"J'ai pensé à ces femmes qui n'osaient pas parler" : Alcool au féminin, le groupe de soutien que les malades attendaient

En 2018, Carole Gazon a créé "Alcool au féminin", un groupe de soutien où les femmes alcooliques peuvent se libérer du tabou associé à leur maladie autant qu'à leur genre. 

Une jeune femme boit à son balcon, pendant le confinement - Photo d'illustration
Une jeune femme boit à son balcon, pendant le confinement - Photo d'illustration © LE PARISIEN/MAXPPP
"C'est ma folie qui m'a sauvée. Je commençais à avoir des hallucinations et un jour j'ai fait une crise au boulot, et j'ai été emmenée dans un asile psychiatrique. J'y suis restée 8 mois. J'étais tellement traumatisée.. Mon psychiatre m'a dit : "Vous savez, Mme Gazon, pendant plusieurs mois, on a cru qu'on n'allait pas vous récupérer"

Son expérience de l'alcoolisme, Carole Gazon la définit comme "très rapide, mais très destructrice". Sobre depuis plusieurs années et devenue sophrologue, la Nogentaise est la créatrice du goupe de soutien Alcool au féminin. Elle se souvient très bien du moment qui a tout précipité : sa rupture avec le père de ses enfants. "Un weekend, j'ai compris qu'il ne reviendrait pas. J'avais acheté une bonne bouteille de champagne, une bonne bouteille de vin. Je me suis mise devant l'ordinateur, et j'ai sifflé les deux bouteilles."  

De la descente au déclic


Durant deux ans, Carole Gazon perd peu à peu pied. Elle commence à boire en cachette, perd son emploi, et finit par rendre la garde de ses filles. "J'étais devenue comme ma mère. C'était terrible pour moi, terrible... Là, ça a été la catastrophe. Je suis devenue SDF, pendant deux ans. Déjà pour un homme, c'est dur, je peux vous assurer que pour une femme, c'est encore plus violent." Même si elle retrouve un emploi, son addiction continue de la détruire. Jusqu'au déclic. 

Après l'hôpital psychiatrique, elle se rend pendant un an à l'hôpital de jour, et s'implique dans le mouvement Vie Libre. Cette association accompagne les personnes souffrant de maladie alcoolique, et organise comme souvent des groupes de parole. S'ils font énormément de bien à Carole Gazon, elle leur trouve assez vite une faille. 
 

"Une femme alcoolique, c'est un déchet humain"


"J'étais très engagé dans le mouvement Vie Libre, mais je n'y retrouvais pas le côté "femme". Même en réunion d'entraide, elles ne se livraient pas. J'ai pensé à ces femmes qui n'osaient pas parler. Je me suis dit : de quoi j'aurais eu besoin, moi, à cette époque-là ?" La réponse : d'autres femmes. Car pour Carole Gazon, les femmes alcooliques ont une deuxième prison, le regard des autres.  "Un homme quand il boit, on peut vite dire "oh, c'est un bon vivant, il exagère un peu !". Une femme, elle est dévalorisée immédiatement, le regard de la société est extrêmement culpabilisant. Dans l'inconscient collectif, une femme doit être une mère, une épouse, une personne sociale. Une femme alcoolique, c'est un déchet humain" dit-elle douloureusement. 

D'autant que ce regard collectif, lourdement posé sur leurs épaules, entrave leur accès au soin. "Déjà, il faut se l'avouer à soi-même, sortir du déni. Il faut son déclic. Ensuite, il y a une mésinformation monumentale sur comment obtenir de l'aide. C'est plus dur pour une femme d'aborder ce sujet-là, surtout en province. On a déjà lu sur le groupe : "mais je ne peux pas parler de ça à mon médecin de famille !" Ou alors, on a des retours de médecins qui se sont bornés à dire "Ah c'est pas bien !" Avoir le courage monstre de se diriger vers un médecin et être accueilli de cette façon, c'est scandaleux !" s'emporte la militante. 
 

Alcool : 11 000 mortes par an


Pourtant, les chiffres révèlent cette réalité encore souterraine. Selon Santé Publique France, en 2015, 11 000 françaises sont mortes de l'alcoolisme. Près de 23% de femmes disent consommer entre un et six verres par semaine.  "Et ça survient de plus en plus jeune, estime Carole Gazon. Parce que les alcooliers sont très créatifs, ils vont nous vendre des cocktails au packaging attrayant, rendre cool le "binge-drinking", vendre des bonbons au goût de vodka... On banalise complètement l'alcool. Mais le cerveau enregistre quand il ressent du plaisir. On a des jeunes femmes qui se manifestent, elles ont 18 ans, et on sait que ça peut commencer beaucoup plus tôt. Vous vous rendez compte ?"

La réalité, une fois n'est pas coutume, est même plus alarmante que le discours : en France, l'âge moyen de la première consommation d'alcool chez les jeunes femmes est de 13,5 ans. 
 

"Je suis très fière d'elles"


L'aboutissement de cette réflexion, c'est le groupe Alcool au féminin, qui compte aujourd'hui plus de 900 membres, et des nouvelles postulantes tous les jours. En juin 2020, Carole Gazon passe sur le plateau de Ça commence aujourd'hui et l'effet est immédiat : 347 nouvelles demandes. La preuve que son initiative rencontre une vraie demande. 

"Avec ma comparse Régine Layahe, on est très strictes. Chaque demande d'adhésion est étudiée au car par cas. Si c'est un nouveau profil, si ça nous paraît louche, si la personne n'a pas répondu à nos questions... On refuse, même si on explique. Nous devons protéger ces femmes, que personne ne sache qu'elles sont là." La politique de la maison est limpide : toutes sont les bienvenues, l'agressivité est interdite. Au sein du cocon créé par Carole et Régine, les langues se délient, et les histoires s'entrecroisent. Petit à petit, ou d'un coup d'un seul, elles partagent leurs histoires. "Il y aura toujours quelqu'un pour rebondir, c'est de la tolérance, de la bienveillance, et pas de jugement. Il y a des nanas qui ont fait le pas d'aller se soigner, et ça c'est géant ! Quand on voit un message : "Ça fait huit jours", tout le monde fait la fête ! Quand on a quelqu'un qui nous dit "j'ai craqué au bout de 10 jours, je suis une merde", tout le monde rapplique pour la rassurer."

Abstinente depuis 6 ans, Carole Gazon n'a pas encore tout réparé. Ses filles refusent toujours de la voir, "et je ne peux que les comprendre". Mais son initiative aide chaque jour des centaines de femmes touchées par la maladie alcoolique. "Je suis contente de l'avoir fait, mais surtout je suis très fière d'elles et de la solidarité qui règne dans ce groupe." Elle a pensé à ces femmes qui n'osaient pas parler. 
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