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Sur les bancs des amphis de la fac de Corte, rien n'est vraiment comme avant. Là comme ailleurs, il faut apprendre à vivre avec l'épidémie, et ses conséquences. Mais pour certains des 4.700 inscrits, l'épreuve est plus difficile que pour d'autres. Nous sommes allés à la rencontre d'élèves en situation de handicap, et de ceux qui sont en situation précaire. Pour vivre, de l'intérieur, cette rentrée pas comme les autres. 

"J'ai de quoi tenir jusqu'en décembre, pas plus"

"On verra bien avec les prochaines annonces du gouvernement. Mais de toute manière, en décembre, j'arrête la fac. J'aurai pas le choix. J'ai de quoi tenir jusque-là. Pas plus."

Dans la voix d'Eric, pas trace de colère, ni même de frustration. Juste de la lassitude. Et une pointe de défaitisme. On peut le comprendre.

Assis sur l'un des tabourets qui font face aux distributeurs de boissons, dans le hall de l'UFR Lettres, l'étudiant en histoire semble n'en vouloir à personne. 
Illustration/ Difficile d'avoir la tête aux études lorsqu'on doit gérer des difficultés financières  / © Vanessa MEYER/ MaxPPP
Illustration/ Difficile d'avoir la tête aux études lorsqu'on doit gérer des difficultés financières / © Vanessa MEYER/ MaxPPP
Les responsables de sa situation sont nombreux. Mais ils ne sont pas coupables, pour Eric. 

"Je vais m'en prendre à qui ? A un virus ? A l'Etat, qui sait pas quoi faire ? Aux patrons qui n'ont pas voulu m'embaucher cet été ? La situation est dingue, et tout le monde fait ce qu'il peut..."

Précarité étudiante

Le jeune balanin de 21 ans aussi, fait ce qu'il peut. Pour payer son loyer de 460 euros pour 20 mètres carrés, au début du mois.

Pour acheter les livres qui ne sont pas disponibles à la bibliothèque universitaire. Pour remplir son frigo.

Et faire l'essence pour redescendre voir sa famille et sa copine, du côté d'Ile-Rousse, le vendredi soir. 
Une rentrée qui ne ressemble à aucune autre pour les étudiantes et les étudiants de Corte / © Pascal POCHARD-CASABIANCA / AFP
Une rentrée qui ne ressemble à aucune autre pour les étudiantes et les étudiants de Corte / © Pascal POCHARD-CASABIANCA / AFP
Eric n'est pas boursier, étant fils unique et les revenus de ses parents dépassant, de quelques euros, les 33.100 euros par an.

Il ne bénéficie pas non plus d'un logement universitaire.

Mais il avait appris à faire sans. Entre l'argent que lui donnaient ses parents et le salaire de ses mois d'été en tant que saisonnier.

Eric savait de combien il avait besoin. Tout était budgétisé. Entre 700 et 750 euros, tout compris.

Et puis le Covid a fait son apparition.

"Cette année, au mois de juin, le responsable du snack de nuit où je travaillais l'année dernière m'a appelé pour me dire qu'il ne pourrait pas me prendre".

Alors Eric fait le tour de ses connaissances, démarche les paillotes, les supermarchés, les hôtels... Partout, la même réponse : "non".

Et la même explication. La peur d'une saison catastrophique. "Je m'en doutais, ça semblait logique. Mais j'ai tenté le coup..."

Des conditions parfois intenables

L'été passé, sans job d'été, Eric a vu arriver la rentrée avec anxiété. D'autant que ses deux parents, au chômage partiel, et inquiets de la suite des événements, ne peuvent pas l'aider plus que les autres années.

"A Corte, j'ai essayé de me trouver un truc à côté des cours, pour gagner un peu d'argent. Mais y a pas un boulot, l'hiver, dans cette ville..."
Dans le placard d'Eric, des pâtes, du riz, des denrées pas chères, et nourrissantes... / © FTV
Dans le placard d'Eric, des pâtes, du riz, des denrées pas chères, et nourrissantes... / © FTV
Eric ne veut pas se voiler la face. Dans ces conditions, ce sera difficile de finir l'année.

"Ca ne me dérange pas de manger des pâtes au beurre un jour sur deux, mais c'est compliqué d'avoir la tête aux cours, avec tous les problèmes à gérer..."

D'où l'échéance du mois de décembre.

"Pas question que je m'endette, que je me mette dans une situation irrattrapable, et que je perde une année comme ça. Je vais rentrer chez moi, essayer de gagner ma vie sans avoir de loyer à payer, et je vais mettre des sous de côté". 

L'étudiant en Histoire semble décidé. Il a un plan. Et rien ne pourra le faire changer d'avis. 

"Comme ça en septembre prochain, même si le Covid est toujours là, et que rien n'a changé, moi, au moins, j'aurai de quoi tenir toute l'année, cette fois-ci"...
La Covid fragilise encore plus des étudiants déjà précaires / © Canva/ France Télévision
La Covid fragilise encore plus des étudiants déjà précaires / © Canva/ France Télévision

 

"Les étudiants de Corte rencontrent les mêmes difficultés qu'ailleurs"

"Vous n'avez pas idée du nombre d'étudiants qui sont à la fac depuis des années, et qu'on avait jamais vus dans nos bureaux avant cette rentrée universitaire. Aujourd'hui, ils n'ont d'autre choix que de nous solliciter..."

Sophie Rossi est assistante sociale à la fac de Corte. Et si elle n'a pas encore de chiffre précis, quand on lui demande si c'est une dizaine, une vingtaine, sa moue désolée en dit long sur la gravité de la situation. 
ILLUSTRATION/ Une jeune fille s'installe, en début d'année universitaire, dans le studio qu'elle a loué / © Lisa MACINEIRAS / FTV
ILLUSTRATION/ Une jeune fille s'installe, en début d'année universitaire, dans le studio qu'elle a loué / © Lisa MACINEIRAS / FTV
"On a l'impression que Corte, c'est différent du continent. Mais vous savez, faire ses études à Corte, ça revient cher. Les loyers sont élevés...

Nombre d'étudiants sont loin de chez eux, et rencontrent les mêmes difficultés qu'ailleurs."


Les emplois saisonniers qui ont fondu comme neige au soleil, ce n'est qu'une partie du problème. 

"Il y a aussi les stages rémunérés de fin d'année, qui sont une vraie bouffée d'air frais pour les étudiants. La plupart ont été annulés, et financièrement, ça se ressent."

Bons alimentaires

Alors dans le service de Sophie, on fait tout pour apporter des solutions à ces étudiants. 

"Il y a, bien sûr, au-delà de la bourse, des aides financières. Mais ce sont des dispositifs ponctuels. On peut les activer plusieurs fois dans l'année mais ils restent ponctuels. Et on ne pourra pas les aider toute l'année, j'en ai peur..."
Les résidences universitaires, à Corte / © P. NANNINI / FTVIASTELLA
Les résidences universitaires, à Corte / © P. NANNINI / FTVIASTELLA
A titre d'exemple, les bons alimentaires mis en place en urgence pendant le confinement. Et bénéficiant de partenariats avec les grandes enseignes du coin, Casino à Corte et Super U à Ponte Leccia...

"On a creusé de ce côté, on a retravaillé ça depuis septembre, et on peut distribuer des tickets-sercice, qui sont comme des tickets-restaurant. Mais ça reste du dépannage."

Toutes les bonnes volontés

Alors Sophie fait également appel à des aides extérieures, comme la CCAS ou l'Aiutu Studientinu.

Les syndicats étudiants se mobilisent également, à l'image de la Ghuventù Paolina : 
Sophie Rossi est au contact des étudiants précaires toute la journée, et elle ne cache pas son inquiétude sur le déroulement de l'année. 

"On ressent vraiment un stress, ils sont anxieux. Ils n'ont aucune idée de la suite des événements, et ils se demandent ce qui va leur arriver demain..."
Illustration/ A l'université de Corte, tout le monde est logé à la même enseigne. Mais pour certains, les conséquences sont lourdes. / © FTV
Illustration/ A l'université de Corte, tout le monde est logé à la même enseigne. Mais pour certains, les conséquences sont lourdes. / © FTV

 

"Quand je fais une crise d'asthme mon cœur s'emballe

Ambre est en première année de Droit. Elle n'a jamais connu la fac de Corte sans l'épidémie, ses masques et ses mesures sanitaires...

Des mesures qui sont, pour elles, bien plus contraignantes que pour l'immense majorité des étudiants. 

La jeune fille de Folelli est asthmatique, et elle a des problèmes cardiaques. "C'est très compliqué, au quotidien. Quand je fais une crise d'asthme mon cœur s'emballe..."

Alors bien sûr, avec le masque, et les difficultés pour respirer que cela entraîne, c'est pire.
Illustration. Apprendre à vivre avec le masque / © FTV
Illustration. Apprendre à vivre avec le masque / © FTV
"A la prérentrée, on nous a expliqué le port du masque était obligatoire, ce que je comprends tout à fait. Toutes les heures, on a droit à des pauses de dix minutes pour respirer un peu. Les chargés de TD sont conciliants, ils nous laissent sortir". 

Vivre avec son handicap et masquée

Ambre n'est pas du genre à se plaindre. L'étudiante est habituée à vivre avec son handicap, et à surmonter les difficultés. 

En 1ère, elle a eu des soucis cardiaques importants qui l'ont tenue éloignée des salles de classe pendant cinq mois. Pareil en terminale. 

Ce qui n'a pas empêché la jeune fille de décrocher son bac avec mention Bien.

Mais au fil de la conversation, on devine combien la situation doit être compliquée à vivre au jour le jour, en période de Covid...

"J'ai toujours ma ventoline avec moi, mais je ne peux pas enlever le masque, et l'utiliser pendant les cours, alors parfois j'ai du mal à me concentrer", confie Ambre. 
ILLUSTRATION/ Pour les étudiants sujets à de l'asthme, le port du masque est une épreuve supplémentaire durant les cours / © Romain BOULANGER/MaxPPP
ILLUSTRATION/ Pour les étudiants sujets à de l'asthme, le port du masque est une épreuve supplémentaire durant les cours / © Romain BOULANGER/MaxPPP
Et quand on s'étonne, la jeune fille précise :

"Le médecin de l'université à refusé que je puisse enlever le masque de temps en temps pendant les cours. Si j'ai du mal à respirer, il faut que je quitte la salle, ou l'amphi. Et si je suis en plein milieu, il faut que je déplace tout le monde. Alors je prends soin de me mettre près de la porte..."

Ambre nous raconte son quotidien d'une voix fruitée, et débordante d'énergie. Et elle laisse échapper un petit rire dans le téléphone quand on lui demande si elle n'est pas démotivée, parfois...

"J'y vais tous les jours ! J'ai jamais manqué un cours. Je me dis que si j'arrête à cause de ça, ce serait vraiment dommage."

Des tests obligatoires

Mais l'étudiante peine à dissimuler une pointe d'agacement devant le peu d'empressement de ses camarades à effectuer le test.

"Tant qu'il n'y aura pas de test obligatoire, ce sera toujours comme ça, alors autant m'y habituer. Si tout le monde se faisait dépister, il n'y aurait plus que des personnes négatives en cours et on serait plus tranquille."

Ambre prend soin, en conclusion, de préciser qu'elle n'est pas seule. Elle bénéficie de l'aide du pôle handicap de l'université.

"Dès que je les appelle, y a toujours quelqu'un pour m'écouter, me renseigner, et m'aider à trouver une solution à mes problèmes."

Mais ses derniers mots, avant de raccrocher, son pour sa mère, qui monte de Folelli dès qu'elle a besoin d'elle, pour la soutenir. 

"Quand je dois travailler beaucoup à la bibliothèque, elle m'emmène par exemple, elle s'arrange pour être là dès que j'ai besoin. La bibliothèque est loin du campus où je suis, et je ne peux pas marcher beaucoup. Avec le masque, ou sans..."

L'un des deux campus de l'Université de Corte / © Jennifer CAPPAI-SQUARCINI / FTV
L'un des deux campus de l'Université de Corte / © Jennifer CAPPAI-SQUARCINI / FTV

 

"Même les professionnels sont démunis, face à la situation"

Louisa Seddok, la référente handicap de l'Université de Corte, exerce cette fonction depuis dix ans. Et elle n'a jamais été confrontée à une telle situation. 

"Ce n'est pas difficile que pour les premières années. Tout le monde, parmi les personnes en situation de handicap avec qui nous travaillons, doit s'adapter à une nouvelle donne. Et puis certains souffrent de pathologies à risque, alors l'anxiété est plus forte encore". 

Au jour le jour

Alors Louisa essaie de trouver des solutions, les reçoit, les écoute, et puis fait le lien en permanence avec les enseignants, l'encadrement. 

"On n'a pas eu de gros soucis pour l'heure, on espère que ça va continuer comme ça. Tout le monde avance au jour le jour. Même nous, en tant que professionnels, sommes un peu démunis. On agit en fonction de la difficulté que rencontre l'étudiant qui fait appel à nous"
Les étudiants masqués prennent leur mal en patience / © Romain BOULANGER/MaxPPP
Les étudiants masqués prennent leur mal en patience / © Romain BOULANGER/MaxPPP
Récemment, une commande de masques transparents a été faite, pour faciliter la lecture labiale aux étudiantes et étudiants malentendants. Mais pas seulement. 

"Le masque est également une barrière terrible pour quiconque souffre d'autisme. Les autistes se réfèrent beaucoup aux expressions du visage. Ils ne comprennent pas toujours tout dans le discours, et s'appuient sur les expressions du visage."

191 étudiants en situation de handicap

En tout, l'année dernière, la fac comptait 191 étudiants en situation de handicap. Un chiffre qui ne devrait pas changer beaucoup pour l'année 2020-2021.

Et tout le monde, étudiants comme professionnels, espère qu'au moment où débuteront les examens du printemps prochain, le masque, et l'épidémie, ne soient plus qu'un mauvais souvenir...