du XIXe siècle. Finalement, l'ambiance, les costumes, les chapeaux, les fiacres, les chevaux... sont les mêmes. Dans la rue, c'est le même spectacle. C'est peut-être d'ailleurs parce que j'ai écrit ce livre sur Chaplin que le jeune éditeur Philéas et le scénariste Jean-David Morvan sont venus me chercher pour ce premier volet des Enquêtes de Victor Legris. Ils se sont certainement dits que mon dessin pouvait faire l'affaire. Et j'ai fait un essai...

C'est à dire ?

Bruno. J'ai dû faire trois planches d'essai. Et pas les plus faciles, les pages 4 à 6 du livre, avec les vues sur Paris depuis le premier étage de la Tour Eiffel. J'ai dû passer un mois sur ces planches. Ce n'était pas facile d'autant que le premier étage de la Tour Eiffel n'était pas comme il est aujourd'hui...

Finalement, ce premier album de Victor Legris a été moins compliqué, moins contraignant que le biopic ? Pas d'héritiers cette fois qui auscultent chaque mot, chaque dessin ?

Bruno. C'est vrai, avec l'album sur Charlie Chaplin, il y avait un grand souci de réalisme par rapport à des gens existants ou ayant existé, connus de tous par les photos, les films... Les planches étaient relues, c'était lourd, contraignant. Peut-être qu'on est tombé sur des héritiers un peu coriaces qui ouvraient l'œil sérieusement. Cependant, la première partie de l'album qui portait sur l'enfance avait été royale à faire parce qu'il n'y avait pas de photos de l'époque. Là, j'étais un peu plus libre.

Cette fois, il n'y a pas d'héritiers mais il y a deux écrivaines de 70 et 81 ans qui signent sous le pseudo de Claude Izner Quels rapports avaient vous entretenu avec elles pendant la réalisation de l'album ?

Bruno. Je ne les ai pas directement rencontrées, on a eu des échanges de mail. Les lecteurs, les écrivaines, se sont fait une image, floue certainement, du personnage principal. Moi, j'avais été prudent pour ne décevoir personne, j'avais lu le bouquin en profondeur, j'avais noté toutes les infos sur ses caractères physiques. Je me souviens qu'il y a eu tout un débat sur la taille de sa moustache par exemple, c'est dire comment on peut parfois pinailler sur des détails. Le livre parlait d'une moustache drue. J'ai donc imaginé une moustache assez fournie. Mais les autrices ont préféré une moustache fine. Je l'ai remodifiée. Après, elles nous ont rapidement laissé faire, elles ont vu le travail de Jean-David, elles ont vu mes planches d'essai, mes recherches graphiques pour trouver les physionomies collant au mieux aux psychologies des personnages...

Comment avez-vous connu cette série ?

Bruno. Je ne la connaissais pas en fait, je l'ai découverte avec ce projet, je l'ai lue et ça m'a plu. Depuis que je fais de la bande dessinée...

Depuis combien de temps ?

Bruno. Pas loin de 40 ans... J'ai commencé à une époque où on prépubliait dans la presse. Une époque lointaine et révolue mais qui fait encore rêver certains. On faisait ses armes dans un journal, on n'était pas soumis aussitôt au verdict des lecteurs en librairie.

Donc, depuis que je fais de la bande dessinée, j'ai eu plusieurs fois l'occasion de travailler sur des histoires se déroulant au XIXe siècle.

C'est la première fois que tu travailles avec Jean-David Morvan ?

Bruno. Je connaissais son travail, je l'avais associé pendant longtemps à ses séries de science-fiction comme Sillage et je me suis rendu compte qu'il travaillait avec des dessinateurs très différents. Je trouve ça épatant! 

Premier album également chez Philéas ?

Bruno. C'est un label très récent qui date de la rentrée. Il propose des adaptations de romans très contemporains, des succès de librairie, c'est le cas des aventures de Victor Legris.

C'est une enquête qui se déroule dans le contexte de l'exposition universelle mais aussi dans l'univers des libraires et de la presse avec cet empressement parfois à couvrir une actualité. La recherche du scoop déjà ?

Bruno. Cet épisode-là tourne autour du monde de la presse avec une réflexion sur le sensationnalisme de certains journaux. Un des personnages est le patron d'un petit journal, prêt à tout pour bouffer les autres et pour se faire connaitre. Et du sensationnel, il y en a à l'époque avec cette exposition universelle, les pavillons, la Tour Eiffel... La presse était extrêmement lue à l'époque. 

Et le personnage principal, Victor Legris, est libraire, ce qui est plaisant pour nous, pour tous ceux qui aiment le papier, les vieilles librairies avec des boiseries. Cela vient certainement du fait que les deux autrices ont été elles-mêmes été bouquinistes sur les quais de Seine.

Je reviens sur la presse... Avec cette phrase lancée par un des personnages : "La plupart des journalistes n'ont pas besoin de se forcer, ils sont idiots de naissance." Vous voulez les fâcher ?

Bruno. C'est dans le livre. Le personnage qui dit ça passe pour un personnage particulièrement aigri...

En fait, l'enjeu n'est pas tant là, c'est autour du personnage de Victor Legris que ça se passe à un moment où il se trouve en porte à faux avec celui qui est son père adoptif, en tout cas celui qui est son tuteur, son mentor, un personnage japonais du nom de Kenji Mori. L'irruption d'une petite nana, Tasha Kherson, illustratrice pour le journal, vient bouleverser l'harmonie de ce vieux couple. Pour nombre de lecteurs, c'est ça l'argument principal, plus que l'enquête.

C'est une époque très riche que cette fin de XIXe siècle. Qui t'a demandé beaucoup de recherches de documentation j'imagine ?

Bruno. Oui, c'est vrai... 

Dans un temps pas si lointain, on découpait des magazines, des images, on empilait, on classait et on cherchait au moment voulu sans vraiment trouver...

Ça prenait beaucoup de temps. Maintenant, surtout autour de l'expo universelle, en quelques clics, tu trouves beaucoup de doc, gravures, photos, tableaux... 

Après, il faut redessiner tout ça, moi je ne décalque pas les photos, je m'en inspire, je triche, ne serait-ce que pour des histoires de proportion avec mes personnages.

Par contre, pour la Tour Eiffel, j'ai dû la faire la plus réaliste possible.

Justement, je vois sur ton bureau un magnifique ouvrage qui lui est consacré...

Bruno. Oui, c'est un livre des éditions Taschen qui réunit les plans de la Tour Eiffel. À un moment, je me suis coltiné le livre parce que j'avais à faire une vue sous un angle précis. Je ne comprenais pas comment on pouvait faire tenir tout ça sur la Tour Eiffel. Il y avait des restaurants, des bars et une salle de spectacle. Les cuisines des restaurants étaient vissées sous les restaurants...

Tu t'inspires aussi de ce qui t'entoure comme la librairie Durance  à Nantes qui, je crois savoir, t'a servi de modèle pour la librairie Elzevir...

Bruno. Oui, pour un autre livre qui n'est jamais sorti, j'avais pris des photos il y a vingt ans de la devanture et de l'intérieur, des couloirs, des escaliers, des recoins, des vieilles boiseries. Je m'en suis servi pour la librairie Elzevir. Autant faire avec ce qui m'est proche, j'aime bien l'idée de proximité.

À quelque chose près, tu as conservé la même approche graphique que pour Charlin Chaplin. Un graphisme qui colle bien à l'époque avec un petit côté vintage...

Bruno. Grosso modo, de la même façon qu'il y a des réalisateurs qui font le même film toute leur vie, tu dessines toujours un peu de la même façon. Tu peux changer des choses, pousser vers le réalisme ou vers l'humoristique, mais globalement, pour ma part, je ne me suis jamais forcé pour faire ce que je fais.

Avec une petite différence dans la mise en page, des cases beaucoup plus grandes, parfois mêmes des pleines pages...

Bruno. Jean-David Morvan savait que ça risquait d'être par moment un peu bavard, il a donc prévu des scènes muettes histoire de respirer... comme cette double page (pages 50 et 51 ci-dessous, ndlr). Il savait je pense que ça allait me faire plaisir.

On sent effectivement dans ton trait, dans tes planches un véritable plaisir de recréer le Paris de cette époque...

Bruno. Oui, évidemment, je me suis amusé, j'avais ressorti mon vieux plan de paris... comme les écrivaines avait dû le faire aussi. J'aime bien la poésie des vieux quartiers, des vieilles rues, des arrière-cours. Dessiner des vieilles baraques croulantes, des petites boutiques, des vieux métiers... évidemment, le scénariste savait que j'allais aimer faire ça. Pour m'y aider, j'avais un livre d'Eugène Atget où l'on retrouve les rues telles qu'elles étaient à l'époque. 

C'est ce qui t'as le plus intéressé...

Bruno. Oui, j'ai toujours aimé ça. Quand je dessine, je suis happé, je rajoute quelque chose au premier plan qui accentue la profondeur de l'image puis je rajoute un détail à l'arrière-plan comme si je rentrais dans l'image. 

Avec ces vieilles rues, ces choses un peu vieillottes, un peu de guingois, je me sens plus libre de dessiner, personne ne viendra chipoter. Contrairement à la Tour Eiffel où il a fallu être plus carré.

D'autres aventures de Victor Legris prévues ? Peut-être les douze épisodes disponibles ?

Bruno. J'aimerais bien oui, j'aime les séries, je suis lecteur de séries...

En attendant, tu as commencé à travailler sur le deuxième tome...

Oui, avec un changement radical d'ambiance, celui-ci se déroulera en plein hiver alors que le premier débordait de chaleur. C'était d'ailleurs une réelle difficulté que de rendre compte de la chaleur. Dans le roman, c'était comme ça. Il fallait montrer qu'il faisait très chaud. Or, dans la société parisienne de l'époque, on ne se mettait pas en tee-shirt. Les gens étaient boutonnés jusqu'en haut du cou. Sur les planches en noir et blanc, ce n'est pas flagrant mais la coloriste Anne-Lise Sauvêtre a réussi à rendre des atmosphères de chaleur. Elle a fait un travail fantastique !

Merci Bruno. Propos recueillis le 10 décembre 2021

Mystère rue des Saints-Pères, Les Enquêtes de Victor Legris (tome 1), de JD Morvan, Bazile et Sauvêtre. Éditions Philéas. 15,90€

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