MALTRAITANCE. "Je me suis tiré une balle dans le pied, mais j’ai respecté mes valeurs", témoigne l'ancienne directrice d'une micro-crèche

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Elle était la directrice de la Micro-crèche Lib’ et Bulle à Saint-Denis-en-Val et a dénoncé des actes de violences commis sur des enfants par deux de ses anciennes employées. Aujourd’hui, elle a tout perdu et dénonce l’inaction du Conseil Départemental du Loiret dans cette affaire.

Depuis le 1er février 2022, la micro-crèche indépendante Lib’et-Bulle à Saint-Denis-en-Val dans le Loiret n’existe plus. Placée en liquidation judiciaire, la société qui comptait trois structures d’accueil de la petite enfance à Saint-Jean-le-Blanc et Saint-Denis-en-Val, a fermé et trouvé un repreneur. Pour sa créatrice et ancienne directrice Julie, la page est difficile à tourner. "Cette entreprise, les enfants … c’est tout ma vie. Elles ont ruiné 8 ans de ma vie", dit-elle la gorge nouée.

Elles, se sont deux de ses anciennes salariées, condamnées en décembre 2021 par le tribunal judiciaire d’Orléans pour des actes de maltraitance sur 15 enfants. La liste des faits qui leur sont reprochés est longue : les enfants âgés de six mois à trois ans étaient tous affublés de surnoms humiliants : "couillon", "petite conne", "la pute" pour n’en citer que quelques-uns. Ils étaient aussi parfois enfermés seuls dans le noir en guise de punition. Des bébés étaient jetés en l’air jusqu’au plafond avant d’être rattrapés de justesse. Enfin, l’une des employées se déshabillait devant les enfants en prenant des poses sexualisées. "Leurs exploits" étaient filmés et partagés sur un groupe WhatsApp.

"Moi ce qui m’importe, c’est qu’elles n’aient plus le droit d’exercer"

Pour ces jeux malsains et dangereux, les deux employées ont été condamnées à 12 mois de prison avec sursis assortis d’une interdiction définitive d’exercer une profession en lien avec des mineurs. Une troisième salariée a également été condamnée à 4 mois de prison avec sursis pour ne pas avoir dénoncé ces faits. "Je suis satisfaite de cette condamnation", explique l’ancienne directrice, "moi ce qui m’importe, c’est qu’elles n’aient plus le droit d’exercer. Qu’elles n’aient plus le droit d’être au contact d’enfants."

Elle affirme ne s’être jamais rendu compte de ces agissements. "Je n’avais réellement aucun soupçon. Quand je l’ai appris, mon monde s’est écroulé. Ça a été une stupeur énorme parce que, quand j’étais là, elles faisaient preuve de bienveillance envers les enfants, elles étaient douces et à l’écoute."

J’ai été manipulée par ces deux salariées, qui laissaient la fenêtre de la structure ouverte pour entendre ma voiture arriver et changer de comportement quand j’étais là.

Julie

Ancienne directrice de la micro-crèche Lib' et Bulle

Elle n’aurait peut-être jamais découvert ce qu’il se passait au sein de son établissement si son équipe de quatre salariées n’était pas entrée en conflit. L’une d’elles décide alors de révéler la situation à Julie et lui montre les vidéos incriminantes. La directrice prend immédiatement la décision d’agir. "J’ai découvert les faits un jeudi à 11h. A 13h, je donnais à ces deux salariées une lettre pour une mise à pied à titre conservatoire. A 14h, j’appelais les services départementaux. Je ne les ai pas eu parce que l’après-midi, ils ne sont pas joignables. Je les ai rappelés le lendemain matin, je ne les ai pas eus. Je rappelle encore une fois, et là la secrétaire me dit de leur envoyer un mail, qu’ils vont me rappeler mais ils ne l’ont pas fait. Donc j’ai décidé de déposer plainte sur les conseils de mon avocate."

"Ils ne mesuraient pas du tout l’ampleur de la situation. (..) Alors j’ai agi selon mon instinct."

Ce n’est que quatre jours plus tard qu’elle parvient enfin à joindre le conseil départemental du Loiret, en charge de la petite-enfance. "On m’a répondu "Oui ben là ça va être les vacances." On m’a donné un rendez-vous pour le mois d’octobre alors qu’on était début août. Ils ne mesuraient pas du tout l’ampleur de la situation. (..) Alors j’ai agi selon mon instinct."

Une enquête judiciaire est alors diligentée. Julie est auditionnée 4 heures par la brigade des mineurs. Elle appelle elle-même toutes les familles concernées pour les mettre au courant des faits. "Je voulais que ce soit moi qui leur annonce plutôt qu’ils reçoivent un appel de la police", explique-t-elle.

Finalement, les services du département la recontactent plus tôt que prévu, fin aout "parce qu’ils ont été convoqués par la brigade des mineurs." Et début septembre, ils se rendent finalement dans la structure pour y effectuer un contrôle "voir si j’avais le bon quota de personnel, si la structure ne mettait pas les enfants en danger. Mais j’avais déjà remplacé ces deux personnes. J’ai cherché tout de suite à les remplacer dès leur mise à pied conservatoire."

Et bien que le danger représenté par les deux salariées ait été écarté, Julie apprend sur les réseaux sociaux qu’une procédure de fermeture administrative est en cours : "Je n’ai eu aucun courrier. Tous les matins, mon équipe était en stress de savoir si elles allaient travailler ou pas. Et finalement, la responsable du service petite enfance m’a appelée début octobre pour connaitre la situation. Elle voulait savoir si elle continuait la demande de fermeture administrative. Elle pensait que les deux personnes étaient toujours en poste alors que j’avais déjà entamé leur procédure de licenciement pour faute grave. Après cette conversation, elle a levé la fermeture administrative."

La micro-crèche placée en liquidation judiciaire

Les deux salariées sont mises en examen, jugées en décembre 2021 puis condamnées. Julie elle n’est jamais inquiétée. "On nous confie des enfants. Il faut que l’on respecte leur sécurité affective et physique, leur rythme, leur bienêtre. J’aurais pu juste les licencier, mais moi ça ne répondait pas à mes valeurs. Il fallait que j’aille jusqu’au bout." Mais pour son entreprise, le mal est fait. La médiatisation de l’affaire et la réputation entachée de son établissement entrainent le départ de plusieurs familles, et les nouveaux contrats se font plus rares : "J’ai eu 3 ou 4 familles qui n’arrivaient pas, non pas à faire confiance à la nouvelle équipe, mais à revenir dans les locaux. Ce qui est tout à fait entendable vu la situation."

La société est finalement placée en redressement judiciaire le 3 novembre 2021 puis mise en liquidation le 23 février 2022. "J’ai tout perdu", déplore Julie. "Je suis partie avec les 33 000 euros de dettes de mon crédit. Il a donc fallu que je retravaille pour payer les dettes d’une société que je n’ai plus. Je fais des travaux d’intérim. Là je suis à l’usine."

Je suis passée de chef d’entreprise avec des responsabilités à de l’intérim au smic. Ce matin je rangeais des barquettes de chewing-gum dans des présentoirs pour que ce soit installé dans des supermarchés.

Julie

Ancienne directrice de la micro-crèche Lib' et Bulle

En dénonçant des actes de maltraitance dans son établissement, Julie l’a finalement conduit à sa perte. "Comme me l’avait dit l’officier de police judiciaire quand j’ai déposé plainte: « avec tout ça, vous vous tirez une balle dans le pied." Mais moi je l’ai fait pour les enfants. J’ai la conscience tranquille, j’ai respecté mes valeurs."

Je n’avais pas forcement conscience que je mettais ma société en péril parce que je pensais que j’allais avoir de l’aide des services de l’Etat.

Julie

Ancienne directrice de la micro-crèche Lib' et Bulle

 "Après mon histoire, les gérants risquent de ne plus oser dénoncer"

Si Julie a choisi de témoigner, c’est pour dénoncer ce qu’elle considère comme de l’inaction de la part du Conseil Départemental du Loiret au début de l’affaire. Elle regrette également l’absence d’accompagnement de sa structure à l’issue du procès. "Si les services avaient fait ce qu’il fallait je n’en serais peut-être pas là", déplore-t-elle. "Ils se disent garants du bon accueil des enfants. Moi je leur dit que dans ma structure, des salariés commettent des actes de violence, et eux n’ont pas été là. J’aurais voulu des conseils, j’aurais voulu un soutien et je n’ai pas eu tout ça. Les seules fois ou je les ai eu, c’est quand ils sont venus faire des contrôles. (..) Ils m’ont laissée seule. Peut-être qu’ils ne savent pas gérer ce genre de situations,  mais à ce moment-là, j’aurais voulu qu’on initie une réflexion ensemble."

Elle espère également sensibiliser les gérants de structures d’accueil de la petite enfance, "Pour qu’ils fassent attention à leurs équipes et pour les mettre en garde contre le manque d’accompagnement qu’ils pourraient rencontrer", explique-t-elle, tout en insistant sur une chose : la nécessité de signaler tout acte de maltraitance. "Après mon histoire, les gérants risquent de ne plus oser dénoncer. Ils auront peur de perdre leur travail, de mettre la clé sous la porte. Maintenant si c’était à refaire, je le referais même en connaissant l’issue et toutes les conséquences que cela peut amener derrière."

Julie tente désormais de se reconstruire. Elle envisage de retravailler auprès des enfants qu’elle affectionne tant, "mais il faut d’abord que je digère toute cette histoire", confie-t-elle.  

Contacté, le Conseil Départemental du Loiret affirme dans un courriel avoir "assuré sa mission de contrôle et de surveillance dans le cadre de sa compétence de protection maternelle et infantile, en respectant les décisions de la Préfecture et du Tribunal administratif." Il ajoute que si  le taux d’encadrement des enfants et les diplômes requis sont règlementaires, les recrutements eux "sont de la responsabilité des gestionnaires."

Le Département réalise annuellement des visites de suivi, mais aussi, si alerte, des visites inopinées. En cas de situation d’urgence, c’est le Préfet qui acte la fermeture de la structure, après étude des éléments fournis par le Département, ce qui n’a pas été le cas pour la micro-crèche de Saint-Denis en Val.