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En gendarmerie, chaque jour, le chargé d’accueil fait le liant entre différentes procédures, répond aux appels, coordonne les interventions. Dans le jargon, ça s’appelle "le planton". Nous avons passé la journée au sein de la brigade de gendarmerie de Romorantin, où défile toute la journée le quotidien des gens.
 

Adrien Blandin décroche le téléphone : "Gendarmerie de Romorantin, à qui ai-je l’honneur ?" C’est cette phrase qu’entendront aujourd’hui tous ceux qui se présenteront au portail de la gendarmerie de Romorantin, ou qui passeront un appel.

Ancien commercial reconverti ("jeune gendarme, vieux bonhomme"), le gendarme Blandin est aujourd’hui chargé d’accueil. On appelle ça "le planton".

"Nous avons un double système d’accueil, qui n’est peut-être pas forcément celui d’autres unités. Nous, nous avons la ressource qui me permet de concevoir un service de cette manière, explique la lieutenant Sylvie Demonchy. Vous avez d’un côté le gendarme qui va recueillir les plaintes, de l’autre un gendarme adjoint volontaire qui assure le premier accueil des personnes."
 
La lieutenant Sylvie Demonchy, en charge de la brigade de Romorantin.  / © Yacha Hajzler - France 3 Centre-Val de Loire
La lieutenant Sylvie Demonchy, en charge de la brigade de Romorantin. / © Yacha Hajzler - France 3 Centre-Val de Loire

Cela peut-être une demande de renseignement, une communication d’informations, une convocation ou encore un dépôt de plainte ou de main-courante.

"Ce gendarme assure également l’accueil téléphonique, poursuit la lieutenant. Ça permet de dégager l’autre gendarme de ce qui pourrait polluer son travail. Prendre une plainte et répondre à un téléphone qui sonne toutes les cinq minutes, c’est désagréable pour tout le monde…"
 

Démarrage en douceur


Ce matin, le gendarme Blandin a le temps de se concentrer, d’autant que la matinée est calme. La deuxième plainte de la journée, c’est celle d’un adjoint au maire.

Il est venu déposer, "comme d’habitude", pour un réverbère endommagé, probablement par le passage d’un poids lourd. Un cas classique dans ville aux rues parfois étroites : une maison en coin de rue, classée au patrimoine historique, en fait régulièrement les frais. Pas de photos, pas de témoins, plaine servira surtout à être présentée à l’assurance.

Une fois l’adjoint parti, la lieutenant Demonchy rejoint son gendarme dans le bureau. "2300 euros, quand même, le candélabre, hein !" "Ah quand même…", s’étonne-t-elle. Adrien Blandin finit d’enregistrer la plainte sur l’ordinateur.

Dans la journée, il devra également faire le lien entre les enquêteurs, gérer les convocations, mettre à jour les opérations comme Tranquillité vacances mais aussi envoyer les patrouilles sur le terrain. Le liant, en quelque sorte. Un planning à froid qui sera évidemment bousculé au rythme des allées et venues dans la gendarmerie.

"Parfois, il ne se passe rien de toute la matinée, et puis on a quatre personnes en même temps à 14h, et ça continue jusque 20h. Est-ce qu’il y a une question de lune ? Je ne sais pas…" sourit Adrien Blandin.
 
Le gendarme Adrien Blandin, chargé d'accueil du jour.  / © Yacha Hajzler - France 3 Centre-Val de Loire
Le gendarme Adrien Blandin, chargé d'accueil du jour. / © Yacha Hajzler - France 3 Centre-Val de Loire

 

Le dossier d'une vie


Parfois, au cours d’une journée comme celle-là, un dossier qui marque plus profondément que les autres. 

"C’était surtout l’issue d’un dossier, qui m’a marqué un peu, reconnaît le jeune gendarme. On avait été appelé pour un dossier un peu… Un viol entre époux, en fait. Tout avait été mis en place, la personne avait réussi à déménager, avait commencé à refaire sa vie. Quelques mois après, j’ai appris qu’elle s’était suicidée. C’est toujours compliqué…"

"On ne peut pas tout empêcher", commente sobrement Sylvie Demonchy. Pour elle, c’était un dossier qui date d’il y a plus de vingt ans. Elle en parle toujours avec une certaine émotion.

"Je me souviens d’un enfant qui avait été victime d’un viol dans le cadre familial. Il avait 10 ou 11 ans ce petit garçon. On m’avait sollicitée pour auditionner cet enfant, en tant que femme, l’enquêteur pensait que j’aurais peut-être un côté plus maternel. Au début, il était présent dans le bureau. Je me suis rendue compte que cet enfant ne me racontait rien, il jetait des coups d’œil derrière mon épaule en direction du chef."

Ce jour-là, elle demande au chef d’accepter de sortir. Elle passe deux ou trois heures avec le jeune garçon. "Au bout d’un moment, il souffrait tellement qu’il a fini sur mes genoux, accroché à mon cou, en train de pleurer, tout en me racontant ce dont il avait été victime. Moi, je venais tout juste d’être maman. J’espère pour lui qu’il s’en est sorti."

Le téléphone sonne. "Gendarmerie de Romorantin, à qui ai-je l’honneur ?". La lieutenant s’éclipse. Dans un coin du bureau, une urne. Dedans : les résultats d'une enquête anonyme sur la qualité de l'accueil.

 

Ecouter, rassurer, aiguiller


L’après-midi sera moins paisible. Le gendarme qui seconde Adrien Blandin a dû être exceptionnellement dépêché en externe, en remplacement.

Il est 14heures, le téléphone sonne déjà. "C’est un problème de voisinage, nous explique le gendarme Blandin tout en réparant le ventilateur. Les voisins se plaignent que cet homme fait trop de bruit pendant ses ébats sexuels, ils ont laissé un mot. Lui dit qu’on l’accuse même pendant la journée, alors qu’il est au travail. J’ai cru comprendre qu’il avait un conjoint de même sexe. Pour l’instant ce mot est isolé, je ne peux rien faire. S’il y en a plusieurs, ça deviendra du harcèlement."

A peine le ventilateur a-t-il redémarré qu’une dame se présente à l’entrée. Cheveux courts, chaussures vernies, elle est visiblement agitée, chuchote à demi. Un de ses proches a cru croiser dans la région son père, qui l’a agressée sexuellement dans son enfance et à ordre de ne pas l’approcher.

Le gendarme Blandin la fait asseoir, essaie de préciser les choses patiemment, au travers de la visible confusion de la plaignante, très inquiète.
 
Le gendarme Blandin avec la plaignante, très inquiète.  / © Yacha Hajzler - France 3 Centre-Val de Loire
Le gendarme Blandin avec la plaignante, très inquiète. / © Yacha Hajzler - France 3 Centre-Val de Loire

"Je vais peut-être être un peu brut mais… J’imagine que le jugement qui interdit à votre papa de vous approcher est probablement limité dans le temps, et ciblé sur une commune. Il faudrait le faire réviser, et demander une nouvelle interdiction."

Pas de document attestant du jugement, un écho fait par une tierce personne qui n’a jamais rencontré l’homme en question… Le gendarme Blandin est dans l’impossibilité de prendre une plainte.

Pourtant, inenvisageable, pour lui comme pour toute la brigade, de simplement renvoyer cette dame chez elle. Il tente de l’aiguiller et de la rassurer.

"Malheureusement, on ne peut pas faire grand-chose pour elle. Mais on est aussi le premier réflexe, pour les gens un peu paniqués."

 

L'heure de pointe


A 15H30, la gendarmerie est probablement l’un des endroits les plus en ébullition de Romorantin.

En salle d’attente, le jeune gendarme Blandin et deux autres collègues essaient de démêler calmement un litige entre conjoints. "Mon frère veut récupérer ses affaires, sa femme, elle ne lui a rien rendu, elle veut plus de lui, c’est chez lui et il a plus le droit d’y mettre les pieds ! Elle a gardé son chéquier !

L’épouse en question est déjà passée ce matin. "Moi, ce que je voudrais, c'est récupérer le passeport de madame, elle a porté plainte pour vol", répond un gendarme.

La femme tempête. Son frère, qui vit en hôpital psychiatrique, accusé de violences sur sa conjointe, avise le major Freddy Debieve et accourt lui faire la bise. "Il m’aime bien", sourit le major sans s’en formaliser.

Pas question ici de juger, de traiter les personnes comme déjà coupables. Le terme de "présumé" n’est d’ailleurs jamais employé. A la gendarmerie, on appelle ces personnes des "mis en cause".

Le major Debieve, lui, sort d’un entretien avec un mineur entendu pour détention d’armes. Plus tôt, il essayait à la fois de contenir et de rassurer sa mère, déboussolée.

Dans un autre coin de la salle d’attente, une jeune femme est revenue pour la troisième fois. Elle pleure en silence. Son conjoint est entendu depuis ce matin, visé par une Obligation de Quitter le Territoire Français (une procédure d'expulsion). Les militaires qui passent essaient de la réconforter en gardant la juste distance. "On ne va pas le garder, vous savez, votre mari…"

Et le téléphone et le portail, eux, continuent de sonner.

 

"Ma petite pierre à l'édifice"


Une heure et demi plus tard, c’est enfin un peu plus calme. Quelques gendarmes sont en salle de pause. On s’organise, on négocie des congés, on boit le café, le tout sous le poster géant d’un film qu’on a promis de ne pas révéler. "Vous savez, c’est un peu notre endroit à nous, ici. Personne ne vient, alors vous comprenez…" sourit la lieutenant Sylvie Demonchy.

Pour tenir, une bonne ambiance est essentielle. Pas évident, dans une brigade de 27, mais les gendarmes ont l’habitude de se serrer les coudes.

"On est quand même rarement tous ensemble en même temps à la brigade. Donc c’est un moment convivial et ça nous permet d’échanger sur la vie de la brigade, aussi."

28 ans comme militaire, et Sylvie Demonchy n’est toujours pas lassée. "Vous passez d’un cas à un autre en permanence toute la journée, aucune intervention ne se ressemble. Les fonctions évoluent aussi, les responsabilités."

Un regard vers l’époque où elle a commencé. "Moi, je voulais entrer dans l’armée, c’était ça ou rien. 30 ans en arrière, les femmes n’avaient pas encore accès à tout. S’il y avait bien un endroit où on mettait à égalité l’homme et la femme, c’était bien la gendarmerie, même si c’était la dernière arme à accepter les femmes ! Être militaire, c’est un mode de vie, un mode de pensée. C’est plein de choses…"

Adrien Blandin abonde vers l’amour du métier. "Des métiers où on s’implique autant, et où on a une certaine reconnaissance, il n’y en a pas énormément. L’envie d’être au service des autres, d’apporter ma petite pierre à l’édifice. C’est clairement ça."