TEMOIGNAGE. Médecin de retour de Gaza : "Parmi tous les blessés, il y a une très forte proportion de femmes et d'enfants"

Il revient tout juste de la bande de Gaza. Le docteur Thomas Lauvin, résident de Haute-Loire, a coordonné l'ouverture d'un hôpital dans la ville de Rafah. Engagé avec l'ONG Médecins sans frontières, il raconte son quotidien sous les bombardements.

Le calme de la Haute-Loire contraste avec le quotidien vécu par Thomas Lauvin. Coordinateur pour Médecins sans frontières (MSF), il revient de Rafah, ville la plus au sud de la bande de Gaza, entre la frontière égyptienne et Khan Younès bombardé actuellement par l'armée israélienne. “J'étais coordinateur de projet, c'est à dire chef d'une équipe de Médecins sans Frontières qui avait pour but d'ouvrir un hôpital à Rafah, la ville au sud de Gaza, qui est encore la moins touchée par les combats. Le but était de prendre en charge les patients post-chirurgicaux, c'est-à-dire les patients qui ont eu une première chirurgie immédiatement et qui ont ensuite besoin d'hospitalisation pour, entre autres, s'occuper de leurs plaies ou refaire des pansements jusqu'à ce qu'ils puissent sortir de l'hôpital. On était aussi en support avec des employés palestiniens sur 2 hôpitaux ”, raconte ce médecin engagé.  

Apporter du matériel et un savoir-faire

Dans ce contexte, le médecin a participé à une mission de trois semaines. “On essayait de faire tourner une activité dans un contexte où tout est très problématique. En premier lieu, l'endroit où on loge. Il est très difficile de trouver des logements sur Rafah parce que la population a été multipliée par 5 avec tous les déplacés du reste de la bande de Gaza. Il est difficile de circuler, dans une ville qui est complètement remplie de déplacés où il faut slalomer entre les abris qui ont été montés parfois même dans la rue. Un déplacement, même de 2 km, peut prendre une demi-heure ou une heure. Et puis ça a été difficile de retrouver les employés qui travaillaient avec MSF avant la guerre. Certains sont descendus dans le sud, donc les retrouver est difficile, dans un contexte où il n'y a pas de communication, où les téléphones ne marchent pas ou très peu, tout comme réussir à organiser une activité... Cela inclut recevoir du matériel à travers une frontière qui est très problématique. Le point de passage de Rafah est très problématique, très désorganisé. Et tout ça avec une population qui est complètement traumatisée par ce qu'elle a vécu dans le passé et qui continue à être traumatisée, c’est très compliqué.” 

Il apporte du matériel, mais surtout ses compétences, dans un contexte où les hôpitaux ont besoin de bras : “Il y avait un peu de matériel médical, mais l'essentiel pour faire tourner un hôpital, c'est surtout du personnel médical, mais aussi du personnel technique, des gens pour faire l'entretien, des gens pour gérer les foules. C'est nous qui avons organisé ça. Tout ce qui est médicaments, matériel médical, consommable médical, on a réussi à en faire rentrer dans la bande de Gaza, qu'on a pu utiliser.” 

On entend les bombes qui tombent, en particulier la nuit, en permanence.

Docteur Thomas Lauvin, médecin sans frontières

L'Altiligérien se base sur 14 ans d'engagement pour MSF, notamment en Syrie et au Yémen. Mais pour lui, cette mission est totalement différente : “C'est vraiment très spécial. Il y a déjà la taille de l'endroit : les distances sont extrêmement courtes et c'est vrai pour les déplacements, mais c'est aussi vrai pour les combats. On entend les bombes qui tombent vraiment proches, parfois à moins d'un kilomètre, on entend les combats et donc il n'y a pas vraiment d'endroit où on peut mettre un hôpital, dans une zone un peu à l'abri, pour ensuite y rapatrier des patients. On est très proche de la ligne de front. La 2e particularité, c'est la densité de population parce que dans la zone de Rafah maintenant, il y a quasiment la totalité de la population de la bande de Gaza qui s'est réfugiée. Il y a pratiquement 2 millions de personnes dans une ville qui fait peut-être 5 km sur 5. C'est une densité énorme.” 

"On table sur le fait qu’ils ne vont pas chercher à bombarder directement les hôpitaux"

Malgré ce contexte très dangereux et la peur, Thomas Lauvin remplit sa mission : “On sait que le risque existe, on sait que dans le nord, il y a des hôpitaux qui ont été ciblés. On se base quand même sur le fait qu’on transmet les coordonnées de nos établissements médicaux à toutes les parties du conflit, dont les forces israéliennes qui nous donnent un accusé de réception. On table sur le fait qu’ils ne vont pas chercher à bombarder directement les hôpitaux et qu'ils sont suffisamment précis pour ne pas les bombarder par erreur. C'est un pari plutôt risqué. C'est sûr, on y réfléchit à 2 fois avant de rentrer dans un contexte de guerre comme ça. C'est un choix un peu radical de vie, de se dire qu'on y va malgré tout ça. On se dit qu’il faut bien que quelqu'un s'y colle peut-être, et puis qu'avec les années d'expérience, on acquiert des compétences et que ça serait dommage de ne pas les mettre à disposition de populations qui vivent des situations comme ça.” 

 

Tant qu'il n’y aura pas de cessez-le-feu, ça ne sera pas possible de s'occuper correctement de tous ces gens.

Thomas Lauvin, médecin sans frontières

Après chaque mission, Thomas s'accorde la douceur de la Haute-Loire, après avoir assisté au pire : “On a beaucoup d'histoires horribles. Les habitants sont, dans le meilleur des cas, choqués et dans le pire des cas, complètement traumatisés. Pour la plupart d'entre eux, ils ont quitté une première fois leurs logements, qui ont souvent été détruits. C'est très souvent la première chose qu'ils font, ils nous montrent des photos ou des vidéos de leur logement complètement détruit. Ils ont bougé une première fois, puis une 2e puis une 3e. Certains d'entre eux, cela fait jusqu'à 4 fois qu’ils se sont déplacés avec leur famille dans l'urgence, sans pouvoir emmener grand-chose avec eux. Ils ne se sentent en sécurité nulle part parce que y a nulle part où l’on est réellement protégé. On est à plusieurs dizaines de milliers de blessés, sans parler des morts. La plupart des hôpitaux sont complètement effondrés. La capacité à faire rentrer des choses dans Gaza, en particulier de l’aide humanitaire, est très limitée. Parmi tous les blessés qu'on voit, il y a une très forte proportion de femmes et d'enfants. Le fait que ce sont seulement des combattants qui seraient blessés ne tient pas une seconde quand on est là-bas.” Malgré la difficulté du métier, il compte prochainement s'engager à nouveau. 

-Propos recueillis par Romain Leloutre pour France 3 Auvergne

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