Puy-de-Dôme : Un père contraint de transporter son enfant de l’hôpital d’Ambert au CHU de Saint-Etienne

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Écrit par Mathis Merlen

« Mon fils veut savoir pourquoi Papa l’a transporté, et pas les pompiers. » C’est la question à laquelle Jérémy Benadid, un père de 38 ans, cherche toujours la réponse. Après un accident de trottinette le 31 juillet 2022, le fils de Jérémy s’est retrouvé dévié, puis bloqué sans soins adéquats à l’hôpital d’Ambert.

Quand un accident de vacances se transforme en une « journée en enfer ». La famille Benabid était venue de Veauche (Loire) passer ses vacances fin juillet au parc d’activité de montagne de Prabouré, dans le Puy-de-Dôme. Au programme pour les garçons : trottinette de descente, sur les pistes de ski reconverties pour l’été. Le fils de Jérémy est un habitué des sports sur deux roues. Du haut de ses 8 ans, il pratique déjà le BMX assidument. « On a pris la piste la plus simple », explique Jérémy, féru de VTT.

C’est en voulant éviter une grosse pierre que le jeune garçon se retrouve dans les cailloux, éjecté de sa trottinette. « Heureusement que le BMX lui a appris à chuter… Mais dans ces moments-là, on voit avant même la fin de chute comment ça va se finir. J’ai vu ma vie défiler, et celle de mon gamin avec », se souvient le Ligérien. Tombé sur un rocher saillant, le verre de ses lunettes se brise et l’arcade sourcilière du jeune garçon est entièrement tranchée. « La plaie était de six centimètres sur la hauteur, et c’était ouvert jusqu’à l’os », se remémore le père.

« Au début j’avais confiance… »

Il est 14h15 au moment de l’accident, et à ce moment, Jérémy ignorait tout de la tournure qu’allait prendre sa journée. « La prise en charge s’est vraiment bien passée. Le directeur du parc a directement appelé les pompiers, pendant que je faisais un premier bandage en les attendant. Ils sont arrivés en à peine un quart d’heure », raconte le père, lui-même ancien sapeur-pompier volontaire. Une fois examiné, pas de doute pour les pompiers, ni pour Jérémy, il faut envoyer l’enfant au CHU Nord de Saint-Etienne. La demande d’autorisation est validée, les secours se mettent en route, le père et le fils à bord de l'ambulance des pompiers.

« A peine deux kilomètres après notre départ, je vois le hublot de l’avant du camion s’ouvrir et les pompiers me disent : ‘’ on vient de recevoir l’ordre de bifurquer sur Ambert ’’. Je ne connaissais pas l’hôpital, mais j’avais confiance… enfin encore à ce moment-là. » Une manœuvre inhabituelle selon le père : « Ce n’est pas du tout courant de dévier un transport comme celui-là ». Le chef du centre hospitalier en poste ce jour-là reçoit l’information, avec la même incompréhension. « On m’a dit que c’était une première », précise Jérémy. Et arrivé à l’hôpital, c’est la surprise totale pour le père de famille. « On arrive dans ce qui est un hôpital de campagne, équipé comme dans les années 80. »

Et ce sentiment sera confirmé une fois pris en charge : le fils de Jérémy n’est pas au bon endroit pour être soigné pour une telle blessure. « Si je vous le recouds, votre fils va avoir une cicatrice à vie, et vous allez m’en vouloir », explique le médecin qui a assuré la prise en charge. Pour soigner une plaie aussi importante, une seule solution : le recours à la microchirurgie. Une opération impossible à assurer à l’hôpital d’Ambert. Un bilan confirmé par les trois médecins qui ont vu le fils de Jérémy. Pas d’autre choix pour la famille originaire de Veauche que de faire chemin arrière, direction le CHU Nord de Saint-Etienne.

«… Et on se retrouve pieds et poings liés dans un hôpital qui n’est pas le bon »

« C’est là que j’ai cramé un fusible, j’ai pris 20 de tension. Maintenant qu’on nous a déviés à Ambert sans nous expliquer pourquoi, on se retrouve coincé là-bas. Le médecin me dit : je n’ai pas les moyens de le transférer. » Encore avec quelques espoirs, Jérémy se dit prêt à attendre qu’une ambulance arrive pour transporter son fils jusqu’à un hôpital adapté. Mais une nouvelle fois impossible d’effectuer le transport. « Il n’y aura pas de transfert, on n’a pas les fonds, ils sont bloqués jusqu’au 1er août par l’ARS », auraient assuré les médecins au père. Pour cause, en ayant été dévié à Ambert dans le Puy-de-Dôme, le transport devenant interdépartemental, est visiblement impossible à effectuer ce jour-là. « On n’était pas la première personne dans cette situation, les médecins avaient déjà bataillé toute la matinée pour envoyer une dame avec un problème de hanche à Clermont-Ferrand, qui n’a trouvé son transport que dans l’après-midi. Vraiment les trois médecins ont travaillé d’arrache-pied pendant une heure pour trouver une issue. »

Pour arriver à Saint-Etienne, une seule option : « Vous allez devoir le transférer par vos propres moyens, me disent les médecins », explique Jérémy, atterré. « Je vous fais une lettre pour être pris en charge tout de suite à Saint-Etienne. Passez la frontière de la Loire, et une fois arrivés là-bas, contactez les pompiers pour qu’ils assurent le reste du transport. » Voilà la seule possibilité qui s’offre à la famille pour soigner l’enfant, blessé depuis le début de l’après-midi.

40 kilomètres sans médecin, ni équipement

« Comment ça se passe si ça se dégrade sur le trajet ? Qu’est-ce qu’on fait ? On rappelle les pompiers pour finir à Ambert à nouveau ? » Autant de questions qui traversent la tête de Jérémy, parti pour 40 kilomètres en voiture, avec sa femme et son fils sur la banquette arrière, un simple bandage sur la tête et un collier cervical autour du cou. Le père conduira jusqu’à la commune de Saint-Jean-Soleymieux, en bordure du département de la Loire, où il fera la rencontre des pompiers qui prendront en charge son fils.

« Quand j’ai ouvert, le chef de bord des pompiers était sidéré par la scène. Le comble, c’était le collier cervical que portait mon enfant sur lequel il était inscrit ‘’SAMU 63’’ », ironise Jérémy. C’est la première fois que les secours entendaient une telle histoire. Ils ont immédiatement brancardé et pris en charge le jeune blessé, direction l’hôpital de Saint-Etienne. En définitive, plus de la moitié du trajet aura été assuré par Jérémy. Seuls les trente derniers kilomètres seront effectués dans un véhicule adapté.

Opéré cinq heures après la chute

« On est arrivé à 18h45 à Saint-Etienne, après tout notre périple », conclut Jérémy. Après une heure d’opération, le médecin aura retiré les tissus morts, nettoyé toute la plaie, et recousu le front du garçon. Mais surtout, extrait un morceau de verre de un centimètre par deux, débris des lunettes de l’enfant. « Il a vraiment fait un travail formidable. Et je tiens à dire et le redire : que ce soit les pompiers, les médecins d’Ambert comme de Saint-Etienne, tous ont fait le travail qu’ils devaient faire, et ils l’ont fait formidablement. Maintenant, ce que j’ai besoin de comprendre, c’est ce qui s’est passé dans le service qui nous a redirigé, et pourquoi aujourd’hui on ne peut pas être transporté pour recevoir des soins convenables. » Le travail des médecins a également permis d’éviter l’infection de la plaie du fils de Jérémy, en administrant des antibiotiques à sa prise en charge à Saint-Etienne.

« J’ai l’impression qu’on rétropédale pour une histoire de budget, je suis affligé » appuie consterné l’ancien sapeur-pompier. « J’ai vraiment eu cette impression qu’il n’y a plus de service public en face de vous, il n’y a plus personne », poursuit-il. Pour autant, Jérémy n’a pas la volonté de courir devant les tribunaux pour cette affaire. Il n’a simplement que la volonté d’alerter. « Maintenant on ne pourra plus dire, c’est la première fois que ça arrive. Je ne veux pas qu’une famille soit en deuil. »

Des questions sans réponses

« Déjà, ce que je veux, ce sont des excuses. Des excuses pour mon fils », assure le Veauchois. Mais surtout, ce que Jérémy veut pouvoir, c’est répondre aux interrogations de son fils, sur cette journée du 31 juillet. « Mon gamin de 8 ans a dû faire face à des explications telles que ‘’je ne peux pas te soigner, parce que je ne te ferais pas de jolies choses’’. Ça, il l’a compris, mais pourquoi c’est Papa qui l’a emmené ? Pourquoi dans la voiture tu as pleuré ? Pourquoi tu étais énervé à l’hôpital ? Pour répondre à tout ça, il faudrait que je sache pourquoi on nous a envoyé à Ambert, et pourquoi on nous y a bloqués. »

Aujourd’hui, le fils de Jérémy ne veut plus faire de sports extrêmes, hormis du BMX. « J’avais peur qu’il arrête même ça… Mais ce n’est pas tellement l’accident qui l’a marqué, c’est l’après. Mon enfant a 8 ans, vous voulez répondre quoi à ça ? », déplore le père. Même la femme de Jérémy aujourd’hui se pose des questions sur l’avenir : « Si un incident devait de nouveau arriver, avec ce qu’on a vécu, on ne saurait plus quoi penser ».

« Il y a eu un dysfonctionnement »

Le directeur du centre hospitalier d’Ambert a déclaré à nos confrères du journal Le Progrès : « Le personnel a passé du temps à trouver une solution. Il y a eu un dysfonctionnement, on aurait dû être en capacité de transférer l’enfant vers le CH Nord ». Toujours selon Le Progrès, la direction affirme qu’il y aurait eu une proposition de transfert vers le CHU de Clermont-Ferrand. Lors de notre échange, Jérémy nie cette déclaration du centre hospitalier : « Quand on a commencé à parler de Clermont-Ferrand, l’idée a été écartée : on était plus loin que Saint-Etienne ». 

De son côté, l’Agence Régionale de Santé Auvergne-Rhône-Alpes a assuré aux journalistes du Progrès « qu’il y a toujours une solution proposée. Nous ne sommes pas, ici, sur un territoire où il y a des carences de transferts. » 

 

 

 

 

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