"L'horizon de survie ne dépasse pas trois mois" : pionnière de l'aide alimentaire, la cantine savoyarde lance un appel à l'aide

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Portrait d'un modèle unique d' association caritative qui sert chaque jour 350 repas aux plus démunis...depuis 40 ans ! ©France 3 alpes

Deux ans avant la création des Restos du cœur, c'est dans un petit appartement du centre-ville de Chambéry qu'une poignée de bénévoles a commencé à servir des repas aux plus démunis. Ouverte tous les jours de l'année, la cantine savoyarde a grandi de façon exponentielle, mettant à mal sa pérennité pour l'année à venir.

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"On n'a pas de raison de célébrer cet anniversaire. On en a davantage de tirer la sonnette d'alarme." En cette journée anniversaire de la cantine savoyarde, le constat empreint de pessimisme dressé par son directeur, Thomas Brébion, en dit long sur l'état d'esprit qui règne au 29 faubourg Nézin, l'adresse bien connue des plus démunis de l'agglomération chambérienne depuis 1983. Deux ans avant la main tendue de Coluche à ceux "qui n'ont plus rien", la cantine savoyarde servait déjà une vingtaine de repas par jour, 365 jours par an.

20 repas par jour en 1983... 350 en 2023

De ce point de vue, rien n'a changé. Tous les jours de l'année, sans exception, la cantine a continué à servir trois fois par jour, à heures fixes, petit-déjeuner, déjeuner et dîner. Son "armée" de presque 200 bénévoles est constituée de retraités souvent, d'étudiants parfois, de femmes et d'hommes de bonne volonté, toujours. Et sa mission d'assurer de "quoi tenir" au flot toujours plus imposant de "personnes au bord du chemin" n'a jamais, jusqu'alors, manqué d'être accomplie.

"Au départ, ça a fonctionné comme un appel. Un peu comme celui, célèbre, lancé par l'abbé Pierre pendant l'hiver 1954", explique Hervé Lecoq, l'actuel président de l'association Cantine savoyarde solidarité. "En 1983, à Chambéry, il y a des hommes qui sont tombés par terre et qui ne se sont pas relevés [deux SDF ont été retrouvés morts dans la rue, NDLR]. On ne pouvait pas rester insensible à un drame pareil. Alors des personnes de bonne volonté, rassemblées dans un appartement du centre-ville baptisé 'la gamelle savoyarde', ont commencé à servir une vingtaine de repas."

"Cette cantine savoyarde, c'est un outil fabuleux", explique, admirative, Christelle Favetta-Sieyes, adjointe à la cohésion et à la justice sociale du maire de Chambéry, vantant "un modèle de bénévolat incroyable qui n'existait nulle part ailleurs." "Mais en même temps, ce quarantième anniversaire, j'aurais préféré de beaucoup le fêter en décidant de fermer la structure".

"Davantage qu'un restaurant"

Une issue qui marquerait la fin d'une urgence sociale. Mais qui n'est malheureusement pas pour demain, si l'on en juge par la fréquentation actuelle de la cantine. Sous les coups conjugués de la crise économique et des grands mouvements de migrations, les demandeurs de secours alimentaire ont afflué comme jamais. Aux heures des repas, les files d'attente s'allongent presque chaque jour. Résultat, plus 150 000 repas servis depuis le début de l'année 2023. Du jamais-vu.

À l'image des personnes en train de déjeuner ce midi-là. Il y a les ultimes arrivés d'urgence, comme cette femme d'origine albanaise et son bébé de 4 mois. A peine recueillie par les services sociaux, elle a été dirigée vers la cantine pour se nourrir, elle et son petit. Aux tables voisines, d'autres migrants : africains, ceux-là. Ils ont pris l'habitude de venir manger ici en attendant le traitement administratif de leur dossier de demandeur d'asile.

Et puis, il y a les "permanents". Comme Manuel, la soixantaine, plateau en main et petit bonnet bleu vissé sur la tête. Les restes d'une nuit passée à lutter contre le froid. "Depuis que j'ai perdu mon travail, je suis sans abri. La cantine, je n'ai rien d'autre".

Ou Julien dont les passages à la chaîne du restaurant pour indigents suivent les hauts et surtout les bas de ses finances. "Je ne viens pas tous les jours, seulement deux fois par semaine environ. Parce qu'il y a vraiment des périodes où je n'arrive pas à joindre les deux bouts. Mais c'est plus qu'une cantine ici, on s'y sent bien, surtout grâce aux bénévoles qui ont toujours le sourire. Toujours avenants. Ils n'hésitent jamais à vous donner des restes pour rapporter à la maison."

De graves difficultés financières

Une satisfaction des bénéficiaires qui ne suffit toutefois pas à redonner le sourire à leurs bienfaiteurs. Dimanche midi, 26 novembre, le grand déjeuner organisé au centre des congrès le Manège pour les bénévoles, les salariés et la quarantaine de donateurs qui permettent à la structure d'accueil chambérienne de vivre, avait davantage les allures d'un appel au secours que d'une fête d'anniversaire.

Face à l'augmentation exponentielle du nombre de repas servis, l'horizon de survie de la cantine ne dépasse pas les trois prochains mois.

Thomas Brébion, directeur de la cantine savoyarde solidarité

à France 3 Alpes

Une dure réalité rappelée aux quelque 300 participants et confirmée par la ville de Chambéry, donatrice historique et première contributrice à l'action de la structure d'accueil quadragénaire. "C'est un modèle économique très fragile et, on le voit bien, qui ne vient pas seulement en aide aux Chambériens en difficulté", explique encore Christelle Favetta-Sieyes. "Sur 800 000 euros de budget dont je dispose pour la cohésion et la justice sociale, 280 000 sont alloués à la cantine savoyarde. C'est déjà énorme." Alors, qui pour combler le trou financier de 80 000 euros de la structure ? 

Pas la région Auvergne-Rhône-Alpes en tout cas. En 2024, l'aide de 36 000 euros (soit environ 10 % du budget de l'association) ne sera pas reconduite, la région préférant désormais accorder des aides à l'investissement qu'au fonctionnement. 

Devant l'urgence sociale mais également financière, le 5 décembre, la ville de Chambéry a décidé d'organiser un tour de table. L'ensemble des partenaires publics - Etat, département, agglomération du Grand Chambéry, etc. - tenteront de dessiner un nouvel avenir à une quadragénaire qu'à sa naissance, l'on n’imaginait pas voir vieillir. Avec toujours davantage de bouches à nourrir.