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Marie Dasylva, 35 ans, est à la tête de NkaliWorks. A travers son entreprise comme sur les réseaux sociaux, elle aide les femmes racisées à survivre en entreprise, à la croisée du sexisme et du racisme.

 

Marie Dasylva nous a donné rendez-vous au Coq Hotel, à Paris. "C'est là que je reçois mes clientes. Je coupe mon portable, parce que mes pépites, elles ont toujours des urgences", sourit-elle

Ses "pépites" (pépitos pour les hommes), ce sont celles à qui vient en aide NkaliWorks, l'entreprise qu'elle a fondée en février 2017.

"Nkali est un mot igbo, une langue nigérianne, et ça veut dire : "se réapproprier sa narration". C'est Chimamanda Adichie qui utilise ce mot."

Femmes, pour la plupart, et non-blanches, ses clientes sont à la croisée du racisme et du sexisme, qui font planer sur certaines un climat délétère dans leur entreprise. Car c'est bien de boulot qu'on parle avec Marie Dasylva.

 

Le livre des ombres


"Le déclic ça a été mon licenciement abusif, que je n'ai pas contesté, la dépression qui s'en est suivie et le fait que je me sois posé la question : comment j'aurais pu être accompagnée pendant cette période? Ma seule ambition, c'est de coacher ces personnes comme j'aurais voulu être coachée. J'interroge la dynamique que peut produire le fait d'être minoritaire, dans des environnements majoritairement blancs."

En 2016, c'est la catharsis. Après avoir refait point par point la liste des humiliations qu'elle a subies, et imaginé des manières de contrattaquer, elle organise un premier rendez-vous, "Femmes noires et travail".

"La similitude entre nos vécus respectifs était carrément frappante, quoi ! Soudain, on se dit qu'on n'est plus seule, que finalement, c'est peut-être pas une question de paranoïa... Ce que je vis prend place dans une réalité structurelle. Pour ne pas assumer leurs responsabilités, les dominants disent "Vous vous victimisez". Ils ont réussi à aposer au mot victime quelque chose d'extrêmement péjoratif. Les victimes ne s'expriment plus, et eux peuvent continuer."

Mais en face d'eux se dresse maintenant NkaliWorks, avec une juriste et une psychologue, et surtout : Marie Dasylva et son "livre des ombres". Toutes les stratégies qu'elle a imaginées, les "fins alternatives" de son propre vécu, elle les a d'abord testées sur ses amis, et les amis d'amis.

"J'ai vraiment développé quelque chose d'empirique. C'est à partir de ce cahier que je coache mes pépites aujourd'hui. Ce sont des conseils extrêmement terre-à-terre, je ne me mets pas du tout dans la case "développement personnel."

Et le panel est large. A quelle heure se lever ? Comment s'habiller pour aller affronter son patron ? Comment occuper l'espace dans une pièce ? Comment collecter les preuves d'un harcèlement ?

"Du concret, du concret, du concret, je ne sais pas faire autrement, et j'ai envie de dire, c'est l'école du ter-ter, quoi !"

Des stratégies de survie, ni plus ni moins.
 

 

Reine de l'oiseau bleu


La survie, c'est d'ailleurs le thème de ses fils twitter du jeudi. Sur le réseau social, elle laisse infuser une partie de sa science en exposant des cas concrets de harcèlement et la manière dont sa pépite, coachée par elle, s'en est sortie.

"C'est très twitterien, on va parler en anglais, et puis mettre des GIF. On a des références, aussi. Si je dis : "aujourd'hui, on va faire une Kanye West", ça veut dire qu'aujourd'hui, on va être arrogant. Les gens s'identifient tout de suite." . Ses abonnés attendent le Jeudi Survie comme la parole du messie.

Même quand elle est en retard...
 

Sur le réseau à l'oiseau bleu, elle est Napilicaio, Queen Napi ou même Tantine. "Donc déjà, celles qui m'appellent comme ça, je vais bien les frapper", tacle-t-elle avant d'éclater d'un rire aussi plein que profond.

Mais surtout, elle est Blackiavel. Un surnom suggéré par une de ses abonnées, alors qu'elle avait opté pour "Black Machiavel"
 

"J'aime bien ! Ma démarche peut choquer, parce que ce que je fais, ce n'est ni plus ni moins que du machiavélisme d'entreprise. Les rois, les hommes politiques, avaient tous des spin doctors, des conseillers occultes, pour les aider. C'est un savoir qui de tout temps a été réservé aux dominants. Je me considère comme un spin doctor, mais pour les pas beaux, pas riches, pas blancs, pas valides."

 

Racisme : "L'intention ne m'intéresse pas"


La Spin Doctor a défini les ennemis : Pimpy et Jean-Mi. Les collègues de bureau, blancs et souvent hiérarchiquement supérieurs, bourreaux des pépites, de manière plus ou moins consciente. Car les cas qu'elle traite vont de la main autoritaire dans l'afro (on a dit non) au harcèlement sexuel ou moral.

Pimpy et Jean-Mi sont-ils l'incarnation du mal ? En d'autres termes, leur racisme peut-il être involontaire, inconscient ? Là n'est pas la question, tranche la Queen.

"Je prends un exemple simple : je marche dans la rue, je me fais renverser par une voiture. Bien évidemment, le conducteur n'aura pas eu l'intention de me renverser. Mais l'acte reste, et les conséquences de cet acte restent. En France, le dialogue sur le racisme est complètement biaisé par cette question de l'intention. Si vous voulez, on s'en fout, de l'intention. L'acte a été produit."

Elle va un cran plus loin dans son raisonnement, interrogeant la réaction des personnes confrontées à leur acte raciste.

"Si ce n'est pas intentionnel, pourquoi tu refuses de m'écouter quand je te dis que ce tu fais est raciste ? Pourquoi tu ne te remets pas en question ? Quand on dit à quelqu'un qui a commis un acte raciste, il entre dans ce qu'on appelle la "fragilité blanche". L'enjeu pour la personne en face, ça va être de ne pas être le raciste parce que c'est n'est pas beau, pas gentil. Elle va se focaliser sur l'intention : "je n'avais pas l'intention de l'être", ou dévaloriser vos propos : "non, tu n'as pas bien compris". Il y a aussi le fameux : "puisque c'est toi qui parle de racisme, c'est que ça t'obsède et donc c'est toi qui est raciste."  

Haussement d'yeux vers le ciel. "On peut être la meilleure des personnes, et quand même commettre des actes racistes. L'intention ne m'intéresse pas. Je veux traiter les conséquences de l'acte en lui-même."
 
De Twitter, les femmes noires et afroféministes ont fait un espace de parole, moqueuse, tranchante, libératrice. Mais elles n'y sont pas en paix non plus.

Marie Dasylva cite l'exemple d'une série documentaire de Netflix, Darknet. Deux femmes noires y créent de faux comptes twitter, où elles se font passer pour des hommes blancs. Sur ceux-ci, et sur leurs comptes authentiques, elles tiennent exactement les mêmes propos. Résultat : les faux sont adoubés, les vrais sont harcelés.

"On a le droit de poser notre parole, mais ça a des conséquences. Je reçois des emails de haine... La seule façon que j'ai trouvé pour les gérer, c'est de renvoyer mon Paypal. J'ai perdu cinq minutes à lire votre mail, n'hésitez pas à me rembourser, mon temps, c'est de l'argent !"

Dans le jargon d'internet, on appelle ça un troll. 

 

"Ce dont je suis le plus fière..."


Marie Dasylva s'en sort toujours la tête haute, toujours plus haute. Il y a peu, elle a découvert qu'elle était "neuroatypique". Surdouée, concrètement.

"Ça m'a fait regarder ma vie sous un œil nouveau. C'est-à-dire que... je suis un monstre, en stratégie, mais vraiment ! L'aventure NkaliWorks m'a permis de réaliser ce potentiel-là. C'est la première fois de toute ma vie que je me sens bonne à quelque chose, utile à quelque chose. Ce dont je suis le plus fière, c'est qu'il y a quelque chose de très catharthique pour mes pépites comme pour moi. Leurs ennemis sont mes ennemis. Leurs réussites sont mes réussites."

Quand elle a du temps, elle sort, elle danse, elle boit du vin, elle va au hammam. Elle passe aussi pas mal de temps à dire à son fils Baptiste, six ans, à quel point il est mignon et intelligent. C'est grâce à lui, d'ailleurs, qu'elle a découvert son potentiel intellectuel. On le soupçonne de faire bouillir le même cerveau surdéveloppé que sa maman.

"Sa petite tête-là ! On dirait que son but dans la vie, c'est de bouleverser la mienne... " Infinie tendresse au milieu de la bataille. Marie Dasylva, elle, a déjà bouleversé la vie de pas mal de pépites. Peut-être, au fond, que Tantine est le surnom qui lui va le mieux. 
 

 

5 techniques pour résister façon NkaliWorks

 
 
 
 
 

Pour contacter Marie Dasylva : @napilicaio / email : nkaliworks@gmail.com. Le prix du coaching est établi selon vos revenus. Marie Dasylva organise également des workshop thématiques. Agendas et annonces sur le compte Twitter.