VIDÉO. "Garder en vie cette langue" : "Bella Ciao", chant symbole de la défense pour la liberté, adapté en franco-provençal

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Comment la chanson culte de la lutte pour les libertés dans le monde, Bella Ciao, est devenu l'instrument de défense d'une identité régionale ©France 3 alpes

Un collectif d'artistes de la vallée d'Aoste a repris le célèbre chant italien "Bella Ciao" en franco-provençal, la langue d'origine romane commune à la France, l'Italie et la Suisse. Cette reprise entend, notamment, défendre une langue régionale, patrimoine commun des pays de l'arc alpin.

"Ce n'est pas par goût de la nostalgie que l'on parle le franco-provençal en vallée d'Aoste. Mais parce que pour nous, c'est dans l'ordre des choses de garder en vie cette langue". Lorsqu'il salue ses 16 copains du collectif d'artistes, "Patoué eun mezeucca" ("patois en musique", ndlr), ce n'est ni dans la langue de Dante, ni dans celle de Molière que Vincent Boniface s'exprime. Mais en langue franco-provençale

"C'est la langue que l'on emploie tous les jours. Entre copains, mais pas seulement. On la parle aussi chez le médecin, le gendarme ou le pharmacien. Entre la France, la Suisse et l'Italie où s'étend l'aire du franco-provençal, c'est ici, en vallée d'Aoste, qu'elle survit assurément le mieux", explique l'artiste, à l'origine d'une reprise de "Bella Ciao", célèbre chant révolutionnaire italien, remis au goût du jour par la série espagnole "La Casa de Papel".

Une langue en danger

Le choix du franco-provençal dans cette reprise n'est pas un hasard. Sur l'ensemble du vaste territoire alpin, qui s'étend sur le pays de Savoie, l'ouest de Lyon, mais aussi sur la Suisse romande et la vallée d'Aoste italienne, c'est bien dans la petite région francophone de l'Italie que l'ancienne langue commune reste le plus parlée.

"On y recense encore environ 40 000 locuteurs sur les 200 000 présents dans toute l'aire franco-provençale", explique Christiane Dunoyer, l'anthropologue qui dirige le centre d'étude franco-provençal de la vallée d'Aoste.

"En valeur absolue, cela fait peu de monde. Ce qui peut faire craindre peu à peu la disparition de la langue, nuance-t-elle. En fait, tout dépend des dynamiques de transmission. En Savoie, par exemple, on sait que la transmission par le cercle familial s'est arrêtée après la Première Guerre mondiale. Pourtant, il y a encore des gens qui y parlent le franco-provençal. Preuve qu'il s’est créé d'autres canaux pour véhiculer la langue."

D'où l'importance d'initiatives telles que cette version de "Bella Ciao" en patois valdôtain. Ils sont une petite vingtaine de chanteurs, musiciens ou acteurs à s'être lancés dans l'aventure. Tous bien connus dans leur enclave francophone en terre italienne, pour monter des spectacles, faire des concerts, enregistrer des disques ou faire des animations dans les écoles toujours en patois.

Ce clip vidéo, pour eux, était une question de survie "pour ne pas que l'on oublie notre langue". "Cet hymne, devenu symbole de la révolte contre l'oppression partout dans le monde, était le plus adapté à la défense de notre identité et de nos valeurs", poursuit Vincent Boniface.

Un passé que l'on refuse de voir passer

Depuis toujours en vallée d'Aoste, la question linguistique fait corps avec celle de l'autonomie. Une autonomie niée et même persécutée pendant toute la durée du règne de Mussolini. Plus de 20 ans pendant lesquels les Valdôtains ont vu leur droit de parler le français, et plus particulièrement leur dialecte d'origine romane, interdit par l'appareil répressif fasciste : leurs noms de famille, les noms de leurs villes ou villages étant italianisés de force.

Une motivation de plus, pour les maquisards locaux, de prendre les armes contre ceux que l'on a rassemblés sous le vocable de "nazis fascistes", à la Libération. Et une bonne raison aujourd'hui, de défendre un statut d'autonomie à statut spécial arrachée de haute lutte à la jeune République italienne en 1948. 

Le déclic pour réaliser le clip vidéo est venu d'un climat de révisionnisme qui semble avoir touché une part toujours plus importante de la classe politique italienne. C'est un président du Sénat italien qui refuse de voir adopté "Bella Ciao" comme le chant officiel des cérémonies du 25 avril commémorant la chute du fascisme. Pour Ignazio La Russa, "Bella Ciao est trop de gauche. Ce n'est pas la chanson de tous les partisans, mais celui des seuls résistants communistes"

C'est, plus récemment, un président de parti politique de la vallée d'Aoste qui qualifie Emile Chanoux, figure du martyr de la résistance valdôtaine assassiné par les nazis, de "fasciste". Une première depuis la guerre"On s'est dit que nous, les fils et petits-fils de tous ces Valdôtains victimes des nazis et des fascistes, on devait faire quelque chose pour que cette histoire-là ne soit pas oubliée", justifie Vincent Boniface.

Une chanson imprimée dans les mémoires

Pour sceller davantage encore cette mémoire douloureuse dans les esprits, les personnes à l'origine du clip vidéo ont choisi d'y faire figurer un témoin de l'époque. Cet aîné de 93 ans qui vient fleurir une tombe dans le film est l'incarnation toujours vivante de ce que la chanson "Bella Ciao" représentait pour les résistants des montagnes.

"J'avais 10 ans à l'époque", explique Michel Arlian. "Des maquisards étaient passés dans mon village de montagne. Ils étaient sous un châtaignier, occupés à faire leur casse-croûte autour d'une fiasque de vin. Et ils chantaient Bella Ciao. C'était une surprise pour moi car je ne la connaissais pas. Il y avait le fascisme, alors une chanson comme ça, on ne pouvait pas se risquer à la chanter. Mais elle est restée imprimée dans ma mémoire". 

À la Libération, Michel, comme beaucoup d'Italiens et de Valdôtains sortis sains et saufs de l'épreuve, ne se privera plus de la chanter. Tout comme des artistes aussi différents que Tom Waits, Woody Allen ou Yves Montand qui assureront la postérité internationale de "Bella Ciao".

Un couplet de plus

Sa nouvelle version en franco-provençal, se trouve donc enrichie de deux nouveaux couplets. Le témoignage de Michel, mais aussi, un texte chanté en version rap : une façon, pour les auteurs, d'actualiser la Bella Ciao des partisans italiens. De la rendre accessible aux jeunes générations, sur fond d'images de guerres actuelles : en Ukraine ou au Moyen-Orient.

"C'était, le moyen de nous projeter dans le futur en faisant résonner ces paroles aux oreilles des jeunes, explique Vincent Boniface. Parce que cette fleur, symbole de la liberté dont parle la chanson, il faut plus que jamais continuer à la soigner."

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