L’histoire de combats pour un boxeur de Saint-Chamond, sur le ring, comme dans la vie

Quand un ancien champion de boxe se bat pour sortir du coma et remonter sur le ring afin d’entraîner les jeunes de Saint-Chamond (Loire), c’est l’histoire d’une émancipation sociale. Le symbole même de la résilience, qui aide parfois à triompher contre la mort. Un jeune réalisateur Rayhane Chikhoun en a fait un film documentaire, à découvrir en replay.

Youcef Zenaf, dit Zef, était un héros pour le jeune réalisateur Rayhane Chikhoun. Zef clairement, c’était la star du full-contact dans les années 1980. Un champion du monde indétrônable dans sa génération, avec 70 victoires en 77 combats, et 5 fois champion du monde, rien que ça.

Mais un jour de 1987, Zef a été fauché par Battesti, par un KO terrible, brutal, qui le laissa dans un coma profond pendant 40 jours. Héros déchu, Zef n’était pas le genre d’homme à rester à terre. Alors, il se bat contre la paralysie, contre les mauvais traitements dans son centre de rééducation, et il s’en sort, brisé, mais vivant. Aujourd’hui, Youcef Zenaf, 63 ans, a repris une activité de coach qui entraîne des jeunes boxeurs sur un petit ring de Saint-Chamond. Et c’est devenu l’ami du réalisateur Rayhane Chikoun. À 23 ans, le cinéaste a décidé de faire de la vie de Zef un film, et de son combat, la meilleure preuve que lorsqu’on croit tout perdre, on peut encore trouver la volonté de se battre et de boxer la vie.

Propos de Rayhane Chikhoun

Enfant, j’étais passionné par les films de super-héros et ceux de Bruce Lee, que je regardais en boucle. Dans mon imaginaire, j’ai transposé l’histoire de Zenaf : « Zef », un combattant fantasmé, combattait aux côtés d’autres héros comme Bruce Lee, Batman, Spider-Man ou Luke Skywalker.

Adolescent, j’ai décidé de m’inscrire dans une salle de boxe. Tout comme mon père dans sa jeunesse, j’ai à mon tour pratiqué le full-contact au Boxing Club de Malek Diaf, un ami de Zef. Après sa rééducation, c'est Malek qui avait proposé à Youcef de cofonder l'institut Zenaf, le club de boxe où Zef a entraîné des jeunes de 1992 à 1996.

Parallèlement, j’ai découvert que j'avais bien plus en commun avec lui que des origines ligériennes et prolétaires. La volonté de s’évader d’un milieu – un quartier qui vous écrase et vous empêche de suivre vos ambitions - et le besoin d'émancipation sociale sont des aspirations que nous partagions. Dans ma ville comme dans la boxe américaine, Zef n’est pas vu seulement comme un champion du Monde, mais bel et bien comme un héros populaire. Au-delà de l’exploit sportif, ses admirateurs célèbrent l'enfant de l’immigration qui s’est extirpé de sa condition par sa force physique et l'homme qui a triomphé de la mort.

En décembre 2016, j’ai décidé de rencontrer Youcef Zenaf. L’excitation de rencontrer un héros que je voulais m'approprier se mêlait à l’angoisse de ne pas être à la hauteur. Je savais déjà que je voulais raconter son histoire, je voulais lui rendre hommage. Et la première fois, nous nous sommes rencontrés dans un café de Saint-Chamond où Zef a ses habitudes.

Là, j’ai pu prendre conscience de l’aura qui l’entoure. Durant tout notre rendez-vous nous avons été interrompus par un ami, un « cousin », un ancien élève venu saluer « Monsieur Zenaf », le maître. Nous avons discuté plusieurs heures, lui, ravi de me raconter son parcours, et moi, sur un nuage, suspendu à son récit. Depuis ce jour, nous nous voyions chaque semaine et une amitié sincère est née.

Zenaf & Battesti : retrouvailles

Le 5 juin 1987, Youcef est monté sur le ring pour son dernier combat professionnel, face à son grand rival Christian Battesti. Lors du 3e round, Battesti enchaîna une série d’uppercuts et de crochets dévastateurs. Zef s'effondra au sol, KO, inanimé… S’ensuivirent 40 jours de coma et de longues années de reconstruction.

Youcef Zenaf et Christian Battesti ne se sont jamais revus depuis l'accident. Cette rencontre constitue l’un des points d’orgue du film.

Lors de mes nombreux entretiens avec Zef, j’ai souvent questionné son rapport à Battesti, son ressenti vis-à-vis de son ancien adversaire. J’ai été étonné par son absence de ressentiment envers l’homme qui l’a rendu handicapé. Mais pour Zef, cet accident n’en est pas vraiment un : il fait partie des risques que prennent les combattants lorsqu’ils s’affrontent sur un ring. En prenant l’exemple d’un gladiateur dans une arène, il m’a expliqué que cette situation tragique aurait pu être inversée. Youcef n'échangerait sa place avec Battesti pour rien au monde. Dire qu'il n'a aucune rancœur est un euphémisme : d'une certaine façon, il admire le courage de Battesti de vivre avec ce poids sur la conscience. 

Policier à la retraite, Christian Battesti est aujourd'hui garde du corps privé.

Il m’a appris qu’il avait été officier de police en unités spéciales dans des missions en Afrique. Ancien membre de la BAC, du GIPN et du RAID, il faisait partie des policiers d’élite. C'est un homme marqué par la vie, son visage en dit long sur les épreuves qu’il a dû affronter. Et il a été visiblement traumatisé par l'accident.

Lorsque j'ai abordé l'idée d'organiser une rencontre avec Zef, Battesti m'a répondu : « Moi, je veux le faire pour Zenaf... Tu sais Zenaf, je ne le respectais pas comme boxeur, mais en tant qu’homme, je l’admire. Zef, c’est un vrai Monsieur… ». A l'évocation de l’absence de rancœur de Zef à son encontre, le Corse a fondu en larmes. Il m'a fallu plusieurs minutes pour le calmer. Battesti m'a confié qu'il avait longtemps été hanté par la peur de reproduire le traumatisme vécu avec Zef. C'est pourquoi il a renoncé à son titre de champion du monde deux ans après sa victoire sur Zenaf.

Au fil de mes échanges avec eux, j'ai compris que Zenaf et Battesti considèrent tous deux qu'un boxeur de cette envergure danse avec la mort sous les feux des projecteurs pour une raison précise : la recherche d’adrénaline, cette sensation de toute-puissance que ressent un athlète lorsqu’il est sur le ring, acclamé par la foule. Cette proximité étroite entre le boxeur et la mort, à la recherche de sensations fortes, est un sujet récurrent, central dans leurs retrouvailles.

J’ai perçu chez Christian Battesti le besoin de se confronter à ses remords, une recherche de rédemption chez un homme torturé par l’image d'un rival mutilé. Zef trouve, lui aussi, son intérêt dans cette rencontre. Accorder son "absolution" à Battesti lui a permis d'écrire une nouvelle page de son récit mythique, de faire perdurer sa légende.

Transmission

À 23 ans, je voue toujours une profonde admiration à ces combattants aux corps cassés, à ces super-héros aux nombreuses cicatrices. Au fil des années, mon père et moi avons forgé des carapaces respectives qui rendent nos dialogues parfois difficiles. Pourtant, aujourd’hui encore, c’est avec des allégories comme celle de la vie de Zef que mon père poursuit mon « apprentissage de la vie » et me transmet un pouvoir essentiel : la résilience. J’ai toujours affectionné les relations de transmission, à la fois technique, morale et philosophique, entre maître et apprenti - au cinéma comme dans la vraie vie. Zef a été pour moi un modèle de persévérance, de résilience, de courage, d’héroïsme.

Mais aujourd’hui, après avoir reçu son enseignement, j'estime devoir à mon tour lui apporter quelque chose. Je suis tout d’abord un ami, un proche, qui veut nourrir sa légende. Je veux désormais devenir un passeur qui va transmettre un récit, des valeurs, un regard vis-à-vis de son héros d’enfance. Un regard qui sera parfois critique, parfois moqueur, mais toujours émerveillé.

Je veux dépeindre une légende inatteignable de mon enfance, à travers les yeux du gamin admiratif que j’étais. Je veux raconter une histoire de cinéma : la vie emplie d’obstacles, de chutes et de victoires, d'un personnage magnifié. Cette vision fantasmée se confrontera au portrait de Zef vu par mes yeux d’adulte : l'histoire d'un homme brisé par un accident de la vie, qui va se relever et se reconstruire dans l'anonymat, à travers un quotidien laborieux qui s'étire sur des décennies, à l'écart des projecteurs.

Le voyage du héros

À mes yeux, l’histoire de Zef suit l’archétype traditionnel du mythe de l’élu. En effet, dans son parcours, je retrouve tous les codes du genre : un personnage pauvre et anonyme se dépasse et évolue, grâce à ses prédispositions et son acharnement, pour atteindre son objectif et devenir le meilleur, l’élu.

Arrivé au sommet de la gloire et à la limite de l'hubris, il perd son dernier combat et son statut. Cette défaite va marquer une rupture dans la vie du héros qui devra redoubler d’efforts pour se reconstruire, évoluer, et remporter un dernier combat, contre lui-même cette fois-ci. L’élu en ressortira, grandi, accompli…

 Zef, un vrai super-héros

S'il n'était pas le seul grand champion dans le club de Valéra, tous les spécialistes s'accordaient à dire que « Zef avait un truc, un truc en plus que n’avaient pas les autres. C’est ce qui a fait de lui un grand champion, c’était magnifique de le voir combattre ». Encore aujourd’hui, et malgré son handicap, le vieux coach possède une endurance physique hors du commun. Il est surnommé abdos-man dans son club de boxe : aucun élève, même le plus musclé d’entre eux, ne peut rivaliser avec Zenaf sur les séries d’abdominaux.

Visuellement, son quotidien laisse croire qu’il mène une double vie. Dans sa penderie, parmi des vêtements ternes, est suspendu un ensemble de boxe rouge et bleu satiné.

La première fois que je l'ai vu à l’entraînement, le vieil homme aux cheveux grisonnants portait cette combinaison flashy rouge et bleu, avec les lettres « ZEF » brodées dans le dos. Son équipement présentait des traces d’usure, des rafistolages et sutures à droite et à gauche, sur le pantalon et la veste. Comment aurais-je pu voir là autre chose que le costume d’un super-héros abîmé par ses nombreux combats ?

Zef aurait pu, aurait dû, mourir au combat. Malgré un coup meurtrier de Battesti qui a senti ses phalanges s’enfoncer dans la zone molle de la tempe, malgré le violent choc de son crâne contre le ring, malgré l’arrivée tardive des secours une heure après la chute, et une allergie à la pénicilline qui aurait pu lui coûter la vie durant son hospitalisation, Zef est encore en vie. Après 40 jours de coma, il s'est réveillé tétraplégique, trachéotomisé, aveugle et anorexique. Déjouant tous les pronostics, il a su trouver la force, physique, morale et psychologique de passer d’un état végétatif à celui d’être physiquement autonome et de retourner entraîner. « Oh, celui-là, il ne s’en sortira pas » avait pourtant dit l’infirmière aux internes lorsque Zef est sortie du coma.

À l'instar de Spider-Man à New York, ou de Batman à Gotham City, Zef est un symbole pour les habitants de Saint-Chamond. Il est à la fois un modèle social par sa réussite à travers le sport, et un symbole de persévérance pour son combat pour la vie. Il est impossible de se balader avec lui sans être interpellé par des gens de toutes les générations, y compris des enfants, dont le père ou un cousin a connu Zef. À Saint-Chamond, tout le monde le connaît. C’est, là encore, une histoire de transmission : les vieux l’admirent, car ils ont connu la légende, ils ont grandi avec lui. Tandis que les jeunes voient l’émerveillement dans les yeux de leurs parents, entendent les « anciens » parler de cette légende qu’est Zef.

"Zef, une vie de combats", un film écrit et réalisé par Rayhane Chikhoun (Coproduction : La Casquette Productions et France 3 Auvergne-Rhône-Alpes), disponible en Replay jusqu'au 15 novembre 2022.


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