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Assises du Puy-de-Dôme: le deuil impossible d'une mère

Maryem A, la mère de la petite Bouthaina assiste depuis le premier jour au procès de son mari / © Claude Fallas
Maryem A, la mère de la petite Bouthaina assiste depuis le premier jour au procès de son mari / © Claude Fallas

C'est elle qui a trouvé le corps inerte de sa fille, âgée de deux ans et demi, égorgée quelques instants auparavant par son père. Au deuxième jour du procès de son mari, Maryem A. est venu livrer sa douleur et raconter l'histoire de la vie de Bouthaina, cette fillette née d'un mariage arrangé.

Par Valérie Riffard

"Le 15 janvier, c'était l'anniversaire de ma fille. Elle aurait eu cinq ans. Le fait que ce procès commence le jour d'après a été très difficile pour moi. Pour vous ce n'est rien, mais pour moi ça a beaucoup d'importance".
C'est par ces mots que Maryem A. a débuté son témoignage, au deuxième jour du procès de son mari, poursuivi pour avoir égorgé leur enfant âgée de deux ans et demi, alors qu'elle dormait dans son lit à barreaux, le 15 septembre 2014.
Digne, cette mère de 33 ans a poursuivi en soulignant le fait que depuis le début de ce procès "aucun des témoins n'avait parlé de la petite, alors que c'était pourtant leur petite-fille ou la fille de leur frère." Une remarque qui résume l'ambiance de l'audience, où Maryem et sa belle famille ne s'adressent pas la parole, ne se regardent même pas. "Aujourd'hui je veux parler d'elle, de Bouthaina, poursuit-elle. Bouthaina ça veut dire douce. J'ai bien choisi ce prénom.... Elle était si douce".

Dans un français parfaitement maîtrisé, la jeune femme s'est ensuite lancé dans le récit de sa vie, a livré son histoire. Née au Maroc, Maryem A. est l'aînée d'une fratrie de six filles. Fille d'un imam qu'elle estime modéré, elle grandit auprès de ses parents et de ses grand-parents, dans une famille emprunte de tradition, où la mère, illettrée, s'occupe de la maison.
Après le lycée, la jeune femme rejoint la faculté où elle obtient une licence de langue française. Une formidable expérience. "J'ai trouvé un monde qui m'a permis de m'enrichir, avec des débats, des activités culturelles... J'avais des amis".

 

Un mariage arrangé


Ne trouvant pas de travail, Maryem décide alors d'entamer un deug de tourisme. Mais pour ses parents, l'heure n'est plus aux études. Elle doit se marier. 
Sa famille lui présente alors Abdellah, celui qui va devenir son époux et que tout au long de son témoignage à la barre elle appelle "le Monsieur".  Une première rencontre d'à peine une demi-heure entre deux inconnus, où elle a l'impression de "passer un entretien d'embauche".

Je voulais réfléchir mais mon père a décidé pour moi. J'ai n'ai pas su comment m'opposer à cette décision. Je me suis dit c'est mon destin...

Une fois mariée, Maryem doit attendre deux ans avant de pouvoir rejoindre son époux en France. Deux ans durant lesquels elle ne le voit que deux fois. Deux ans durant lesquels elle pense être mariée à un homme qui travaille et l'attend pour construire leur vie de couple.
Mais arrivée à Clermont, la jeune mariée déchante. Et découvre "tous ces secrets de famille, ces tabous qu'on lui avait cachés". Abdellah ne travaille pas et est suivi par un psychiatre car il est malade. Pire, l'homme parfois violent, lui impose des règles strictes, lui interdisant de donner son avis. Quant à la perspective qu'elle puisse travailler, il l'exclut totalement. "En France, j'étais complètement seule. Je ne savais pas comment réagir, vers qui me tourner".
"Il parlait mal même à sa mère, raconte-t-elle. J'ai rapidement compris que dans cette famille, la violence était la norme et surtout qu'ils vivaient comme dans les années 60/70, où les femmes n'avaient pas de droit. Il m'aimait mais ne me respectait pas. Parce qu'il a toujours vu sa famille au Maroc vivre comme ça".
Et de se lancer dans une mise au point sur l'Islam, religion qu'elle pratique depuis toujours, comme le souligne le foulard rose pâle qu'elle porte sur la tête. "Au Maroc c'est la tradition. Mais ça n'a aucun rapport avec la religion. Aucun texte n'interdit ni n'autorise à un homme de serrer la main à une femme. Je vous entends depuis le début procès parler d'Islam modéré et d'Islam radical... Mais je ne suis pas d'accord avec vous. L'Islam est une seule religion, fondée sur le respect. Mais il y a des musulmans radicaux et des musulmans modérés."

Bouthaina,

cette adorable petite fille 


Malgré la réalité à laquelle elle se retrouve confrontée, elle décide d'avoir un enfant, en accord avec Abdellah. Près de deux ans plus tard, naît Bouthaina, une petite fille prématurée. Une petite fille dont il a trop peu parlé à son goût, depuis le début du procès. "J'aurai voulu qu'il parle d'elle, de cette adorable petite fille... Il disait toujours "ta fille"... Je lui en faisais la remarque, je l'obligeais même à jouer avec elle. Je voulais qu'elle vive dans une famille normale, avec un couple normal. C'était son droit". 
Malgré cette naissance, le couple ne trouve pas son équilibre et Maryem dépose une plainte pour violences. En mars 2014, elle part au Maroc où elle entame une procédure de divorce. Peu de temps après, Abdellah part la chercher, et réussit à la convaincre de rentrer avec lui.
"Je cherchais à construire une vie pour ma fille. Je pensais que s'il ne changeait pas pour moi, il changerait pour elle. Il m'avait promis qu'il allait chercher du travail..."
Mais trois mois plus tard, toute la vie de Maryem s'est écroulée, le soir où après avoir pris une douche elle a découvert le corps sans vie de Bouthaina.
"Ce jour la, c'était un jour ordinaire. On a mangé, elle a joué, puis on est sorti..." Dans la salle, l'émotion est palpable. A la barre, la jeune mère poursuit.  

On venait d'acheter un petit vélo. Elle disait bonjour à tout le monde, même si "le Monsieur" n'était pas d'accord... Elle était joyeuse, elle donnait envie de vivre. Mais ce jour-là, c'était sa dernière promenade.


A la découverte du drame, Maryem appelle les secours, avec encore l'espoir que sa fille puisse être sauvée. Alors qu'elle comprend qu'il n'y a plus rien à faire, elle apprend que son mari a été arrêté.
Alors que depuis le début du procès, la maladie mentale d'Abdellah est au coeur des débats, Maryem ne veut pas en entendre parler. 
"Est-ce que quelqu'un qui n'est pas conscient de ce qu'il a fait prend le temps de mettre un drap sur le corps, de ramasser ses affaires, de nettoyer le couteau? Est-ce qu'il prend le temps de mettre ses chaussettes et ses chaussures pour aller se cacher à proximité, afin d'observer ce qu'il se passe? Est-ce que ça c'est un coup de folie? ".
Longuement interrogé sur ce point par les différentes parties de son procès, elle reste inébranlable. Pour elle, Abdellah n'est pas fou, et n'a jamais tenu de propos incohérents. S'il allait chez le psychiatre "c'était pour avoir des ordonnances et prolonger ses arrêts maladies". Des propos qui ne correspondent pas aux témoignages des différents membres de la famille d'Abdellah, que tous décrivent comme dépressif, sujet à des hallucinations visuelles et auditives, ni aux conclusions des différentes expertises psychiatriques qui le déclarent affecté d'une psychose schizophrénique.

Interrogée par maître Portejoie, son conseil, sur les raisons qui selon elle ont conduit son époux à commettre l'irréparable, Maryem répond.
"Pour moi c'est une vengeance. Il ne supportait pas que j'ai fait des études et pas lui. Pour lui il était impensable que je prenne notre vie en main. Il savait que si je restais avec lui c'était pour ma fille et qu'elle était tout pour moi.
- S'il vous en voulait à vous, pourquoi ne vous a t il pas tuée?
- Parce que je n'aurai pas assez souffert..." 

 




 


Après la mort de sa fille, qu'elle a fait enterrer au Maroc, Maryem n'a pas eu le courage de rentrer. "Je ne supportais pas l'idée de passer dans une rue ou d'aller dans un magasin où j'avais été avec Bouthaina". Depuis, la jeune femme a finalement décidé de revenir vivre à Clermont où elle cherche un emploi et est bénévole dans une association. Sa procédure de divorce est toujours en cours.
"Pour elle, je dois être forte. Je suis revenue pour elle", explique-t-elle à la cour. 
Mais pour l'expert, venu dresser le portrait psychologique de Maryem, "son deuil reste un deuil impossible. Pour la mère qu'elle est, rien ne viendra apaiser la souffrance de la perte de son enfant. Ce procès est une étape, mais elle aura du mal à s'en sortir seule". 

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