Présidentielle 2022 : la drôle de campagne de LREM envers les profs

Publié le Mis à jour le
Écrit par Solenne Barlot et Catherine Lopes

Des professeurs d’Auvergne ont reçu des mails ou des appels téléphoniques venant de candidats à l’élection présidentielle, une méthode qui fait grincer des dents chez certains membres du corps enseignant.

Certains professeurs d’Auvergne mais aussi d’ailleurs en France ont reçu des mails, mais aussi parfois des messages sur leur répondeur, de la part de correspondants bien particuliers : certains candidats à l’élection présidentielle. Ils ont notamment reçu un mail de l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron : « On nous disait qu'il serait impossible d'augmenter les salaires de ceux d'entre vous enseignants en REP et REP +. Est-ce que ça nous a arrêtés ? La prime de 4 500€/an prouve que non. Alors oui, malgré ce qu'en dit le système qui ne veut pas changer, Emmanuel Macron veut relever tous les défis et passe dès aujourd'hui un pacte avec vous. Petit-fils d'une enseignante à qui il doit tant, époux d'enseignante, il s'engage à ce que tous vous soyez mieux reconnu, mieux rémunéré, que vous ayez plus de libertés […] Pour être enfin mieux valorisés, le 10 et 24 avril votez ».

Un annuaire national

Pour faire parvenir ce mail aux enseignants, un annuaire de l’Education nationale aurait été utilisé : « C'est les directeurs et directrices d'écoles qui le consultent et ce n’est pas très connu, mais je sais que ces adresses mails sont disponibles publiquement. Il y a un annuaire de l'Education nationale où on peut avoir, en 3 clics toutes les adresses mail des écoles. En fait, c'est un mailing de masse qui a été fait mais pas seulement dans le Puy-de-Dôme, quasiment au niveau national. Je suis surpris mais pas tant que ça, puisque je ne crois pas que ce soit le seul parti à l'avoir fait pour ces élections. Effectivement, c'est une manière pour le candidat président d'utiliser les moyens de l'éducation nationale pour faire de la propagande », indique Juliette Grand, déléguée SNES FSU de l'Allier.  

"On n'a pas de base de données"

L’équipe de campagne d’Emmanuel Macron reconnaît l’envoi de mails mais se défend de toute utilisation des moyens ministériels, expliquant avoir fait appel à un prestataire pour faire cette propagande électorale : « Il y a effectivement des envois de mails qui ont été faits afin de valoriser des mesures du programme d'Emmanuel Macron. L'envoi de ces mails à des publics cible se fait par l'intermédiaire de prestataires dont c'est le métier d'adresser des messages. On fait ce qu'on appelle de la location de base de données. J'imagine que les envois ont été ciblés vers des personnes qui ont un intérêt fort. On n'a pas de base de données, en accord avec les règles du RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données, NDLR) », indique un membre de l’équipe de campagne du président sortant.    

C'est absolument insupportable !

Juliette Grand

Cette méthode n’a pas été du goût de tous les enseignants, selon Juliette Grand : « Sur la forme mais aussi sur le fond, c'est absolument insupportable pour les personnels enseignants et non enseignants d'avoir des propositions aussi scandaleuses qui ne résolvent rien des problèmes concrets rencontrés, que ce soit en termes d'effectifs, en termes de conditions de travail, en termes de salaires, en terme de collégialité, justement dans les écoles. On voit bien ce que cherche à faire Emmanuel Macron en tant que candidat dans son programme, c'est diviser encore plus les personnels, les précarisés, et les soumettre à une hiérarchie encore plus importante, avec une possibilité ouverte pour que les chefs d'établissement et les directeurs d'école recrutent eux-mêmes les équipes enseignantes qu'ils auront à diriger. C’est quelque chose que refusent évidemment les collègues. »  Le syndicat Sud s'est lui aussi indigné et a partagé le mail sur Twitter :

Elle s’indigne particulièrement de la promesse faîte dans le mail d’être valorisé : « S'il l'avait voulu vraiment le faire, il l'aurait fait pendant les 5 ans. Je crois qu'il a été quand même au pouvoir pendant 5 ans avec un gouvernement qui était sur sa ligne, donc la revalorisation salariale, il aurait pu la faire ces 5 dernières années. Ce qui nous inquiète au niveau de la CGT, au niveau des syndicats, s'il revalorisation il y a, elle est soumise à des contreparties en termes de temps de travail. Il a dit que les profs n'en font pas suffisamment et que les augmentations de rémunération sont conditionnées à davantage de missions, davantage d'heures effectuées, davantage de responsabilités, ce n’est pas du tout ce qu'on demande. La plupart des collègues travaillent plus de 40 heures par semaine, voire beaucoup plus donc ils ont déjà la tête sous l'eau. Ils ont dû s'adapter aux dernières réformes, on va de réforme en réforme, les programmes qui changent, les examens qui changent la manière de faire… »  

Une "réserve de voix"

Pourtant, son équipe de campagne promet une progression de la condition des enseignants : « Si Emmanuel Macron est élu, un de ses chantiers prioritaires sera de mettre en place des mesures très fortes pour le monde de l'éducation. Donc évidemment que les professeurs sont importants. J'ai vu une lettre passer qui a été envoyé par mail à certains acteurs du monde de l'éducation et l'objectif de la lettre c'est aussi de présenter les mesures qu’on souhaite porter pour le monde de l'étude et expliquer directement les mesures qui vont les concerner. » Mais ces promesses, Juliette Grand n’y croit pas : « Tout ce qu'on nous promet, c'est que ça va être pire pour les 5 années à venir. Je crois qu'il y a peu d'enseignants qui vont être dupes de la manœuvre qui a été faite par ce mail là mais aussi par les annonces qui ont été faites par le président mais je crois que beaucoup de collègues trouvent ça absolument insupportable d'être une nouvelle fois traités de cette manière. Pour chaque élection on a soit des caresses parce que pour certains candidats les professeurs, les personnels de l'Education nationale sont une réserve de voix pour les élections. »  

Un mail "provocateur"

David Aliguen, co-secrétaire de la CGT Educ’Action, lui aussi, s’indigne :  « C'est un peu abusé quand on voit les 5 années qu'on vient de vivre en tant qu'enseignant, où on a été complètement méprisés, pas du tout revalorisés au niveau des salaires, ou vraiment à la marge. Sans parler de la crise sanitaire où on nous a demandé de nous débrouiller avec des moyens qu'on n'avait pas pour ensuite se faire cracher dessus, puisqu’apparemment on avait abandonné les élèves. C'est un peu fort de café. » Il ne rejette pas la faute uniquement sur Emmanuel Macron puisque selon lui, il n’est pas le seul candidat à avoir usé de démarchage : « J'ai vu aussi que dans sur les groupes de profs sur les réseaux sociaux, des personnes disent avoir eu un message préenregistré sur leur répondeur de Zemmour. Par contre je n'ai pas vu ça pour Mélenchon ». Cependant, ces messages n’ont pas été adressés uniquement aux professeurs. « C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Clairement le quinquennat Macron ça n’a pas été un quinquennat de progrès pour les enseignants, pour l'éducation nationale en général. Je ne suis même pas sûr que ça soit très utile de faire ça parce que c'est un peu provocateur », indique David Aliguen.    

Marine Le Pen tente de convaincre

Pour Anne Biscos, du Rassemblement National à Clermont-Ferrand, le programme de sa candidate Marine Le Pen s’adresse au corps enseignant : « Les professeurs comme tous les électeurs en France sont ciblés par le Rassemblement National. Nous avons un programme qui les concerne. La rémunération : Marine Le Pen propose une augmentation de 3% par an soit 15% pendant le quinquennat. Il y a aussi la formation des professeurs avec une priorisation sur la partie technique. On veut revaloriser les professeurs de l’enseignement professionnel car ils sont au cœur de la réussite de nos élèves. Bien sûr, on met l’accent sur la sécurité de nos établissements. L’affaire Samuel Paty montre un dysfonctionnement total des administrations et des écoles face à tous ce laisser-faire. On sait que les professeurs ne sont pas épaulés, suffisamment écoutés et défendus. Il faut qu’il y ait plus de sanctions pour les élèves qui ne respectent pas les consignes, baisser le nombre d’élèves par classe, et que les professeurs soient plus protégés par les directeurs ».  

En 2017, les professeurs soutenaient Emmanuel Macron

Pour elle, les professeurs peuvent se laisser convaincre par le RN : « Je pense que l’affaire Samuel Paty a mis en exergue les problèmes cités et que les professeurs s’intéressent de plus en plus au programme de Marine Le Pen. » Pour ce qui est de la propagande par mail, elle dénonce des pratiques qui iraient même plus loin que le simple appel au vote : « Par contre, il y a une chose complétement scandaleuse qu’Emmanuel Macron a fait et est encore en train de faire, c’est remonté par plusieurs de nos militants : le fichier du ministère de l’Education nationale lui sert pour faire sa propagande anti Marine Le Pen. Nous n’avons pas les moyens de les cibler (les professeurs, NDLR) comme Emmanuel Macron, par contre on les invite à regarder notre programme. Marine Le Pen met un accent très fort sur l’éducation et sur l’école. » Le second tour des élections aura lieu le 24 avril prochain. En 2017, au 1er tour de l'élection présidentielle, selon l’institut de sondage IFOP, les professeurs ont majoritairement voté pour Emmanuel Macron (38%) et seulement 5% pour Marine Le Pen.

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