DOCUMENTAIRE. L’Himalaya, fabrique de héros

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Le 3 juin 1950, après plus d’un demi-siècle d’échecs sur les plus hauts sommets du monde, Herzog et Lachenal sont les premiers à réussir l’Annapurna. Une victoire aux accents nationalistes, décryptée dans "Annapurna 1950 : pour la patrie par la montagne" de Johan Andrieux.

1950, la France se reconstruit dans le souvenir d’une guerre terminée mais dont les conséquences sont là. C’est dans ce contexte particulier d’un pays affaibli et humilié que se monte l’expédition himalayenne. Elle est orchestrée par Lucien Devies. Un homme puissant qui préside toutes les associations de montagne. Parmi elles, le comité Himalaya et le Club Alpin Français dont la devise est, à l’époque, "Pour la patrie par la montagne".

On avait besoin de retrouver des occasions de fierté après une guerre que l’on n’avait pas gagnée tous seuls.

 Yves Ballu , historien.

Les meilleurs alpinistes sont sélectionnés : Gaston Rebuffat, Lionel Terray, Louis Lachenal. Ils sont guides de haute montagne et le défi est séduisant. "A genoux, nous y serions allés", écrira Louis Lachenal. Pour les diriger, Lucien Devies choisit Maurice Herzog. Ce diplômé d’HEC est alpiniste mais il est, de loin, le moins expérimenté de tous. Un choix surprenant. "Herzog  partageait avec Devies une vision gaullienne de l’alpinisme", explique l’historien Yves Ballu. "On avait besoin de retrouver des occasions de fierté après une guerre que l’on n’avait pas gagnée tous seuls." Herzog partageait aussi avec Devies quelques préjugés de classes faisant des guides des techniciens de la montagne socialement plus proches des artisans ruraux que des alpinistes gentlemen. Et l’écrivain-éditeur Charles Buffet d’ajouter : "Herzog était dans un projet de conquête guerrière dans lequel il n’y avait  pas de place pour autre chose."

Dans la course aux 8 000, la parole est verrouillée… Les récits doivent aller dans le sens des Etats.

Johan Andrieux, réalisateur

L’expédition est orchestrée comme une entreprise nationale avec le soutien financier de l’Etat et un plan média. "Tout a été photographié, publié, raconté. On est dans une opération de propagande. Avant de partir les membres de l’équipe s’engagent par contrat à laisser pendant cinq ans, l’exclusivité du récit à un seul homme : Maurice Herzog. Tous ont joué le jeu parce qu’ils avaient envie d’aller dans l’Himalaya, précise le réalisateur Johan Andrieux. Dans cette course aux 8000 la parole est verrouillée et les récits doivent aller dans le sens des Etats."

A quelques mètres du sommet Lachenal, dont les pieds commencent à geler, veut redescendre : "Je savais que le sommet allait me les coûter, écrira-t-il. Si je devais y laisser mes pieds, l’Annapurna je m’en moquais. Je ne devais pas mes pieds à la jeunesse française." Herzog non : "Renoncer c’est impossible. Aujourd’hui nous, construisons un idéal." Lachenal ne lâchera pas Herzog : "C’est pour lui et pour lui seul que je n’ai pas fait demi-tour". On connait la suite : la victoire des deux français sur l’Annapurna dont Herzog récoltera tous les lauriers aux dépens de Louis Lachenal. Le récit romancé de l’expédition livré par Herzog dans "Annapurna, premier 8000" rapportera de quoi financer toutes les expéditions himalayennes françaises jusque dans les années 80. Il faudra attendre 1996 pour lire la version intégrale des  "Carnets du vertige" de Lachenal dont le premier livre en 1956 avait été interdit à la vente. Il ternissait l’image du héros.

Cette marche au sommet n’était pas une affaire de prestige national mais une affaire de cordée.

Louis Lachenal

En attendant l’heure de la conquête spatiale, les nations vont continuer à s’affronter sur les pentes himalayennes. A chacune son sommet : l’Everest pour les Britanniques et le Nanga Parbat pour les Allemands en 1953, le K2 pour les Italiens en 1954. Six sommets de plus de 8 000 sont conquis en moins de cinq ans. En 1955, la France s’en offre un second, le Makalu dont la victoire passe quasi inaperçue tant Herzog symbolise le héros, offrant ses moignons comme autant de médailles. Jusqu’à sa mort en 2012, Maurice Herzog ne redescendra jamais de l’Annapurna. Dans son livre "Un héros", sa fille, Félicité, écrit "Pour sauver les apparences d’une ascension de légende, il a réécrit l’histoire, trahi ses compagnons sans jamais avoir le sentiment de faire mal puisque la société le jugeait si bien."

"Annapurna 1950, pour la patrie par la montagne", un film documentaire de Johan Andrieux (coproduction Nomade Prod/France 3Auvergne-Rhône-Alpes), diffusé le lundi 14 décembre à 23h sur France 3 et disponible en replay ci-dessous jusqu'au 13 janvier 2021.

Pour aller plus loin :

  • "Annapurna, premier 8 000" de Maurice Herzog (livre de poche)
  • "Rappels" de Louis Lachenal (éditions Paulsen)
  • "Les conquérants de l’inutile" de Lionel Terray (éditions Paulsen)
  • "Un héros" de Félicité Herzog (Grasset)