ENQUETE. "Shit, beuh ou coke ?" : quand le trafic de drogue s’invite sur les réseaux sociaux

De nombreux dealers postent leurs annonces de vente de drogue directement sur les réseaux sociaux. Profitant de la crise sanitaire, certains se mettent même à la livraison à domicile, comme à Grenoble ou Annecy. Nous avons contacté l’un d’entre eux.

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Image d'illustration © Victoria Jones/MAXPPP

"Livraison fiable et sécurisée". Sur Twitter, l’annonce publiée par un compte anonyme attire notre attention. Sous la phrase d’accroche, trois photos sans équivoque de cannabis accompagnent les hashtags #Weed #Beuh #Méditation #Annecy. 

Avec cette publicité, l’acheteur invite l’internaute à passer commande via Snapchat. Curieux, nous téléchargeons l’application pour contacter le vendeur.

 

Il y avait Ubereat, maintenant il y a aussi Ubershit

Sur cette application, le dealer se présente sous un autre pseudonyme. En message privé, nous lui demandons si la livraison est possible sur Annecy. Il répond quelques minutes plus tard : "Ouais. Shit, beuh ou coke ? J’aurais besoin de l’adresse complète à laquelle tu veux être livré".

Une application, un menu, une adresse de livraison : la commande semble aussi facile à passer que pour commander un burger via une plateforme de livraison de repas. "Il y avait Ubereat, maintenant il y a aussi Ubershit, confirme Yannick Biancheri, secrétaire départemental du syndicat Alliance Police Nationale de l’Isère. Les dealers appliquent les mêmes méthodes que les autres commerces pour vendre. Les réseaux sociaux deviennent un outil de commerce comme un autre. Ils font aussi des promos, des pubs et des tombolas pour attirer les clients".

Sur Twitter, de nombreuses annonces semblables à celle ci-dessous sont postées à longueur de journée. 

© DR Twitter

Grâce à ces réseaux sociaux, plus besoin d’aller traîner dans des points de deal mal fréquentés pour acheter une barrette de shit ou un gramme de coke. Pour les moins téméraires, il suffit d’envoyer un message et d’attendre tranquillement sa livraison à la maison.

 

Livraison express

Sur Snapchat, nous faisons mine de vouloir commander 20 euros de résine de cannabis. Le dealer nous invite à payer la commande via le site Recharge.fr, qui permet de créditer des cartes prépayées ou des cartes cadeaux en ligne. "Fait l’achat d’un code de recharge pcs ou transash de 20e tu m’envoie, écrit notre interlocuteur. Max 25min pour la livraison. T’as droit à 3g".

L’échange se poursuit. "C’est sécurisé au moins ?" répondons-nous. "Ouais frère. Tout dépend de toi maintenant. J’attends tes coordonnées" s’impatiente le dealer.

Nous coupons court à la conversation.

 

Un faux sentiment de sécurité 

Bilan de cette expérience : en quelques minutes seulement, et sans aucun contact dans le milieu de la vente de stupéfiants, nous sommes parvenus à avoir toutes les informations nécessaires pour se faire livrer du cannabis à domicile.

C’est justement sur ce côté pratique et discret que jouent les dealers. Depuis le début de la crise sanitaire, les propositions de livraison à domicile se multiplient sur les réseaux sociaux.

© DR Twitter

Les commandes en ligne donnent aussi un sentiment de sécurité aux acheteurs comme aux vendeurs, qui se sentent moins menacés par les patrouilles et les descentes de policiers.

Pourtant, les forces de l’ordre surveillent de très près ces nouveaux réseaux.

 

Opération "Coup d’achat"

Depuis plusieurs mois, le parquet de Grenoble et les services de gendarmerie et de police évaluent ce phénomène.

Fin février, ils ont organisé des opérations de "coups d’achat". Des cyberpatrouilleurs de la police judiciaire et de la section de recherche de la gendarmerie se sont fait passer pour des acheteurs. Ils ont passé commande en ligne, en respectant une procédure très encadrée.

Résultat de l’opération : 8 personnes ont été interpellées au moment de la livraison en banlieue de Grenoble. 6 d’entre elles étaient des mineurs. "Les trafiquants mettent des mineurs en première ligne car ils encourent moins de risques judiciaires, explique Eric Vaillant, procureur de la République de Grenoble. Ça montre aussi qu’on est dans un système d’exploitation".

Le procureur fait partie des personnes à l’initiative de cette opération policière. "Ça fait un moment que j’avais ce coup d’achat en tête et qu’on se posait la question des livraisons à domicile, ajoute-t-il. On savait que ça existait mais on avait du mal à le matérialiser. La solution était donc de tenter les coups d’achat".

Avec ce type de coup de filet, Eric Vaillant espère insécuriser le dispositif des vendeurs comme des acheteurs. "On lutte contre ce phénomène pour que les trafiquants ne s’investissent pas dans ce créneau en pensant qu’ils sont à l’abri de toutes poursuites. On exploite aussi les contacts, les carnets d’adresses et on remonte les listes des acheteurs et des revendeurs" précise-t-il.

  

Une cybercriminalité difficile à traquer

Toutefois, ces cyberpatrouillages demandent du temps et des moyens aux forces de l’ordre. "Tout ce qui est sur internet demande de longues investigations, il y a des délais de réquisition. Ce n’est pas si simple", reconnaît le procureur.

Yannick Biancheri, le syndicaliste membre de la Police Nationale de l’Isère, est plus sévère : "Nos méthodes évoluent, on s’adapte. Mais on aura toujours un train de retard. Les trafiquants ont des moyens quasiment illimités, sans problèmes d’argent ni de paperasse. Nous, on n’est pas aussi réactifs, on est toujours à la traîne. Le jour où on comprendra qu’il faut des moyens conséquents, comme du matériel et des formations, là, on pourra peut-être rivaliser".

Cette forme de délinquance est prise très au sérieux par les forces de l’ordre et le Parquet, mais tous s’accordent sur une chose : les trafiquants s’adaptent à la vitesse de la lumière et ils trouveront toujours de nouvelles combines pour vendre leurs produits.

 

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