Mourad Merzouki : "La danse hip-hop permet à toute une jeunesse de rêver l'avenir"

Après avoir appris, jeune, les arts du cirque et martiaux, Mourad Merzouki s'est tourné vers la danse et plus particulièrement le hip-hop à la fin des années 80. Depuis, le natif de Saint-Priest, près de Lyon, a largement contribué à développer et faire rayonner son art.

Originaire de Saint-Priest, près de Lyon, Mourad Merzouki dirige depuis 2009 le Centre Chorégraphique National de Créteil.
Originaire de Saint-Priest, près de Lyon, Mourad Merzouki dirige depuis 2009 le Centre Chorégraphique National de Créteil. © Franck Giroud / FTV
A l'occasion d'une émission spéciale qui retrace l'histoire du hip-hop, diffusée le 21 octobre sur France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, Mourad Merzouki, chorégraphe auteur d'oeuvres qui ont marqué le genre (Terrain vague, Boxe boxe, Vertikal, etc.) revient sur ses premiers pas de danseur et sur l'évolution de son art au fil des décennies.

Pouvez-vous nous raconter comment vous avez rencontré le hip-hop? 
Comment j'ai rencontré le hip-hop... C'est une histoire assez inattendue. Le hip-hop est venu à moi dans les années 80 quand cette émission est apparue à la télévision avec l'émission "H-I-P H-O-P" présentée à l'époque par Sydney. Juste avant d'être danseur de hip-hop, j'étais dans une école de cirque, j'ai fait des arts martiaux et c'est vrai que j'avais un rêve de gosse qui était celui de monter sur les planches, de partager avec le public des spectacles et ensuite le hip-hop est arrivé. J'ai grandi dans un quartier dans l'est lyonnais, à Saint-Priest, et tous les gamins du quartier, quasiment tous pratiquaient le hip-hop, tellement cette émission à influer, a eu un impact fort sur la jeunesse à cette époque-là. Donc j'ai naturellement pratiqué le hip-hop parce que j'étais acrobate dans une école de cirque, parce qu'on sait que c'est une danse qui est très acrobatique, et parce que c'est une danse qui était à ma portée. 

Et l'aventure débute avec Accrorap, notamment…
Alors très vite, avec les copains, on a eu envie de créer une compagnie, de créer un groupe de danse pour pouvoir inventer, imaginer nos propres chorégraphies et, donc, c'est avec les copains du quartier qu'on s'est réunis pour créer Accrorap. Alors pourquoi Accrorap...C'était un diminutif de acrobatie, accro, et puis rap parce qu'à l'époque on disait de cette danse que ça s'appelait le rap, mais en fait ce n'est pas du tout le cas parce ce que le rap c'est plutôt la chanson. Accrorap nait en tout début des années 90 et l'originalité de ce groupe, de cette compagnie, c'était de mélanger les arts du cirque, l'acrobatie, un peu d'art martiaux et la danse hip-hop. Et je crois que c'est ce qui a fait que très vite on a été identifiés, repérés par des professionnels. Et bien sûr, je ne peux pas pensé à Jean-Marie Bihl qui, à l'époque, dirigeait le centre culturel Théo Argence à Saint-Priest, qui nous a ouvert les portes de son théâtre. Et puis ensuite, très vite, Guy Darmet à la Maison de la Danse. Pour nous, ça a été un pas de géant parce que, très vite, on s'est retrouvés sur la scène à côtoyer des chorégraphes de danse contemporaine, des plasticiens, des musiciens. Donc ça nous a ouvert un champ important pour continuer à évoluer dans notre pratique. Voilà un peu comment l'histoire a démarré. Et puis très vite, il y a eu des rendez-vous importants pour nous. En 1994, lors de la Biennale de la Danse, c'était Mama Africa et on s'est retrouvés à cette période-là au côté de de Bill T. Jones, de Découflé, de Maguy Marin, pour nous c'était le rêve américain de se retrouver autour de ces grands noms de la danse, et dans cette grande maison qu'est la Maison de la Danse. Et là, on se retrouve face à au public lyonnais, à la presse nationale, internationale, et c'est comme ça que qu'on a été repérés par la profession et les professionnels.

Les jeunes dans les quartiers sont des jeunes qui peuvent aussi avoir du talent.


Qu'est-ce qu'on raconte quand on passe d'un gymnase à une scène ? Qu'est-ce qu'on veut raconter sur la scène ?
Alors au début, on ne veut rien raconter, on veut juste exister. Nos premiers spectacles, d'ailleurs, n'étaient pas forcément des spectacles à thèmes ou des spectacles engagés. On est plutôt à l'endroit du divertissement, du plaisir, d'être avec l'autre. On est plutôt à l'endroit de comment partager cette énergie qui vient du hip-hop, cette énergie qui vient d'une jeunesse qui a des choses à partager avec le public. Donc ce qui nous intéressait au départ, c'était de partager ce vocabulaire, cette danse avec le plus grand nombre. Et, indirectement, c'était aussi de dire - vous voyez, les jeunes dans les quartiers sont des jeunes qui peuvent aussi avoir du talent -. C'était peut-être naïf, mais c'était comme ça qu'on le vivait. 

Il y a eu le succès, et les thèmes de spectacle se sont peut-être un petit peu plus affinés. Je pense à la chorégraphie, par exemple.
D'année en année, effectivement, j'ai cherché à travailler sur des scénographies plus imposantes, des compositions musicales qui me permettaient d'aller un peu plus loin dans mon écriture chorégraphique et, effectivement, je peux citer en exemple le spectacle "Corps est graphique" où, là, le défi c'était de commencer à intégrer dans la chorégraphie un peu de vidéo, d'avoir un costume un peu différent, on est loin du baggy. Là, on a des cubes sur la tête, on voit plus si c'est un danseur, une danseuse. L'idée, c'est de brouiller un petit peu les pistes pour me surprendre moi-même, mais aussi essayer de surprendre le spectateur. À l'époque de "Corps est graphique", j'avais déjà créé une dizaine de spectacles et c'est vrai qu'à chaque fois, l'objectif, comme finalement n'importe quel artiste, c'est d'essayer de se renouveler et de proposer d'autres manières de penser la danse. 

Il y a eu "Terrain vague" aussi qui est peut-être plus personnel dans l'univers et les techniques ?
Quand j'ai décidé de travailler sur le spectacle "Terrain vague", c'était une manière de revenir à mes premières amours, c'est-à-dire le cirque. J'ai pratiqué une dizaine d'année le cirque et c'est vrai que, ensuite, quand je suis passé à la chorégraphie, j'ai un peu mis de côté cette discipline et en travaillant sur le spectacle "Terrain vague", j'ai eu véritablement envie de retrouver ses émotions circassiennes. L'agrès, comment mettre en avant la discipline du cirque au service d'une chorégraphie... C'était passionnant parce que du coup, ça m'a permis de bousculer un peu la discipline du cirque et en même temps d'apporter de nouveaux ingrédients à la danse.

Je me souviens qu'on me disait : bon, la danse hip-hop, c'est une danse, une culture éphémère, ça ne durera pas plus de trois mois, peut-être un an maximum.


"Boxe boxe", là aussi, c'est très personnel...
J'ai eu beaucoup de bonheur à travailler sur ce spectacle là parce que, avant le cirque, c'était la boxe. J'ai fait beaucoup de compétitions. D'ailleurs, mon père m'a inscrit dans une école d'arts martiaux pour que je fasse des arts martiaux, il disait - pour que tu apprennes à te défendre -. Mais j'avais 7 ans et c'est vrai que j'étais passionné de la boxe et j'avais le rêve d'en faire un spectacle un jour. Beaucoup pensent que la boxe est un sport de combat, un sport violent alors que ce n'est pas ça. Les grands noms de la boxe peuvent le dire. C'est un sport qui nous apprend beaucoup sur soi-même avec une grande discipline. Et j'ai voulu le partager avec le public qui suit mon travail et mes chorégraphies. J'ai donc imaginé un spectacle où la boxe devient danse, la danse devient boxe, avec le Quatuor Debussy sur scène, la musique classique, c'était un challenge artistique, c'était ambitieux, mais c'était une belle aventure parce qu'au final, je crois que j'ai réussi à réunir le monde du sport et le monde de la danse au même endroit. Là aussi c'était un beau pari parce que, du coup, le spectateur qui ne connaît pas la boxe, finalement, a regardé cet art noble différemment.
Mourad Merzouki s'échauffe avant une représentation de "Boxe, boxe", en octobre 2010 lors de la Biennale de la danse à Lyon.
Mourad Merzouki s'échauffe avant une représentation de "Boxe, boxe", en octobre 2010 lors de la Biennale de la danse à Lyon. © JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP
Il y a des danseurs fidèles qu'on retrouve en grande partie dans "Cartes blanche". Est-ce que vous pouvez nous parler un peu de tous ces interprètes-là, qui sont quand même toute une génération finalement, votre génération ?
Effectivement, il y a 4 ans, j'ai fêté 20 ans de compagnie. Qui l'aurait cru ? Quand j'ai commencé à danser, je me souviens qu'on me disait - bon, la danse hip-hop, c'est une danse, une culture éphémère, ça ne durera pas plus de trois mois, peut-être un an maximum -. Et là, il y a 4 ans, je fête 20 ans d'histoire de compagnie, avec des danseurs qui sont des danseurs incroyables, qui aujourd'hui approchent la cinquantaine. Ils sont loin des débuts des 18-20 ans, du gamin à la casquette et au jogging à la basket, c'est-à-dire qu'aujourd'hui ce sont des danseurs, des auteurs qui ont leur propre compagnie. J'ai eu envie de les réunir 20 ans après pour montrer au public qu'un danseur de hip-hop, quand bien même il n'a plus 20 ans, il a encore aussi des choses à partager avec un corps qui n'est plus le corps de celui que l'on a quand on a 20 ans. C'est une autre émotion. C'est ce que j'ai essayé de montrer dans ce spectacle "Cartes blanches". Voir une bande de copains qui a commencé ensemble avec une danse énergique, une danse acrobatique, 20 ans plus tard, on les regarde danser autrement, mais on les regarde danser toujours avec autant de bonheur, je crois.

Ça veut dire que le hip-hop n'est pas qu'une danse de performance ?
Le hip-hop n'est pas qu'une danse de performance. Aujourd'hui, on peut le confirmer. A l'époque, on ne savait pas. On pensait que le jour on arrêterait de tourner sur la tête, le hip-hop s'arrêterait, alors que pas du tout. On se rend compte aujourd'hui que, finalement, le danseur hip-hop est un peu comme le bon vin. Avec le temps, il se bonifie, on le regarde autrement, et ce qui est intéressant, c'est que le spectateur aussi n'attend pas simplement du danseur hip-hop qu'il tourne sur la tête. Bien sûr, l'acrobatie, l'énergie de cette danse est toujours importante, mais aussi on peut dégager d'autres émotions avec une gestuelle, des mouvements qui s'inscrivent dans un corps qui est plus proche de 50 ans que de 20 ans.

La transmission fait partie aussi de l'ADN de la culture hip-hop.


Il y a élément très important, ce sont les battles. Est-ce que c'est le passage obligé pour les jeunes danseurs, et en France en particulier ?
Alors, les battles, la compétition, font partie pleinement de la culture hip-hop. D'ailleurs, on a commencé avec la compétition, c'est le point de départ et c'est super parce que d'être à l'endroit de la compétition, ça veut dire qu'on se dépasse, qu'on se surpasse, qu'on essaie de toujours faire mieux dans son mouvement. Donc le battle, je suis aujourd'hui ravi de voir qu'il continue, il n'est pas en opposition à la création, au contraire, il dialogue, il fait des allers retours. Le danseur de hip-hop, bien souvent, commence dans les battles parce qu'il est plus jeune. C'est là où il commence à structurer sa danse puis, ensuite, il glisse vers la création, il va faire des auditions, il va rencontrer des chorégraphes, des metteurs en scène. Et, petit à petit, il passe à la création et au spectacle. Moi, je trouve ça formidable parce que, d'année en année, on voit que cette danse évolue techniquement grâce aux battles. Et puis nous, on essaie à notre endroit de de continuer à évoluer sur le plateau, à évoluer dans nos créations. Finalement, ce sont des allers retours entre la rue, entre la scène, entre la compétition, entre le théâtre et c'est ça qui en fait sa singularité et sa force.

Il y a une constante dans cette histoire-là, c'est l'envie, l'appétit, même, de transmettre à la génération qui arrive juste après.
La transmission fait partie aussi de l'ADN de la culture hip-hop. On a commencé à danser, à pratiquer cette danse de manière totalement autodidacte. Encore une fois, on ne sort pas du conservatoire. On a appris à danser seul avec les copains. Très vite, on a appris, presque inconsciemment, à transmettre à l'autre de façon presque spontanée, presque naturelle. Et ça, ça ne nous a jamais quittés et aujourd'hui de continuer à transmettre, c'est aussi de préparer les danseurs de demain, les chorégraphes de demain, c'est quelque chose qui, pour nous, est important. Comment faire que le hip-hop continue à vivre et exister longtemps... On a tout intérêt à être des passeurs. On a la chance de pouvoir le faire, on dirige des lieux, des institutions, on a on a des espaces pour pouvoir le faire. En tout cas, il y a de façon naturel ce désir de passer, de transmettre à l'autre, pour faire perdurer cette culture et faire en sorte qu'elle continue cette histoire incroyable dans le paysage chorégraphique français.
"Pixel" est un spectacle créé par Mourad Merzouki en 2014, co-signé avec Adrien Mondot et Claire Bardainne.
"Pixel" est un spectacle créé par Mourad Merzouki en 2014, co-signé avec Adrien Mondot et Claire Bardainne. © GEORGI LICOVSKI/EFE/Newscom/MaxPPP
Quel est la place des femmes dans le hip-hop ?
Il y a de plus en plus de femmes qui dansent le hip-hop et c'est tant mieux. Alors c'est vrai, on le sait, la danse hip-hop, à l'époque, était une danse qui était essentiellement dansée par les garçons. On disait de cette danse que c'était une danse de macho, ce n'est pas vrai. Mais par la puissance de cette danse, par la physicalité de cette danse, beaucoup d'hommes, beaucoup de garçons, pratiquaient cette danse. Il y avait quand même quelques femmes, mais elles étaient une minorité. Aujourd'hui, 20 ans, 25 ans plus tard, les femmes sont là. C'est bien parce que ça a bousculé aussi, d'une certaine manière, le travail des chorégraphes et des danseurs. Je suis ravie de voir qu'il y a des compagnies de danseuses, des chorégraphes femmes dans l'univers de la danse hip-hop. Ça nous a permis aussi de travailler nos chorégraphies différemment. Les corps ne sont pas les mêmes, l'énergie n'est pas la même. C'est pour nous un vrai bonheur de voir que le hip-hop est véritablement mixte aujourd'hui. L'arrivée des filles, ou en tout cas le travail que proposent les danseuses, les chorégraphes filles dans le hip-hop apporte aussi à l'endroit de la gestuelle, de l'énergie, de la poésie. Encore une fois, c'est d'autres corps, c'est une autre manière de bouger, et cette féminité vient forcément bousculer ou apporter à l'écriture, ou en tout cas à l'énergie portée par un corps d'homme. 

Avez-vous le sentiment que les jeunes qui s'engagent dans ce métier là, aujourd'hui, ont un peu la même vie que celle que vous avez eue ou est-ce que ça a changé ?
Je crois que ce qui n'a pas changé depuis toutes ces années, c'est que la danse hip-hop permet à toute une jeunesse de rêver l'avenir. La danse hip-hop permet d'une certaine manière de se projeter. C'est-à-dire que pour le danseur qui se voit un jour sur une scène, qui se voit finalement être reconnu dans ce qu'il fait, dans ce qui l'anime, dans ce qu'il est, aujourd'hui, on sait combien c'est important pour la jeunesse, combien c'est important de se sentir reconnu pour ce qu'on est, soutenu, accompagné, applaudi, encouragé. Donc c'est ça, finalement, les fondamentaux de cette danse au départ, c'était d'exister au travers d'un art, d'exister au travers de la danse. C'est ce que moi j'ai vécu quand j'avais 18 ans. C'est ce que je vois aujourd'hui au travers de tous ces jeunes que l'on accompagne. Quand ils accèdent à un studio, qu'ils répètent, qu'ils rêvent un spectacle, qu'ils le proposent à un public, c'est une jeunesse qui fait des pas de géants dans notre société. C'est une jeunesse qui a confiance en elle. C'est une jeunesse qui va avoir sa place comme n'importe qui et qui va se sentir en accord avec notre monde. Et c'est ça qui est important. Alors après, bien sûr, ce n'est pas que ça, parce que ça devient des artistes et on les attend aussi à l'endroit artistique, et il faut qu'ils fassent aussi leurs preuves dans leur travail de créateurs et d'auteurs.
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